‹ La philosophie ancienneChapitre 127 sur 194 · IV. — Lea Srreiira du cynisme · texte numérisé non relu

IV. — Lea Srreiira du cynisme

Daos ce mélaDge grossier d*erreiir et de vérité qui constitoe la doctrine cynique, on a déjà pu dislinguer ce qui est de l'une et de l'autre. Deux erreurs principales sont à relever, toutes deux spéculatives. Cette Ecole méprise la spéculation ; elles feront voir quel lien étroit Tunit à la pratique. La première est une idée fausse de la liberté, la seconde une notion non moins fausse de la nature, et de la nature kwmaine en particulier.

I. Fausse liberté. — L'idéal du cynisme est la liberté intérieure, réalisée par Tabsence du besoin : ^rfit^ Ma^txu Toute la morale cynique parait comprise dans ces mots que Xénophon met dans la bouche de Socrate : «c Tu semblés , Antiphon , mettre le bonheur dans les délices et les magnificences; pour moi, je crois que la divinité n'a besoin de rien; que moins on a de besoins, plus on se rapproche d'elle; et, comme la divinité est la perfection môme, ce qui se rapproche le plus de la divinité se rapproche le plus de la perfection* » {Mém.y I, vi.)

La liberté est-elle ainsi bien définie : l'état d'un être exempt de besoins? Cette liberté toute négative, elle s'applique à Tètre inanimé, à la plante, à la pierre, aussi bien qu'à l'homme. Pour l'homme doué d'activité, la liberté n'est pas, lui n'agissant pas, de ft'avoir besoin de rien. C'est une liberté active, qui agit sans cesse pour réaliser sa nature véritable. L'âme humaine est une force. L'essence d'une force est de se développer. Elle n'est libre que 4ans le déploiement régulier de ses facultés. Cette force intelligente et libre, elle a des penchants qui la poussent à agir, qu'elle doit régler, contenir et gouverner. Elle trouve en eux de puissants motifs et un stimulant énergique de son activité. Telle est du moins la liberté humaine. C'est la liberté d'un être fini , imparfait , mais capable de perfectionnement. Assimiler au début l'homme à Dieu, c^est ignorer au moins l'un des deux termes, ou plutôt tous les deux à la fois. C'est confondre le fini avec l'infini, llème dans Dieu, la Uberté n'est pas l'absence du besoin. Du moins ce n*est pas le type réel et vrai de la perfection divine. La perfection, n'esl-ce pas encore l'activité, une activité toute-puissante, il est vrai, mais qui se mamfesle? C'est la plénitude de l'être, l'harmonie réalisée des attributs divins. La liberté, en un mot, c'est le plus haut degré de l'être, non ce qui en serait le degré le plus bas ou le non-être. Cette

fausse assimilation de la liberté humaine à la liberté divine ne tient pas compte de la différence qui les sépare. Dieu n'a pas de besoins; sans doute, rien ne lui manque. Hais s'il n*a besoin de rien, c'est qu'il a tout. Il est Vacte pur y comme le dit Aristote [Met,, YII). Il y a là une grossière méprise où se trahit le ?ice spéculatif de cette école.

Cette erreur, le stoïcisme la commettra de même. On ne peut donc trop y insister. L'homme, être fini, n'est pas l'être infini, mais il tend à l'infini. Il y tend ; donc il a besoin d'y tendre. Les tendances nécessaires de sa nature sont toutes légitimes. Loin de les retrancher, de les supprimer ou de les diminuer, il doit leur donner le plus grand essor possible. Il le doit dans tout ce qui exprime sa vraie nature, en se conformant à la règle que cette même nature raisonnable lui impose et en les contenant dans leurs justes limites. Mais aucune de ses aspirations, aucun de ses penchants et de ses besoins, en tout ce qu'ils ont de vrai, ne doit être retranché. Tous doivent êlre, selon la règle, satisfaits. Là seulement est pour l'homme, avec le vrai bonheur, la vraie liberté.

. Cette première erreur du cynisme entraine toutes les autres, il est inutile de les rappeler; mais celle-ci, qui est le principe, devait être dévoilée. En se plaçant sur le terrain métaphysique ou religieux, comme le faisait aussi Socrate, Antisthène, qui rejette la spéculation, y revient. Il fait bien ; mais, il faut qu'il le sache, ce qui rapproche l'homme de la divinité, ce n'est pas l'inaction, c'est l'action ; la négation , mais l'affirmation ; le retranchement , mais l'accomplissement ; la soustraction, mais l'addition ou l'augmentation, un progrès incessant, en un mot la plus haute et pleine activité dirigée vers cet objet le plus élevé de ses efforts. C'est une activité réglée, modérée, maîtresse d'elle-même, et qui se commande, employée dans ce sens et en vue du plus complet développement des facultés humaines, dans toutes ses directions, et cela sur le théâtre où cette liberté est placée. Le cynisme, qui méconnaît cette vérité fondamentale dans ce qui est son principe, est donc spéculativement faux, et par là aussi sa morale est fausse. Il croit arriver au bonheur par la liberté, et ce but il le manque. La voie qu'il prend l'en écarte. Il fait le vide dans l'âme au lieu de la remplir. Il stationne ou recule au lieu d'avancer; il tourne le dos à la perfection comme à la vraie liberté. Il rapproche l'homme du néant, non de l'être parfait. Il est conduit par là à Vapathie^ à Yataraxie, à cette froide impassibilité qui est le terme où aboutissent toutes ces écoles.

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