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LA DOCTRINE DES CYNIQUES

du ciel? > Sans parler de cette facétie, peu authentique, du coq plumé, opposé à la définition de Thomme de Platon , il se moque des idées. Platon discourait des idées. « Je vois bien une table et une coupe, dit-il, je ne vois pas les idées. — Je le conçois, reprend Platon; car tu as les yeux qui font voir la table et la coupe; mais tu n'as pas ce qui découvre leurs idées, Tintelligence. > (Diog. L., VI, II.)

Les cyniques admettent la cuUure de V esprit; mais, peureux, l'esprit, c'est le bon sens^ distinct du savoir théorique. Il y a une sorte d'apprentissage, qui fait discerner le bien du mal dans les situations de la vie ; il est fort à apprécier. La vertu s'enseigne; elle est identique au savoir, comme pour Socrate. De plus, l'esprit doit être aiguisé, dans le sens Spartiate. Il est nécessaire, pour confondre les sots, dévoiler les travers et les ridicules des hommes, les reprendre, montrer les conséquences absurdes desi actes, redresser les erreurs et les préjugés. Sous ce rapport, les sentences, les maximes, les poètes tragiques et comiques sont fort utiles. Diogène conseille la lecture des poètes et les fait lire à ses élèves. Presque tous les cyniques ont fait des tragédies et laissé de nombreux écrits. Rien de plus aristocratique au fond que cette doctrine, qui a l'air de s'adresser aux humbles et aux ignorants.

Antisthène, qui rejette la spéculation, croit, dans son scepticisme théorique, suivre Socrate et imiter son ironie ; lui-même pourtant enseigne une certaine logique, plus négative, il est vrai, que positive (voy. infra)j en quoi il est plutôt le disciple de Gorgias et de la sophistique. Sur la morale, il s'en sépare , et croit fermement à la vérité. Mais tout doit tendre à la pratique et se renfermer dans d'étroites limites. Pas de ces vaines discussions sur le bien absolu, comme chez les mégariques. Tout cela doit être retranché comme superflu, inutile ou nuisible. Mais l'art doit être cultivé, l'art surtout de bien dire et de persuader. Lui-même a composé en ce sens de nombreux écrits, d'un style très- soigné et travaillé. II ne dédaignait donc pas autant qu'il le dit les arts et les lettres. Mais tout se rapporte à l'utile et au bien, non au beau. Dans cette école, la morale seule a du prix. Elle est le centre et le but auquel tout se ramène. Quelques mots feront d'abord connaître la partie théorique.

ni. La logique d' Antisthène. — Un disciple de Socrate, quelque ennemi qu'il fût de la spéculation, ne pouvait entièrement y être étranger. Antisthène s'en occupe au moins en ce qui regarde la connaissance. Il distingue la science de Voplnion, et lui-même

tiaile ce sujet. La dialeetiqiée ne peBt êlre par hii non plus méprisée, du moins eelle qui étail dans la bMttbe de Soerale. Elle est une arme ifii*il iaul satoir maniev; ne» la dJaleetique savante, subtile et rafftaée', mais alerte, vive, prtpee à réfiilet. Elle met en scène les opiaions contraires et les oppose ',eUe en fait ressortir par le contraste k côté &ible ou paraéesal. Aux lengs arguments elle substitue les phrases courtes, les sentences, les mots significatif!, les traits aiguisés ei mordasUs, les saillies, les sarcasmes. Les dialogues des cyniques devaient offrir ce genre opposé à la discussion savante et méthodique d*ua Zéno» ou d'un Platon.

Sa logique r quoique toute négative et crititipie, s'appuie sur une théorie de la cotmœisBancê ^ dont le eaffactère est Vempi^ risme, et qui aboutit au nominalisme, Antkthène n adoiet comme légitime que la connaissance directe de la réalité. Elle résulte de l'impression immédiate qse fonfc sua nous les objets. Bienfermant l'espnt dans les étroites lioùtes de l'expérience, il ôte tonte valeur aux notions générales. Il finit par substituer aux idées les moiSy et à l'étude de la pensée celle du langage.

Sa polémique très-vive contre les idées est pénétrée de cet es^ prit. Aux arguments des Eléates et de Platao, il oppose le témoignage des sens. Un dkciple de Parménide lui démontre-t^l que le mouvement est impossible, il se lève et se met à marebar. Cette démonstration par l'action, tôS ipyôî, et par l'évide&ee, 8coc ttj; evopysMK (Sext. Emp.), lui parait plus forte que tous les discours (Schol, ad Arist). Elle est aussi attribuée à Diogène.

Quant aux idées générales , il nie qu'on puisse conaattre aatre cbose que les qualités individuelles de chaque objet (to itocov) et les exprimer autrement qse par le ternie propre qui lear convient (olxeib) >^Yu>). Il rejette el supprime les qualités caminuBes (xâttr 7rou^T7)Taç) des objets différents. Je vois, dsfr-il, le thetnl^ &ncoM, non la chevaléité, l^nioTYrra (Simplic.),. l'honome, non ïhomméitéf dv8po3C(rn)Tûe. On a vu plus haut la réplique de Platen. à Biogène, qui répète ce qu'a dit son maître. Aristote, plus sévère que Platon, traite de sottise cette opimm, 4^9o eùr^dâç, qui conduit à des conséquences absurdes (ArisL, Mètaph.y V, 29).

La première est de nier la possibilité de la dé^niiian [MéU^ VIII, 3). Celle-ci, en eflet, repose sur les idées générales; elle exprime l'essence générale et propre. La seconde est d'admettre que la eontradictdon n'existe pas, owl Icmv iyniXi^w (fiiog. L.)>. Paisi^ue chaque esprit a soa idée propre, ce qui est vrai pour l'un ne peut être vrai pour son adversaire ; n'ajantpas la mèmt idée,, ils

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ne peuvent se contredire. Chacun exprinid sa pensée d'une façon différente, et dans des termes que Vautre ne peut entendre ni réfuter. Ceci est du pur scepticisme et rappelle Protagoras. Verreur elle-même, à quoi se réduit-elle? Persofiue ne se trompe, pourvu qu'il voie clairement et qu'il dise nettement ce qui est l'objet présent de sa pensée. Chacun voit ce qu'il voit. Quant au jugement, on ne peut qu'affirmer le même du même. Auiisthène accorde aux mots la plus haute importance. Selon lui, par Tétude des mots doit commencer Téducation : a^y^ wuUiauùç ^ ti^ dvofxaTMv ixlai^tç (Epict., Arr.y 1, 17, 42). Le nominalisme n'a pas d'expression plus nette dans toute Tantiquité.

IV. La morale des cviaQUEs. — !• Son principe. — Le principe de cette morale, qui prétend être le vrai et pur socratisroe, est : la vertu est identique au bioi et contient en elle le bonheur.

Mais cette idée, en effet, toute socratique, le cynisme l'exagère et la porte à l'extrême. Il lui donne un sens exclusif, absolu, qui n'était pas dans Socrate. Aux yeux de ces philosophes, le bien suprême est la vertu. Ils enseignent que la fin de l'homme est de vivre selon la vertu : xal xikoç eïvat to x«T'àptT>iv Çîiv (Diog. L.), « en quoi^ dit avec raison l'historien Diogène de Laerce, ils pensaient comme les stoïciens. > La vertu se suffit à elle-même, et à elle seule elle constitue le bonheur : aùrdlpxT) yip t^jv iprr^jv eïvat xpbç eu8at^ov{(xv (Diog. L., VI^ II). Ceci, je le répète, est socratique, mais non avec ce caractère absolu et exclusif. La morale de Socrate n'exclut rien; elle est plutôt eudémonique (voy. p. 140). Le plaisir lui-même y est contenu. Telle n'est pas la morale des cyniques. Eux le rejettent et déclarent la guerre au plaisir. Tout ce qui n est pas la vertu, ils le retranchent et le repoussent, comme lui étant contraire. Pour eux, aucun plaisir n'est bon : oùoefxdzv ^8ov^v Jvac dYotdov (ibid.). Le plaisir est le mal, ^Sov^ xaxov. Plutôt la folie qu'une vie de plaisir : (AavcCi^v {xStXXov ^ ^9ie{T)v, répète Anlisthène.

Le plaisir, Socrate veut qu'on le modère. Antisthène le proscrit. Il y voit, en tout et partout, un ennemi à combattre. De plaisir, il n'en admet qu'un seul^ i'àpre jouissance qu'on éprouve dans la lutte à se sentir maître de soi^ indépendant des causes extérieures et intérieures qui peuvent agir sur nous et nous enlever notre liberté. Ce plaisir, c'est celui du renoncementy du retranchement, de la victoire remportée sur soi-même, le plaisir de refréner ses passions et ses désirs, et, à force de se priver, de déraciner en soi le besoin. La douleur elle-même n'est pas un mal. Antisthène

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la nie ou la tient pour indifférente. Elle est plutôt un bien, car elle est Taiguillon, Toccasion, la matière du combat.

Toutes ces maximes stoîques sont déjà chez les cyniques.

De même, rien n'est beau que ce qui est bon^ et tout ce qui est mauvais est laid ou honteux : xic dy^Oèi xaXic, xie xaxk a!(r/pa. Cette doctrine rejette les intermédiaires. Il n*y a pas de milieu entre la nertu et la méchanceté : xi Sk [xrcaîu ipet^ç xal xax((zç dSta^opa {ibid,) .

On le voit, le propre du cynisme est de pousser tout à l'excès. Là où il faut mesurer, subordonner ou coordonner, il retranche, il rejette; il n'admet aucun milieu. En tout, l'exagération du vrai le conduit à l'absurde par l'absence de mesure et de tempérament.

2° Caractère vrai de cette doctrine. — Tant qu'elle reste dans cette généralité, cette doctrine a un caractère d'élévation et de profonde vérité qu'on ne peut méconnaître. Le vrai bien pour elle est la vertu. C'est le bien par excellence. Elle exige la force, l'égalité, la constance, etc. La vertu suffit au bonheur; elle n'a besoin d'autre secours que de la force d'âme de Socrate*. Que sont auprès d'elle les autres biens? Ils ne méritent pas ce nom. Le vrai bien, la vraie richesse comme la vraie pauvreté, ne sont pas dans nos maisons, oOx Iv tw otx(i), mais en nous, dans les âmes, dXX' Iv tqcTç ^oLiç (Xénoph., Symp.), Que de belles et profondes vérités émanent de ce principe I Déjà émises sans doute par les cyniques, elles étaient éparses dans leurs écrits. On peut y rattacher tout ce que le cynisme et le stoïcisme ont de vrai, quelquefois de sublime (Epielète, Sénèque). Mais, du sublime au ridicule, il n'y a souvent qu un pas, et ce pas, les cyniques le franchissent toujours. C'est ce qui arrive lorsque, sortant des généralités, ou précise le principe et on le suit dans ses applications.

Y. Détermination du principe. — Le bien est la vertu; mais la vertu, qu'est-elle? Pour Socrate, on se le rappelle, l'idée du bien reste indéterminée (p. 139), ou elle équivaut à la science. Antisthène aussi la fait consister dans la science identique à la sagesse. Les sages seuls connaissent la vérité ; les autres hommes sont des ignorants et des fous. Mais la science prend ici le caractère tout pratique : elle est la prudence, (ppovr^aiç. La vertu, en outre, s'apprend ou s'acquiert plus par l'action que par l'étude. Elle est le fruit de l'exercice. On doit admettre la gymnastique de l'âme comme

(Aii loinparui^i i9x»9( (Uiog. L., VI, ii).

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celle du corps : &xv)aiv ti^ [th ^yijxfy t^v & oco^uaTtxi^v (Diog. L.). Le traTail,?c^voç, l'effort, la tension, t(Svoç, l'engendrent et la conservent. Le courage, avSpe(a, est la première des vertus.

Cest ainsi que cette école entend le bien et la science identique au bien. Mais ce qui constitue proprement la doctrince cynique, son essence, le voici :

Voulant déterminer le bien, le cynisme emprunte au socratisme un élément réel, la libertéy dont il fait le tout. Cette liberté, il la fait consister dans raffiranchissement du besoin, de toute espèce de besoin. Ceci , c'est la tempérance^ (rciKppotruw) , l'empire sur soi , riy^potTeta, dont Socrate faisait aussi une des vertus principales et dont il offrait le modèle. Ce côté, Antisthène s'en empare et en fait le pivot de sa morale. L'indépendance absolue, il la voit dans Tàme exempte de besoins, par là libre vis-à-vis d'elle-même, libre des causes extérieures et intérieures qui peuvent l'altérer ou l'enlever. Tout ce qui peut la troubler, l'affaiblir ou la mettre en péril est déclaré mauvais, dangereux, doit être combattu, retranché ou restreint au plus strict nécessaire. Le plaisir des sens d'abord et avant tout, puis tout ce qui le fait naître en nous et hors de nous. Et ce ne sont pas seulement les besoins physiques qu'il faut retrancher ou supprimer; ce sont aussi les besoins intellectuels et de toute sorte. La perfection consiste à n'avoir besoin de rien, fxv)5evo; SsTdOae. Elle égale l'homme aux dieux. Ce sera la grande maxime exprimant ridéal cynique. Tout doit tendre à ce but et s'en rapprocher. Suivons ce principe dans ses applications.

YL Applications {Morale privée). — Mépriser la volupté, combattre les passions, réprimer les désirs, voilà les premiers préceptes. On doit retrancher ou restreindre ses besoins, se borner au strict nécessaire, s'endurcir aux souffrances et aux fatigues, supporter toutes les incommodités de la vie, montrer en tout ce courage et cette égalité d'âme. En cela consiste le perfectionnement moral de Tindividu. Par ce chemin , qui est la vertu , on arrive à la liberté, au bonheur, à la félicité.

Tout cela est d'une morale austère, mais élevée, qui n'a rien . même que de vraiment socratique. Où est Texagération et le ridi-" cule? Poursuivons.

i^ Sans revenir sur ce qui a été dit du plaisir comme mauvais en soi, et de la peine à rechercher, on doit se demander quelle fin cette sagesse se propose. La vie pour le sage est un combat, et la lutte est au dedans. L'ennemi, ce sont les passions et les désirs

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qu*il doit wncre et dértciaor. Mais celle force qu'il dépense à rintérieur, à quoi lui sert-elte? oA le conduit-elle? Ce but &'est rien de réel et de positif. Cette force, plus passive qu'active ne fait que détruire ; ce qu'elle détruit est réel, ce qu'elle met à la place est négatif; ce à quoi elle vise, c'est Vinaetiony Vapatkie, Vinsensibtlité. En cela, pour elle, consiste le bonheur, avec la liberté. Ce que vaut ce principe, on le verra plus tard.

2^ Le sage, dans cette morale, on doit le remarquer, n'a souci que de lui-même et vit pour lui seul. L'estnoe qu'il a de lui fait qu'il regarde les autres hommes comme lui étant très4Bférieur8; il les méprise, les tient pour des fous ou des insensés.

Et pourtant cette sagesse égoïste, qui vit pour soi et ne voit qu'elle-même, par un côté, elle est tournée vers le dehors. Ce côté est celui de la vanité, qui partout perce avec l'orgueil chez les plus éminents de ces philosophes. Cette vertu orgueilleuse, elle s'étale et veut être contemplée. Antisthéne avait pris pour patron et modèle Hercule, dont le temple était voisin du cynosarge. Luimême affecte d'une manière burlesque d*imi4er le héros derDi-<liea. Un gros bâton à la main est la massue ; sa robe, relevée jusque sous les bras, simule la peau du lion de Némée. An mythe il donne un sens moral. Hercule n'est plus le dompteur de monstres réels, l'esclave d'Omphale, l'amant de Déjanire, mais le dompteur des monstres moraux ou des passions. C'est là ce qui lui a valu d'être admis au rang des dieux, lui, le nothosy fils de Jupiter et d*Alcmène. Au sens élevé du mythe se mêle l'exagération des paroles et des actes. La vanité, l'ostentation, jointes au mépris apparent de l'opinion et des hommes, caractérisent toute la secte ^

Les autres corollaires du principe, dans la sphère de la morale privée, sont le mépris des richesses et de la gloire, la pauvreté volontaire, une extrême frugalité, la patience à supporter les injures, Tabnégaiion, le renoncement, les privations de toute sorte, une vie dure et austère, Taffectation de braver le luxe et la mollesse. C'est aussi Tindifférence à Tégard de tout ce que les hommes regardent comme des maux et qui ne sont tels que par l'opinion : \la maladie» Texil, la perte des parents, la souffrance, la mort et ce qui est au delà. Diogène défend qu'on s'occupe de son cadavre, destiné à servir de pâture aux bêtes fauves. A ce prix on achète.

U Od 60 a déjà cit6 qodqaef traits. — Un Jour, Diogène se tenait sons me roDtaine et se faisait inonder. Comme les assistants s'apitoyaient sur lui : « Si vous voulez avoir pi lié de lui, leur dit Platon, qui connaissait sa vanité, allez- vous-en. ■ (DIog. L., VI.)

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