CHAPITRE II
LES ÉCOLES SOCRATIQUES (mégarique, cynique, gtkéi^âïque)
IMU Écoles sooratiqiiea en général.
L Leur origine commune et leur diversité. — Socrate ne fonda pas d'école, mais tontes les écoles qui ^nrent après lui sont filles de sa méthode et de sa pensée. Bien on mal comprise, celle-ci se retrouve chez tous les auteurs de systèmes qui occupent la scène, avec plus ou moins d^éclat, dans cette seconde période de la philosophie grecque. QuoiquHl n'eût pas de doctrine organisée et constituée qu'il se proposât d'enseigner , il avait des convictions sans doute sur tous les points principaux qui forment sa philosophie. Mais sa méthode, essentiellement investigatrice, outre qu'elle laissait chacun libre de croire à ce qu'il pensait être la vérité, l'obligeait à la chercher par lui-même , à la trouver et à se faire ainsi sa science. Cette méthode, dont le côté négatif est le plus saillant, fait deviner et conjecturer plutôt qu'elle n'affirme ce qu'elle insinue ; elle sert plus encore à poser les questions qu'à les résoudre. Aussi la plupart des débats qu'elle engendre se terminent sans conclusion.
La pensée fondamentale de toute la philosophie de Socrate, Vidée du bien^ prêtait encore plus à celte diversité. Elle n'est chez lui qu'une simple conception universelley sans que le contenu en soit réellement déterminé (voy. p. 139). Quoiqu'elle échappe à l'arbitraire de l'opinion personnelle qui constitue la sophistique, elle n'offre pas moins un caractère subjectifs par où elle donne prise aux interprétations les plus diverses. En somme , tout, chez le fondateur de la nouvelle philosophie, est à l'état d'enveloppement ou de virtualité. Ce sont des germes féconds qui appellent l'élaboration Impuissante du génie et des intelligences supérietures différentes de la sienne. Socrate ne les aura pas moins suscitées. Par cela même, son enseignement devait être le moins dogmatique et le plus libéral.
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II. Caractères de cette diversité. — Aussi voit-on se grouper autour de lui des esprits de nature et de trempe fort différentes. Tous ces hommes qui s'attachent à lui, qui le suivent et lui restent fidèles, sont animés de motifs divers ou opposés. Ce qui attire et retient les uns, ce sont surtout ses qualités personnelles. Ce par quoi ils sont séduits et ce qu'ils admirent en lui, ce sont les charmes et Toriginalité de son esprit, sa manière de converser et de discuter, son caractère et sa conduite. Ceux-ci s'éprennent surtout de sa méthode, qu'ils cherchent à reproduire ou à imiter. D'autres goûtent plus particulièrement tel ou tel point de sa doctrine. Fort peu apportent à ses entretiens un intérêt de curiosité vraiment scientifique. Ce que cette méthode a de spéculatif en général leur échappe; le but pratique seul leur apparaît. De la doctrine ils ne saisissent qu'un côté particulier qui , pour eux, est le tout. Encore l'entendent-ils d'une façon fort différente. Chacun s'attache à ce côté qui le frappe et qui lui convient, le prend pour type et en fait son idéal. Quelques-uns, avant de connaître Socrate, avaient fréquenté d'autres écoles et reçu un autre enseignement que le sien. Ceux-ci ont des opinions déjà toutes faites, qu'à ce contact, ils peuvent modifier, non changer, et qu'ils cherchent plutôt à justifier. Il en est même qui résistent ouvertemeot, comme Âristippe {Mém.^ II, i; m, viii). Tous conservent leur liberté et leur originalité. Ils continuent, après l'avoir écouté et fréquenté, à marcher chacun dans la direction qui lui est propre, adaptant à leurs propres idées ce qui leur plaisait le plus dans la manière de penser, de vivre et de philosopher de leur maître ou de leur ami ^
Ainsi naquirent du vivant de Socrate, et se développèrent après sa mort, les diverses écoles qui, elles-mêmes, s'appelèrent socratiques'.
m. Leur importance relative et leur rôle particulier. — Toutes n'ont pas une importance égale et n'ont pas joué le même rôle. Parmi tous ces disciples ou amis de Socrate, un seul fut doué du génie qui fait avancer la science et crée les vrais systèmes.
i. Xénophoo (Mém., IV, 2) parle toujours des compagnons de Socrale, noo de ses disciples : ol owovrtt avrfi. — e£ ivaXpoi, oi o/itXeSyntç aùrA, et m/rfi9uç, (Voy. Grote, Hist. de la Grèce, t. XII, p. 242, tr. fr.)
2. Cicéron le dit très-bien : « Nam quam essent plures orti a Socrate, quod ex illius variis et diversls et io omnem partem effusis disputationibus, alius aliud apprehenderet, proseminalœ sunt quasi familise disseotientes inter se, et multum disJDDCts et dispares, quum tamen omnes se philosophi Socratioos et did vdlent et arbitrarentar. s {De orat,, III, 16.)
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Lui seul hérita de la pensée de son maître et lui fit porter tous ses fruits. Et cela parce qu'il la comprit mieux que lui-même ne l'avait comprise. S'inspirant de son principe et de sa méthode, il ne s'arrête pas au point où lui-même les avait conduits. En le continuant, il le surpassa. Il le fit en ajoutant à l'idée socratique la sienne propre et en y rattachant, par le lien vivant de cette même idée, ce qu'avait produit de fécond tout le passé de la philosophie grecque. Ce fut Platon. Aussi la véritable école socratique est la sienne. Les autres écoles, manquant de force et d'originalité, s'éteignirent vite; dépourvues de sève, elles se desséchèrent sur un tronc vieilli et frappé d'avance de stérilité.
A ce début et à cette place, elles ne sont pas néanmoins sans avoir joué un rôle utile et tenu leur place dans la philosophie grecque. D'une part, elles servent de lien avec le passé et de transition à d'autres écoles plus importantes qui paraîtront plus tard. Dans la sphère étroite où elles se meuvent, quoique s'attachant à un point particulier de pratique ou de théorie, elles le développent et le mettent en saillie. Elles ont fourni des matériaux à la discussion et soulevé des problèmes que d'autres sauront mieux résoudre. Elles n'ont pas été non plus sans influence sur la vie et les mœurs grecques. Leur importance est donc réelle, quoique secondaire. Il n'est pas sans intérêt de les suivre et de les étudier avant d'arriver aux vrais et grands systèmes.
IV. Les écoles socratiques secondaires. — Les principales sont les écoles mégariquSy cynique et cyrénaïque. La première, à laquelle se rattachent les écoles à' Elis et d'Erétrie^ seule a un caractère et une valeur théoriques. Née de l'éléatisme, elle en a gardé la tendance spéculative et le goût des raisonnements abstraits. Chez elle, l'esprit pratique qui lui est inoculé par Socrate se combine avec l'esprit de recherche scientifique et l'amour de la dialectique. Mais Tidée qu'elle emprunte à Parménide et à Zenon, en s'unissant à l'élément socratique, reste inféconde. La manière étroite dont elle la comprend et la pousse à l'extrême l'empêche d'aller loin dans la voie nouvelle qui s'ouvre devant elle. L'abus de la dialectique et l'esprit de subtilité la ramènent à la sophistique et l'entraînent vers le pyrrhonisme. La seconde école, dont Antisthène est le fondateur et le chef, est l'antécédent naturel et direct du stoïcisme, avec lequel elle a une affinité manifeste. La troisième, ayant à sa tête Aristippej reproduit, par son côté le plus saillant, la morale des sophistes, et conduit à celle d'Epicure. Moins visible.
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quoique véel, est le Kea qui la rattache à Socrate. Tentes les trois, sans avoir rien produit de bien remarquable, ont, je Tai dit, )e mérite d'avoir mis en relief des points de doctrine morale ou spéculative qui devaient être plus tard approfondie et discutés, ou, par une oppo^tion aux mœurs et aux fdées du temps, elles tiennent leur place dans le mouvement général de la civilisation grecque, ce qui est le cas pour les cyniques en particulier.
Y. Les purs socratiques. — Il y eut aussi de purs ou fidèles socratiques. Ceux-ci, tels que Xénophon^ Eschine , Criton^ Simmiasy Cébèsy Simon le cordonnier ^ etc., se bornèrent à reproduire, sans y rien changer , ce qu'ils avaient retenu des conversations de Socrate ou ce qu'ils croyaient être sa vraie doctrine. Plusieurs voulurent aussi l'imiter dans leurs écrits ; ils ont laissé quelques dialogues dont le seul mérite est la forme ou le style, mais sans valeur ni portée philosophiques. Ils n'ont de place dans Thistoire de la philosophie que par les documents quils peuvent lui (bumir. Parmi eux, Xénophon est le plus illustre. Ses Mémorables sont une des sources principales pour l'histoire de la doctrine et de la personne de Socrate. Lui seul mérite ici une attention particulière.
YI. Xénophon. — Athénien, né vers M5 avant Jésus- Christ. Il fut un des premiers disciples de Socrate. On le voit tout jeune combattre à c6té de lui à Délium, où Socrate lui sauve la vie (voy. p. 112). On connaît de lui le grand capitaine, l'historien et le héros de la retraite des Dix-Mille. Ses mérites comme écrivain moraliste , la clarté, la pureté et la douceur de son style, qui le firent nonuner VabeiUe atUque^ sont également fort appréciés.
Comme philosophe, il a moins de valeur. Le sens spéculatif lui manque tout à fait : c'est le défaut signalé (p. 127) des Mémoires, Ses principaux écrits philosophiques sont, outre les Mémoires^ VApologiey le Banquet^ la Cyropédie, Biéron, les Economiques, Historien de Socrate, il ne comprend pas la portée de sa réforme et de sa méthode. Le but même de sa dialectique lui échappe {Mém,^ IV). Tout pour lui est dans les conseils et les préceptes de la morale pratique, dont le caractère ^st une s^esse, Û faut le dire, ilMtéressée. En religion^ il qo/ftle pux idées de Socrate ses propres préjugés qui sont ceux de la pri^yance vulgaire. Ses vues sur IVduùatian sont exposées dans )a Cyropédie^ roipan philosophique, analogue au Télémaque.
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d*iiQ jaune priâoei est peu propre à développer les (acaltés pfailii* çopbiques. Gyms y est un Socrala guerrier et conquérant, comme Hiéron est un despote bienfaisant. Les dernières paroles de Gyrus mourant rappellent seules les idées de Socrate (voy. p. 162). — L'Apologie et le Banquet (peu authentiques) n'ont guère qu'un mérite littéraire. — Les Economiques offrent plus d'originalité. On y trouve un tableau idéal de la société domestique, oà les devoios réciproques des époux, leur rôle, celui de la Temme surtout, sont retracés avec un charme particulier, mainte fois et justement siignalé. Là sont émises des idées nouvelles, reflet des entretiens de Socrate (voy. p. 448). — La Politique de Xénophon, tout aristo*eratique^ eontieat Tèloge de Sparte, dont il fut l'admirateur et le partisan. Ué d*amitié avec Agésilas, on sait qu'il fut exilé pour avoir combattu à côté de lui contre sa patrie à Goronée. A son retour d'Asie, il s'établit à Elis dans un domaine qui lui £ét donné par les Spartiates. Le décret d'exil ayant élà rapporté, il refusa de rentrer à Athènes et mourut 4 Gorintbe vers 350 avant Jésus-Ghfisl.
Des autres socratiques , il n'y a rien i dire. Bschine a laisaé quelques dialogues, d'un style attique fort admiré. Simmiasj Cébis^ etc., jouent un rôle dans le Phédon. Le cordonnier Simon est peut-être un personnage fictif.
Sur Xénophon (publie, réc.) : Hénardinquer, la Cyropédie. In-8, Paris, 1872.
L — Les Mégariqubs.
Caractère général de cette école. — Fille de Técde d'Élée et du socratisme, elle combine, on l'a dit, le principe éléatique de Vêtre avec la notion du bien, qui est le fond de la doctrine de Socrate. De la sphère métaphysique passant dans celle de la morale, l'absolu de Parménide devient le bien absolu qui exclut toute diversité et n'admet qu'un bien , qu'une vertu , unité déjà contenue dans la morale socratique (p. 145). Par sa subtilité et son aiMur de la dispute, cettp école tient aussi de la sophistique et dégénère en éristique. Elle lègue au stoïcisme, avec ees habitudea d'abstraetion logique, Texclusivité de son principe.
En quoi est-elle vraiment socratique ? Est-ce seulement en ce qu'elle applique à la morale ce qui était confiné dans la région métaphysique? Est-ce aussi pour aveir cultivé la dialectique, que Socrate avait consacrée à cet usage? Sans doute, mais la ressemblance ^t plMS y^Qude et le lien plus iatime. Car c'est le résultat même
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de cette méthode qu'elle recueille et s'approprie. Vunivenel (t& xdcOoXou), dernier terme de Tindiictioii socratique, devient, ches Euclide et les antres Mégariques , le bien absolu sans variété ni particularité. Uéléatisme fournissait bien la dialecti ae; mais celleci, comme méthode, prend ici un caractère différent et plus positif. Affectée jusque-là à la polémique, elle est associée à la recherche du bien, et elle peut devenir féconde au lieu d'être absorbée par la défense d'un système. Seulement, manquant d'originalité et de profondeur, elle redevient vite un instrument de dispute, ce qui la rend stérile. Elle se trouve par là conduite au scepticisme, auquel elle fournit des armes. Néanmoins son idée, tout exclusive qu'elle est, passe dans le stoïcisme, qui lui donne une plus haute valeur et une tonte autre portée, comme on le verra (voy. SUHdsme).
Ses représentants et son dételoppeitent. — Son développement est facile à suivre dans ses représentants , les uns distingués, les autres obscurs, dont la succession forme son histoire. Euclide^ son chef et qui l'a fondée, la maintient à une certaine hauteur spéculative. Eubulide^ qui le suit, l'auteur d'arguments célèbres, mais d'un caractère sophistique, annonce déjà qu'elle décline et qu'elle dégénère en éristique. D'autres, comme Alexinus et Diodore, ajoutent à cette subtilité et contribuent par là encore plus à la discréditer. SHlpon la relève et un moment lui fait jouer un rôle brillant; il sert aussi de lien avec le stoïcisme. Mais, privée de vitalité propre et de portée véritable, elle s'éteint vite après loi; elle se fond dans les écoles obscures A*Elis et i^ErétriSj dont le caractère purement éristique amène sa décadence totale et marque sa fin. Suivons-la, d'un pas rapide, dans ses phases successives.
I. Euclide de Mégare, qu'il ne faut pas confondre avec le mathématicien Euclide (d'Alexandrie), était né dans la 77* ou 78* olympiade. On ne sait rien de sa jeunesse et que très-pen de chose de sa vie. D'abord adonné à l'étude de l'éléatisrae, il s'attacha de bonne heure à Socrate. Et tel était son zèle à suivre ses entretiens, que, suivant un récit, pendant la rivalité de Mégare et d'Athènes , il faisait la nuit, pour venir l'entendre, le trajet de trente stades qui sépare les deux cités, déguisé en habits de femme, au péril de sa vie (Diog. L., n, 30). Il est dit, dans le Phédon (ch. n), qu'il assista aux derniers moments de Socrate. Après la catastrophe, Platon et les autres disciples «e réfugièrent auprès de lui, à Mégare. Ainsi se forma autour de lui l'école dont il fut considéré comme le chef,