ANTISTHÈNE
romain aux derniers temps du paganisme. Nous ne nous arrêterons qu'aux personnages principaux.
n. — Les prlnolpanz Cyniques.
I. Antisthène. — Il était né à Athènes d*un père athénien et d'une mère esclave de Thrace, ce qui faisait de lui un nothos et l'excluait de toute participation aux a£Eaires publiques. On voit qu'il eut à en souffrir par la fierté et la hauteur de ses reparties. A ceux qui lui reprochent son origine , il répond : « La mère des dieux est bien de Phrygie. » — « Les Athéniens qui se vantent d'être indigènes ont cela de commun avec les limaçons et les sauterelles. > (Diog. L. , YI, I.) Il ne serait pas absurde de supposer qu'il ait sucé avec le lait maternel quelque chose de la rudesse de sa race, qui se serait mêlée à celle de sa secte. Le cynisme serait descendu des montagnes de Thrace, comme de Gyrène, l'opulente et voluptueuse cité africaine, la rivale de Tyr et de Sidon, est venue la doctrine de l'hédonisme. Hais le cynisme avait sa raison d'être partout dans la société d'alors. Son origine est aussi bien athénienne, Spartiate et corinthienne. La preuve en est qu'il se recrute partout, parmi les mécontents et les déclassés, les déshérités de la fortune, les esclaves, dans les dernières couches sociales. Antisthène est un nothos ; Diogène de Sinope, un banni accusé d'avoir altéré la monnaie ; Honime de Syracuse, l'esclave d'un changeur; Hénédème,un autre esclave. Cratès, qui fait exception, est méprisé pour sa laideur et sa difformité. Le cynisme n'est pas seulement une secte philosophique ; en lui se révèle une opposition violente aux usages, aux lois, aux mœurs, aux institutions de la Grèce. G'est une prédication contre le luxe et la mollesse par l'exemple et le sarcasme. Son but n'est rien moins que de changer dans ses bases la société tout entière.
Avant de connaître Socrate, Antisthène avait fréquenté les sophistes. Gorgias fut son premier maître. Comme les sophistes, il dut donner des leçons en public. Ainsi s'explique la forme oratoire, le ton de rhéteur qui domine dans ses écrits. De là peut-être aussi sa morgue et son orgueil, l'ostentation qui apparaît dans sa conduite et le caractère sceptique de sa philosophie spéculative.
Il avait plus de trente ans quand, pour la première fois, il entendit Socrate. Il s'attacha dès lors à lui avec une ardeur sans égale. On comprend la sympathie , l'admiration même qu'il dut éprouver pour cet homme, pauvre comme lui et d'un genre de vie austère, qui au charme de son esprit et de sa parole joignait tant
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de qualités qui répondaient si bien à sa propre situation. Il lui amène ses disciples et ne le quitte plus. Socrate est en tout son modèle. Mais, comme tous les imitateurs, ce qu'il imite, c'est moins le véritable esprit que ce qui le frappe en lui, et l'extérieur plus que l'intérieur, qu'il exagère. Aussi l'a-t-on appelé « un Socrate caricaturé b (Schleiermacber). Son grand défaut était Torgueil. En cela, Socrate ne le ménage guère. Le voyant tourner son manteau de manière à en montrer le côté déchiré : « Je vois, dit-il, ton orgueil à travers les trous de ton manteau. » (Diog. L.) Socrate disait aussi qu'il devrait sacrifier aux Grâces. Loin d'en souffrir, son attachement pour Socrate devint une passion. Du Pyrée, où il demeurait, il faisait chaque jour quarante stades pour venir l'entendre. Il passe pour avoir (ait rapporter le décret de condamnation à mort et provoqué Texil d'Anytus (Diog. L., VI, i). Malgré ses travers, sa rudesse et son orgueil, il y avait des qualités sérieuses et un talent réel chez ce fondateur de la secte cynique. Xénophon dit que sa conversation était pleine de charme, qu'en toutes choses il avait un empire absolu sur lui-môme. Théopbraste vante son habileté et la séduction de sa parole, a II menait où il voulait ceux qui s'engageaient avec lui dans la discussion. » (Ibid.) Sa prose était admirée comme un modèle d'atticisme pur et élégant xoiOopou xal axtucou XoYou. Ceci ne s'accorde guère avec la grossièreté de mœurs des cyniques et avec leur mépris des arts. Le sophiste et le rhéteur avaient persisté sous le moraliste farouche. La même antithèse dans Diogène et dans Cratès s'expliquera plus tard.
II ouvrit, du vivant de Socrate (on le croit), lui-même une école. Il enseignait dans le Cynosarge (chien blanc), gymnase à la porte de la ville près d'un temple d'Hercule et fréquenté des gens de basse condition. De là le nom de cyniques donné au maître et à ses sectateurs, appelés aussi antisthéniens. Ce nom leur vint aussi et surtout de leur genre de vie, de leur mépris des convenances sociales, de leur esprit sarcastique et mordant, qui n'épargnait personne, et de leur effronterie.
Ainsi fut fondée par Antisthène la secte des cyniques. Le premier, il adopta le genre de vie qui les distingue et en revêtit le costume. Il se faisait appeler le vrai chien (àicXoxuwv). Il réduisit ses besoins au strict nécessaire, porta le manteau double (le tribon), le même l'hiver et Tété, le bâton, la besace. U proclamait que le travail est un bien, en prenant pour exemple Hercule parmi les Grecs et Cyrus parmi les barbares (Diog. L., VI, i).
Une telle austérité, jointe au mépris qu'inspirait sa condition,
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ne devait pas attirer les disciples. Le nombre en fut d'abord fort restreint. Entre tous, il faut distinguer Diogène, qui donna tant de relief à la secte. Celui-ci trouvait son maître trop indulgent pour lui-même et non à la hauteur de ses principes. Il le compare à la trompette qui rend de beaux sons, mais ne s*entend pas elle-même {Dion. Chrys., YIII). Il n'est pas dit d'Antisthène qu'il prit de l'argent ; il est probable qu'il se contentait de quelques dons volontaires. Il mourut d'épuisement. Sa force d'àme parut se démentir à ses derniers moments. Il était plus attaché qu'il ne croyait à la vie. Diogène était allé le voir pendant sa maladie ; Antisthène s'écria : « Qui me délivrera de mes maux ? — Ceci, dit Diogène en moBtrant le poignard qu il avait apporté. — Je parle de la douleur, non de la vie, b reprit Antisthène (Diog. L., YI, i).
Ses écrits. — Antisthène jouit d'une grande réputation comme écrivain parmi les anciens. Plusieurs le mettaient à côté de Platon et de Xénophon pour le style (Epict., Arr., II, i). Ses écrits, travaillés avec art, formaient dix volumes. Beaucoup, par leur titre, rappellent le rhéteur : De la diction, Des figures, Hélène, Âjax, etc. D'autres traitent des sujets de philosophie morale : Dw bien. Du courage, De la loi, Du juste, De la liberté; quelques-uns ont trait à la logique : De V opinion et delà science. De t emploi des mots ou de la dispute, etc. (voy. Diog. L., YI, i).
Avant d'exposer sa doctrine, qui est celle de l'Ecole entière, nous ferons connaître son disciple, le héros de la secte.
II. Diogène de Sinope (ville de Pont). — Il était fils d'un changeur de cette ville, qui altérait la monnaie. Accusé lui-même d'y participer, il fut obligé de s'expatrier et vint se réfugier à Athènes. Là, méprisé , sans ressource , réduit à la plus grande misère , jusqu'à brouter les jeunes pousses d'arbre sur les chemins, il trouva dans la forte trempe de son caractère de quoi se relever. On raconte qu'ayant vu une souris, sortie de son trou, se mettre en quête de sa nourriture : « M'as- tu pas honte? dit-il. Quoi! cet animal peut se passer de la cuisine des Athéniens, et moi je serais malheureux de ne pas manger à leur table 1 d (Diog. L.) U reprit courage, et dès lors sa constance jamais ne se démentit. Son entrée dans la secte est connue. Ayant appris qu' Antisthène prêchait une doctrine austère, il se présente à lui. Celui-ci, qui avait vu presque tous ses élèves Tabandonner, avait juré de n'en plus avoir ; il le repousse et le menace de le frapper. <( Frappe, si tu veux,
dit Diogène, mais sache que tu ne trouveras pas un bâton assez dur pour me chasser. » Ayant vaincu ainsi sa résistance, il devint son principal disciple, et bientôt, autour de lui , la secte se repeupla. Diogëne surpassa son mattre dans le genre de vie qu'avaient adopté les cyniques. Comme lui, il se faisait appeler le chien (xucov).
De toute l'antiquité il n'y a pas de personnage plus original et qui soit plus connu que Diogëne, dont le nom soit plus populaire que le sien. Son portrait, si souvent tracé par les écrivains, a été reproduit par les arts du dessin , par la peinture (Raphaël, Poussin), par la sculpture (Puget, etc.). C'est une légende que sa vie. Il avait beaucoup d'esprit. L' à-propos de ses reparties, sa verve sarcastique et sa bonne humeur, l'originalité de sa personne et de ses actes lui valurent une célébrité dans toute la Grèce et attirèrent sur lui l'attention générale. On le voit en face des plus grands personnages, des princes, d'Alexandre, etc. On connaît ses bons mots, ses saillies, ses reparties, ses sarcasmes. Avec cela, on cite de lui de très-belles maximes , des pensées élevées et profondes. Diogène Laerce, qui les a recueillies, en a rempli un de ses plus intéressants chapitres. On connaît aussi sa manière de vivre et les traits originaux de sa conduite, le tonneau, la lanterne, l'écuelle brisée, l'entrevue avec Alexandre, la demande de celui-ci, la réponse du philosophe et le mot du conquérant : « Je voudrais être Diogène, si je n'étais Alexandre. » Tout cela ne manque pas d*une cer-^ taine grandeur mêlée au grotesque. Hais que dire des excentricités, des extravagances et des obscénités de ce Socrate en délire, comme il fut appelé par ses contemporains (2o>x()aTT)ç fxatvofxcvoç) *? Il en est que n'eût pu tolérer une société comme la nôtre. Il portait une besace qui renfermait sa nourriture, ne faisait aucune différence des Keux, dormant partout où il se trouvait. Il disait, en montrant le portique de Jupiter et le Pompéium, que les Athéniens avaient pris soin de le loger. Il adopta, ainsi qu'il l'apprend lui-même dans ses Lettres^ un tonneau qui se trouvait dans le temple de la mère des dieux. Il était mordant et méprisant dans ses discours, et sa franchise n'épargnait personne. Avec cela, il possédait, dit l'historien, au suprême degré l'art de la persuasion, et il n'y avait personne qui pût résister au charme de sa parole (Diog. L.). Mais, en orgueil et en vanité, il surpassait encore Antisthène (voy. Hor., Ep. I, 17).
Entre Platon et lui, l'antipathie était naturelle. Y eut-il, en effet,
1. Oq dit qu'il se roulait dans le sable brûlant en été, en hiver dans la neige, embrassait les statues. Il essaya de manger de la cbair crue, etc. Le reste relève de la police des mœurs et ne peut être rapporté. (Voy. Diog. L., VI, ii.)
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deux hommes, d'esprit et de caractère plus différents et moins faits pour s'entendre? Lenr rencontre offrait un contraste des plus piquants. Plus d'un trait lancé par Diogëne trouvait sa réplique dans la bouche du grand philosophe. On sait qu'un jour Diogène, assistant à une réunion où Platon avait invité quelques amis, se mit à fouler aux pieds des tapis précieux en disant : « Je foule aux pieds Torgueil de Platon. — Avec un autre orgueil, » reprit Plalon (cT^pco TU(p(D). L'orgueil et l'effronterie étaient au moins rachetés , chez Diogène, par l'esprit, l'originalité et quelquefois l'élévation dans la pensée. La rencontre avec Aristippe, que Diogène appelle le chien royale est moins certaine.
Il parait avoir habité longtemps à Athènes, mais aussi ailleurs, en divers endroits. Les Athéniens l'aimaient beaucoup, à ce point qu'un jeune homme ayant brisé son tonneau, ils le battirent et remplacèrent le tonneau. D séjourna particulièrement à Corinthe, la ville du luxe et des courtisans. Sa présence et ses actes y étaient une sorte de prédication ou de satire contre le luxe et la corruption. Dans un de ses voyages, il fut pris par les pirates, qui le vendirent à Xéniade, riche Corinthien. Celui-ci en fit le précepteur de ses fils. Il s'acquitta si bien de cette lâche qu'il sut mériter la reconnaissance du père , qui disait « qu'un bon génie était entré dans sa maison », et l'affection durable de ses élèves (voy. Diog. L.)'.
Il vécut fort âgé (90 ans) et mourut à Corinthe, le même jour qu'Alexandre à Babylone. On le trouva mort dans le Cranium aux portes de la ville. Les Corinthiens lui rendirent des honneurs funèbres. Sur son tombeau, on éleva une colonne surmontée d'un chien en marbre de Paros. Plus tard, les habitants de Sinope, qui l'avaient banni, lui érigèrent un mausolée et des statues, avec cette inscription :
Le temps ronge l'airain; mais ta gloire, 6 Diogène, vivra dans tous les siècles, car tu as appris aux mortels a se suffire a eux-mêmes : tu leur as montré la route la plus facile du bonheur (diog. l.).
A quel point cet éloge est hyperbolique? La doctrine le montrera,
Diogëne composa plusieurs écrits : quelques traités , et même des tragédies, sans doute dans le sens moral et de la doctrine.
i . Cette édacatton a été comparée à celle de YEmiU de Rousseau.
Il laissa de nombreux disciples, entre lesquels on distingue : Monime, esclave d'un banquier de Corinthe qui, enflammé par les récits que lui faisait Xéniade au sujet de Diogène, pour entrer dans la secte, feignit d'être fou et se fit renvoyer de son maître; Ménippey qui acquit aussi de la célébrité; OnésicritBy qui, voulant imiter Xénopbon à Tégard de Gyrus, suivit Alexandre et laissa un traité d'éducation de ce prince avec son éloge; Ménandre, admirateur passionné d'Homère; Higésias ; Philùcusy etc. De tous ces hommes, Gratès seul se distingue et mérite une mention particulière.
IIL Cratès (Hipparchiey Métroclès). — Gratès de Thèbes fut un des plus illustres disciples du cynique. Il florissait vers la 113^ olympiade (330 av. J.-C.). Avec lui, il semble que la secte, dont la doctrine est fixée et s'étend au dehors, entre dans une phase nouvelle. Jusqu'ici, ce sont les pauvres, les esclaves, les déshérités de la fortune qui vont à elle. Le renoncement est peu méritoire. Or voici un homme riche et de bonne famille, qui, enthousiaste de la doctrine, embrasse par choix ce genre de vie pauvre et austère. Métroclès fait de même, et Hipparchie, une femme belle et riche, s'éprend du philosophe et de sa philosophie. Pour Cratès, ce fut, dit-on, le spectacle des misères humaines qui produisit sa conversion. n vit un jour, dans une tragédie, Telèphe accablé de misère, mendier une corbeille à la main, et ce fut ce qui le décida à se jeter dans la philosophie cynique. Il vendit ses biens et en retira 300 talents, qu'il donna à ses concitoyens [Diog. L.). Dès lors, par tous les moyens, il chercha à s^endurcir à cette vie nouvelle. L'été, il portait un manteau épais, et l'hiver de mauvais haillons, pour s'endurcir à la douleur [ibid.).
On trouve aussi chez lui plus de douceur, une vive commisération pour les soufirances et les faiblesses d* autrui. La manière dont il gagne à la secte son beau-frère Métroclès est à la fois touchante et burlesque ^ Il fallait qu'il eût des qualités de cœur et d'esprit bien réelles, pour que malgré sa laideur physique, tout contrefait qu'il était, il inspirât un amour passionné à U belle Hip-
i . Métroolèa, frère d'Hippaxchie, a^tU d'abord été disciple de Tbéopbra«te le péripatéticien. Il avait si peu de caractère que, n'ayant pu retenir un vent pendant une leçon, H en conçut un chagrin extrême et alla s'enfermer chez lui, décidé à se laisser mourir. On avertît Gratès, qui aussitôt va le voir, après avoir à dessein mangé des lupins. Cratès commence par loi prouver qu'il n'a rieo fait d'inconvenant. Puis à la démonstration il ajoute l'exemple. A partir de ce moment, Métroclès s'attacha à lui et devint un habile philosophe (Diog. L.}-