‹ La philosophie ancienneChapitre 118 sur 194 · JUGEMENT QJÈNÔSLAL SUR SOCRATE · texte numérisé non relu

JUGEMENT QJÈNÔSLAL SUR SOCRATE

Tout, dans ses di^ppurs et dans sa conduite, porte ^ cachet d'intériorité et dUmpersonnalité de Tidée qu'il représente. Celte idée ne se détache pas de lui, ni lui d'elle. Qu'on le prenne dans quelque moment que ce soit de s^ vie et de son enseignement, dans la forme de ses entretiens, dans les procédés de sa méthode, dans l'application qu'il fait de sa dialectiqi|e aux questipns qu'il traite, on le trouvera toujours et partout s^yec ce caractère. Qu'pn Tobserve dans son procès, dans sa prison, à sa mort et dans les derniers entretiens qui la précède, il est toujours le même, comme il le dif de ses propres discours (PI., Gorgias), Il aune foi imperturbable dans la vérité qu'il enseigne, ou plutôt qu'il n'enseigne pas, car il n'est le maître de personne; cette vérité, il la fait sortir de l'esprit des aulres et non du sien {supra^ 135). Il est convaincu de la puissaoce qui lui est inhérente et qu'il sait devoir la faire triompher t ; mais jamais il ne la donne comme venant de lui, comme ayant en lui sa mesure, ni comme empruntant de lui sa force persuasive. Il aide seulement à la trouver; il est Taiguillon qui excite à la chercher; voilà tout (PI., Apol), Et ce n'est pas, comme on Ta dit, l'effet de son ironie (voy. p. 133). Toujours il s'efface. A sa place, ce qu'il met sur le piédestal, comme ce qu'il prend aussi à témoin, c'est la vérité^ la raison^ la sagessCy la justice ; ce sont les loU non écrites, ces lois étemelles et immuables (Xénoph., ilém., pas- $im)j ou bien c'est le Dieu^ ou les Dieux (Plat., Apol. y Crifon). Pour lui, jamais il ne se met en scène. £n cela, non-seulement il diffère des sophistes, mais de tous les autres, parmi ses contemporains, politiques, artistes, poètes. Il le dit et le répète devant ses juges : sa sagesse n'est rien , ni grande, ni petite {ibid.). S'il a quelque supériorité sur les autres hommes, c'est qu'il le sait, tandis que les aulres croient être sages et ne le sont pas {ibid.). Mais des hommes et de ce qu'ils disent de lui ou diront de lui après lui, il ne s'en inquiète pas et n'en a nul souci. C'est précisément ce qui lui est reproché , ce qui fut taxé, chez lui, d'arrogance , et fournit un principal argument à ses accusateurs ^.

m'environne, les fers, la misère, la mort... Ce nest pas d'aajourdtiui qae j'ai pour priocipe de n'écouter en moi d'autre voix que celle de la raison. » (Plat., Criton.)

c Laissons donc cette discussion, mon ctier Griton, et marctions sans rien craindre où Dieu nous conduit. > (Id., ibid,)

1. « Ces principes que j'ai professés toute ma vie, je ne puis les abandonner parce qu'un maltieur m'arrive ; je les vois toujours du même œil. Ils mç parais- Bent arâsl puissants, aussi respectables qu'auparavant. » (Criton,)

2. C'est ce que Cicéron exprime en ces mots: « Ut non supplex aut rens sed magister ant dominus videretor esse judicum. i (De oraUt 1, 54.) Ce qu'il corri^

180 SOCRATB

Là est tout Socrate et toute Tidée socratique. Pas de retour sur soi autrement que pour trouver en soi, dans la conscience, la vérité qui y réside. Eo cela est Tidentité parfaite du personnage et de son rôle. Chez lui, rien de rétrospectif ou de prospectif; tout est introspectif, si l'on peut parler ainsi (Zeller, p. 83).

Que signifient donc les mots si souvent cités de Rousseau et d'autres, qui en sont le commentaire exagéré ^ : « Socrate soutint aisément jusqu'au bout son personnage? » {EmiUy IV.)

Ici, précisément, en ce sens, il n'y a point de personnage, mais

par d'aatreB : « Âdhibnit Uberam cootumaciam a magnitudioe doo a superbia daotam. » (rufc., I, 29.)

1. Od regrette de trouver des paroles comme celles-ci sur Socrate, ches on éloquent apologiste du cbristianisme : « Il brava la ciguë, mais il n'osa braver l'opinion... Il s'en enveloppa au contraire comme d'un manteau de tbë&tre. Il vo*^ devant ses contemporains et devant la postérité, sans se le proposer, je le veux bien, mais par rinsufilsance de la sagesse bumaine i se passer du suffrage bumain... Il pérore admirablement, mais enfin il pérore devant ses juges. 11 meurt d'une mort arrangée , tourné de ce côté qu'il quitte, non de l'autre. » (Nicolas, VArt de croire, t. I, p. 398.)

Nous prions l'auteur, qui aime à citer Platon , de suivre avec nous Socrate dans les principaux actes du drame qui termine sa vie ; il reconnaîtra combien son jugement est inexact et opposé à la vérité historique.

!• L'Apologie de Platon. — Quand on voit Socrate, dans son procès, refuser de se défendre, ou ne le faire que par les moyens qu'il sait ne devoir pas lui réussir, ou indisposer ses juges, c'est qu'il croit, sans doute, i une autre auto* rite et i un autre tribunal que celui devant lequel il est forcé de comparaître. Ce tribunal, est-ce celui de la postérité devant lequel il va plaider sa cause? Pas un mot de sa défense, dans Platon (qui était présent), ne montre qu'il ait eu cette pensée. Non^ mais c'est sa vie entière qu'il appelle en témoignage et qui, conforme à la justice, doit plaider pour lui (Mém., IV, vni). Elle sera toute son apologie. ~ S'il rappelle les faits qui sont à son avantage (ses campagnes, etc.) c'est qu'il y est obligé pour sa défense. 11 le fait non avec humilité (anachronisme, p. 116), mais avec shnplicité, avec la fierté d'un homme libre, d'un citoyen accoutumé à vivre dans une république. Condamné et sachant qu'il est innocent, ne voulant pas se reconnaître coupable, il se déclare digne d'une récompense publique, ce qu'il sait devoir irriter ses juges. C'est, sans doute, que le prix de ses efforts lui apparaît, aussi bien que l'importance de la tâche à laquelle il a consacré sa vie. S'attend-il à ce qu'une autre récompense lui sera décernée quand il ne sera plus, qu'on lui doive élever des statues ou tresser des couronnes après sa mort? Non. Il se compare seulement à ses ennemis et croH son sort meilleur et plus heureux que le leur; il volt la honte qal doit retomber non sur lui, mais sur eux. Il ne parle ni de gloire, ni de réparation qui eoi^ due à sa mémoire. {Ibid,) 11 a, dit-il, la convicUou de n'avoir fait de mal à personne, et cela lui suffit. {Ibid.) Sa récompense est d'avoir pratiqué la justice et vécu conformément i ses principes. 11 sait que la vertu est à elle-même son prix et que, selon sa doctrine, elle a pour conséquence immédiate et néceseaire le bonheur. Lorsque, condamné à mort, il continue à parler comme il a fàii, remerciant ceux qui l'ont absous et les appelant seuls ses juges, il adresse aux autres des paroles sévères. Dans les conseils ou avertissements qu'il leur donne, on sent bien qu'il les traite comme des ignorants qui ne savent ce qu'ils font ; mais, s'il se croit supérieur à eux, on sait en quoi, à ses yeux, cette aupériorité consbte et ce qu'est la sdence que lui-même possède. Est-Il, comme on l'a dit

JUGBMBNT GÉNÉRAL SUR SOCRÀTB 181

un sage, un philosophe qui s'oublie dans son idée. Il n'y a pas de parallèle à faire, puisque lui-même s'efface et n'en fait pas. L'historien, avant tout, doit réintégrer et maintenir ce trait essentiel du caractère de Socrate.

Qu'il y ait pour nous aujourcrhui dans quelques-unes des paroles sorties de la bouche de Socrate un secret appel à la postérité, surtout si la voix de celle-ci est la raison universelle et divine, dégagée des préjugés, des ignorances et des passions humaines, qui voudrait y contredire? Seulement ce n'est pas sous cette forme, ni de

(Zeller), dd pédagogue qni coDiinne avec eux le rôle qull a toQJonrs exercé ? C'est oabUer ce qu'est Socrate et ce qui a été dit de soa enseignemeDt. En tout cas, eo appelle-t-U à Tavenir, à la postérité, à nne réparatioa qui sera faite à sa mémoire? Nullement ; mais il rappelle la voix, le signe démonique qai ne Ta pas détourné de sortir de sa maison, d'où il conclut que cet événement (sa mort) pour loi ne peut être un mal, ni avoir ponr loi aucune suite fâcheuse. (Ihid,) On ne trouverait pas un mot duns le long discours que Platon met dans sa bouche qni soit une allusion à d'autres sentiments et à d'autres idées.

2® Le Criton, — Qu'on le suive dans sa prison, on le trouvera le même. Il continue à discourir avec ses disciples on ses amis sur les mêmes choses qui l'ont fait accuser et condamner. Et cependant il refuse d'en sortir, ponr ne pas désobéir aux lois. II n'ignore pas la contradiction de cette désobéissance dans l'obéissance, ce que Cicéron appelle liberam eontumaciam. Est-ce orgueil? Non. Mais si, en acceptant la sanction de la loi dans le jugement injuste qui l'a condamné, il témoigne de son respect pour la loi, il croit plus encore devoir obéir à d'autres lois que les lois athéniennes, malgré le sublime discours qu'il leur U\i tenir. Ce^ lois, ce sont les lois non écrites, mais qui plus tard doivent s'écrire, réformer les codes et fiaire casser le jugement qui l'a condamné. En appelle-t-il pour cela à cet autre jugement, que l'avenir recèle? Nullement. Ses raisons sont d'une tonte antre nature. Il se borne i dire qu'il y aurait honte, à son flge, à tenir à la vie ; il se voit délivré des infirmités de la vieillesse. Il montre le rdle ridicnle qu'il y aurait pour lui, nne fois évadé, à courir de ville en ville, comme on fuyard qui veut échapper à la mort quand celle-ci va bientôt l'atteindre.

3* Le Phédon, 7- Son dernier entretien avant de mourir nous offre le môme homme et des sentiments tout semblables. Il meurt plein d'espoir dans cette immortalité dont il s'est efforcé de donner les preuves. Pas une phrase, pas un mot du Phédon ne donne à penser qu'il s'agisse de l'immortalité de son nom et qu'il s'attende à vivre dans la mémoire des hommes. Non ; mais il espère rejoindre d'antres morts illustres, comme il l'a dit dans son Apologie : Orphée, Homère f Lirmt, etc., ou Ajaœ, Ulysie, Palamède, converser avec eux et contlnner l'entretien qni fut toute ta vie, exercer sur eux sa méthode, les questionner, sonder leur esprit et faire avec les morts comme il a fait avec les vivants.

Si de tout cela on rapprodie les paroles de Rousseau et celles qui le commentent, on voit combien est îaux et superficiel le Jugement qu'elles expriment. .

« Socrate, mourant sans dooleur, sans ignorance, soutint aisément jusqu'au bout son personnage; et, si cette mort n'eût honoré sa vie, on dontenat si Socrate , avec tout son esprit, fut antre chose qu'un sophiste. » (Rousseau, ÈmiU, IV.)

Chez Socrate, la mort et la vie ne font qu'un; elles ne peuvent se séparer. Cette Doanière de Juger Socrate est elle-même sophistiqpe, et i mettre à côté de celle-ci, « Socrate fut le premier des sophistes. » Il est ^ que, depuis, ceux-d ont été réhabiUtés (voy. p. 96).

1«3 sodAÀfÉ

C0tt6 façon réfléchie et laisonnée, qu'elle est appâte fl Socrate. n n'y songe pas. C'est un des traits caractéristiques de cette grande figure.

L'/tumam^ elle-même, comme nous l'entendons, n*èst pas présente à sa pensée, bien qu'il Tait servie et qu'il la représente dans une de ses manifestations les plus hautes, et bien que sa réforme ait eu, on Ta vu, d'incalculables efiets.

Telle est la grandeur morale de Socrate, ce qui fait à la fois l'originalité, l'unité et la base de son caractère.

m. Les oppositions dans Socrate; sa fin tragique. — G^^ pendant les oppositions ne manquent pas dans Socrate; elles ne sont pas moins réelles que cette haute et invariable unité. C'est, dit-on^ ce qui a donné au drame qui termine sa vie un caractère si élevé et vraiment tragique (Hegel, XIV, 48, 199).

Sans entamer de discussion à ce sujet, et en restant sur le terrain historique, on ne saurait nier qu'en effet le conflit qui coàstitue le nœud de ce drame existe déjà dans le personnage qui en est le héros, savoir l'opposition des deux principes déjà signalés. Tous deux sont réunis dans la personne même de Socrate, sans que leur lutte altère l'unité de son caractère. Cette opposition ^ on l'a montrée (p. 89) dans la société grecque, en ce qui concerne la religion, les mœurs, la politique, l'éducation, la philosophie, dans toutes les formes de la civilisation antique. Le promoteur ou le précurseur de l'ordre nouveau, Socrate lui-même en participe et la porte en lui-même. La contradiction, pour beaucoup d'historiens, est une énigme qu'ils n'ont pas su résoudre; pour quelques-uns même, elle est presque un scandale.

Nous ne reproduirons pas ce qui a été dit à cet égard; nous sommes aussi de cet avis que, loin de la nier, il faut plutôt la reconnaître, sauf à montrer qu'elle peut se concilier. Quant à la cons* tater^, elle est évidente et résulte de ce qui précède. En religion^ par exemple, Socrate, on Ta vu (p. 159), est à la fois monothéisu et polythéiste. Il admet un Dieu et des Dieux. Son Apologie^ en cela, est très-faible et roule sur une perpétuelle équivoque. Son Dieu : lui-même est un Dieu nouveau, essentiellement moral, qui n'est ' pas même celui d'Ânaxagore. Il est le Dieu de la conscience qui rend ses oracles au-dedans, sacer intra nos spirittis sedetj comme dira plus tard Sénèque (Ep. 41), et l'on ne consulte les autres oracles que quand celui-ci est muet. (Mém.y I.)

Quoi dé plus moderne et presque de chrétien ! Avec cela, Socrate

JUGBMBNT GÉNÉRâiL SUR SOCRÀTB 183

reste Grec et pa!en. Il n'est pas exempt de superstition, Lui-mAme conseille la divination; il recommande de sacrifier aux dieux domestiques et publics {Mém.y I, i, iv). H cite l'autorité de la Pythie (Plat., Apol.). Il envoie Xénophon à Delphes consulter le Dieu sur son expédition {Anab., III). Il meurt en recommandant de sacrifier un coq à Esculape (Phédon). Tout cela, dit-on^ est contradictoire et n'est pas de Tironie. Sans doute, mais tout cela peut se concilier (voy. Riller, VII, ch. ii).

Il est un côté moins remarqué de cette opposition et qui ne mérite pas moins d'être signalé, car il tient à l'essence même de l'idée socratique dans son rapport avec le monde grec : c'est Topposition dans tari. L'art est la fleur de la vie grecque, le trait caractéristique de cette civilisation, ce qui a fait appeler le monde grec le monde du beau , et son idéal l'idéal classique^ L'art aussi est-il compris dans cette révolution que personnifie en lui Socrate? Cela n'est pas douteux, et la doctrine de Socrate sur le beau , qui nous a paru assez incohétente, est ici hautement significative et instructive.

On ne peut le nier, Socrate, qui fut artiste avant d'être philosophe, conçoit l'art et le beau autrement que ses compatriotes. Que lui, fils d'un sculpteur, lui le sculpteur des Grâces voilées, dans sa pratique et aussi dans sa théorie (quoique celle-ci soit trèsconfuse), s'en fasse une toute autre idée, cela est évident. Il n'est plus l'adorateur passionné de la forme. Il lui préfère la beauté morale de Texpression, et c'est elle qu'il donne pour but véritable à l'art, comme le dira plus clairement Platon, son disciple (i{^p.,X). Sa théorie de VuHle identique au beau est encore plus nouvelle et plus contredisante. L'utile, il Taccepte et le proclame hardiment comme beau, dès qu'il y voit un avantage naturel et général, surtout si le beau est le bien ou la conformité au bien. Ici, les termes sont renversés. Le beau, qui, aux yeux des Grecs, passe toujours avant Tutile, qui, souvent même, est pour eux la mesure du bien, ne l'est plus. Tout au contraire, c'est le bien qui mesure et engendre le beau; il en est la cause, et lui l'effet. C'est du moins ce qu'en dit Platon (1" Hippias)^ fidèle à la pensée de son maître, et ce qu'en diront après lui tous les successeurs de Socrate, platoniciens, stoïciens, etc.

Socrate inaugure et représente ce changement. Il aime et recherche le beau, même le beau physique, et par là il est Grec; mais il Vaime comme bon et utile, ou comme échelon pour s* élever à un genre de beauté supérieure. Dans le Banqueij le Phèdre^ la Repu-

1)84 SOCRATB

blique^ il en parle comme saint Angastin» Bossuet, etc. En cela, il cesse d'être Grec et même, si l'on veut, d'Atre artiste.

Le lai4 même ne le choque pas, ou il n'y prend pas garde, dès qu'il peut en tirer quelque avantage vraiment utile ou de bonté morale. Par là, il lui donne une place nouvelle et plus lai|[e dans les œuvres de l'art, ce qui est le cachet de l'art moderne opposé à l'art antique.

Il n'y a pas, comme on l'a remarqué, jusqu'au personnage luimême, pris dans son extérieur, dans l'ensemble de sa personne et de sa vie, dans ses discours, etc., qui n'offre, d'une manière frappante et par un singulier mélange, comme l'image et le symbole visible de cette opposition. Chez lui , sans doute, elle se concilie, mais elle n'est pas moins le symptême d'une révolution.

On a dit de lui qull est une œuvre d'art achevée, une grande figure plastique (Hegel) ^ D'autres, au contraire (Zeller*, p. 66), se

i. Je tradais le passage remarquable de Hegel :

c n apparaît comme une de ces grandes figures plastiques qui sont tout d'une pièce, ainsi que nous avons coutume d'en voir à cette époque, comme une parfaite œuvre d*art classique {ein vollendête$ ola$$ische$ Kuntho^rh), Elles n'ont pas été feites, mais elles se sont formées librement par elles-mêmes. Elles sont devenues ce qu'elles ont voulu être, et elles y sont restées fidèles. Le propre d'une œuvre d'art, ce qui essentiellement la distingue, c'est de manifester une Idée, de sorte que chaque trait soit déterminé par cette idée. Par là, l'œuvre d'art est i la fois vivante et belle ; elle est la plus haute beauté. Tons les côtés de l'individualité sont parfaitement façonnés par ce seul principe qui l'anime à l'intérieur. Les grands hommes de cette époque sont de semblables œuvres d'art. Gomme homme d'Etat, la pfais haute personnalité est Périclè$\ autour sont, comme des astres, Sophocle, Thucydide, Soerate, etc. Leur individualité leur appartient en propre; ils l'ont créée; elle est leur œuvre la plus personnelle; c'est leur caractère qui domine toute leur existence. Un seul principe rayonne dans l'ensemble de la personne et des actes. Péridès s'est fugooné d'après ce seul but, d'être un homme d'Etat On raconte de lui que, depuis le moment où 11 s'est consacré aux affaires publiques, on ne l'a plus vu rire ; U n'a plus assisté à un seul festin ; il n'a vécu que pour ce buL De même, Socrate, par son art et la force de sa volonté personnelle, son caractère déterminé, son genre de vie, l'occupation de sa vie, s'est acquis cette habileté; c'est par ce prindpe qu'il a atteint cette grandeur, qu'U a exercé cette longue influence qui encore aujourd'hui est frappante, quant i la religion, à la science, au droit, savoir que la conscience, le génie de la conviction intérieure est la base sur laquelle doit reposer toute la conduite humaine, i (Hegel, t. XIV, p. Si.)

2. M. Zeller {Th., II, p. 66) s'étend longuement sur cette oppodtton. Après avoir montré combien Socrate est essentiellement Grec et de son temps, il met en relief le côté non grec et presque moderne. Ce côté, quel est-Uî C'est : 1* Tindifférence pour l'extérieur, étrangère à l'esprit grec ; l'absorptioxi dans l'intérieur inconnue Jusque-là; 2» un trait prosaïque et pédantesque, et si le mot est permis, phUùtin, qui contraste d'une façon frappante avec la ravissante beauté de la forme artistement façonnée de la vie grecque. « Par ce côté se révèle la manifestation d'une vie haute Jaillissant de l'intérieur, mais qui ne sort pas parfaitement, qui n'apparaît pas dans la parfaite spiritualité de son activité réfléchie. Aussi, chez Socrate même, se révèle quelque chose de démoniaque. » (IbidJ) « De ces singularités de leur maître, Xénophon et Platon doqs font des récits

JUGBMENT GÉNÉBJLL SUR SOCRÀTB 185

sont plu à faire ressortir en lui les traits vulgaires, tout à fait prosaïques et si fort accentués qu'ils ont dû choquer même les contemporains. Les deux opinions peuvent se concilier, mais à une condition : c'est d'admettre que l'idéal que Socrate représente n'est plus entièrement l'idéal antique, celui de l'accord simple de la forme et de l'idée. Socrate est une antithèse complexe et vivante. Rien de moins harmonique, au premier abord , que cette figure. Tout y est constraste et plein de contrastes : la personne, les actes, les discours^ les habitudes. Le laid, qui s'y mêle au beau et y apparaît à Textérieur d'une façon vulgaire , ne se rachète que par la beauté idéale qui vient de l'intérieur ; ce qui le fait comparer à une statue de Silène grossier et difforme, mais qui, quand on l'ouvre, renferme des trésors. Ce n'est pas moins une œuvre d'art classique, et on peut même dire tout d'une pièce, car l'idée qui fait le fond ei la base de son caractère est assez puissante pour relier toutes les parties de l'ensemble, dont elle est le support. Mais l'harmonieuse unité de l'art antique est brisée. Les traits s'y mêlent et s'y heurtent avec les traits anciens. L'opposition du laid physique avec le beau spirituel , celle des particularités et des singularités du réel avec la sublime simplicité de Tidéal moral, tout cela forme un composé original et unique dans l'histoire, et qui est la figure même de Socrate. En elle et dans sa personne se réunissent les traits opposés des deux âges et des deux époques de l'humanité.

Socrate est bien , en effet , un des héros de l'humanité , et l'on a pu dire avec raison en ce sens que l'acte qui termine sa vie est

qui s'aocordeot. Déjà cette fignie comparée à celle de Siléoe, qn'Aldbiade (BariF^ quel) décrit avec tant dliamoar; dans les discoars, une certaine pédanterie de raisonnement et une indifférence à Tégard de la beauté sensible.

« Socrate catéchisé {Mém., III) sur les devoirs; il se livre à des détails saperflos» à de longues démonstrations. — Dans le Phèdre^ il se refuse à voyager, à se promener; les arbres et les plantes ne lui apprennent rien. — Dans V Apologie, il dédaigne les poètes et les artistes, parce qu'ils ne savent pas réfléchir sur leur inspiration. — Contrairement aux mœurs grecques, il danse dans sa maison, par pure raison hygiénique. — « Que Ton considère tons ces traits et d'antres, on ne pourra nier une certabe absence d'imagination, une ezcludvilé d'intérêt dialectique^ en général une proee qui contraste avec la poésie de la vie grecque et la finesse du goût attique, dans la personne et la conduite du philosophe. »

m VAleibiade de Platon trouve lui-même ridicule d'abord son langage, où reviennent sans cesse les forgerons, les foulons, les savetiers, et déjà ses compatriotes durent trouver étrange cette rationalité sans ornement. » (76i<i.)

— Tout cela es vrai, mais n'est-ce pas forcer la note? Socrate pédant, Socrate philistin^ Socrate catéchisant, sont des termes qui ne s'accordent guère avec l'ironie ni avec la méthode socratiques. Le savant historien, dans son spirituel contraste, oublie aussi de montrer, malgré cette opposition, ce qui fait l'unité du canotère de Socrate, que Hegel a fiiit supérieurement ressortir.

ifl6 sormATri

une fin tragique ; il appartient m drame «nil^erael qui si joue sow roBÎl de Dieu à traders les nèclesi

Sur Sograte. — Toute une biMiothèqne sertit à oonsnlter. Outre les sources , Xinûphotiy Platon^ AtUtôte^ et tous les historiens de la philosophie, principaleiùent Hegel^ Ge$ofi. der Phil., t. II. — Brandis. — Alfred Fouillée, la Philosophie de SocraUj î vol. in-8. Paris, 1874. — Zeller, Phil. des Gr., 2 Theil., 1 Ahtheil, 4875. — Grole, Hiat. de la Grèce, t. XII, trad. franc. Sayous. — M., Plato and other companions Socrates. — V. Cousin, Noux>. fragm. phil. : Socrate , de la part que peut avoir eue dans son procès la comédie des Nuées.

Page 1