‹ La philosophie ancienneChapitre 130 sur 194 · I. — Arlstlppe, sa Tle et sa doctrine · texte numérisé non relu

I. — Arlstlppe, sa Tle et sa doctrine

I. Sa vie et sa personne. — Il était de Cyrène, colonie grecque des Myniens, située sur la cAte d'Afrique, alors à Tapogée de sa prospérité commerciale. Ce fut dans cette ville de luxe et de mœurs dissolues, où la mollesse de l'Orient s'unissait aux raffinements de la civilisation hellénique, que s'écoula sa jeunesse, adonnée sans doute aux plaisirs. Venu en Grèce pour assister aux jeux Olympiques, il fut attiré à Athènes, dit-on, par la r^utation de Socrate, xaxà xki6<; 2o)xpaTouç. (Diog. L., II, 65.) Lui aussi bientôt fut séduit par le charme de son esprit et de ses entretiens. Hais, tout en l'admirant et se disant son disciple, il garde son genre de vie et la liberté de ses opinions, comme on le voit dans les Mémorables (liv. II, i). Il ne manqua pas, on le pense, de fréquenter aussi les sophistes. Comme eux, il donnait des leçons en public, que, comme eux, il faisait payer, en cela encore à l'opposé de Socrate {Mémr, II, 1, III, 8). Un autre trait de ressemblance avec les sophistes est son humeur voyageuse, sa vie errante et son cosmopolitisme. On le voit séjourner en divers endroits sans s'y arrêter, se disant lui-même partout étranger, l^voç Tcocvraxou i\\d. {Ib., II, 1.) Il est tantôt à Athènes, tantôt à Mégare ou à Egine, surtout à Corinthe, où il vit avec la courtisane Laïs. Il revient avec elle à Athènes, menant une vie fort peu austère et peu digne d*un vrai sage. Il apparaît aussi, à la cour de Syracuse, le courtisan et le commensal de Denys, mais gardant vis-à-vis du tyran une certaine liberté et franchise de paroles, homme d'esprit, d'humeur aimable et enjouée, rachetant par cette facilité et douceur de caractère ce qu'a de peu noble son genre de vie, se tirant d'affaire par Tà-propos de ses réponses et de ses bons mots, dont Diogène de Laerce a fait une ample collection. Plusieurs de ses maximes et de ses pensées ne sont pas sans justesse ni profondeur, quoiqu'il soit difiQcile de les accommoder à sa philosophie.

Il finit par retourner à Cyrène et y fonda son école, qui prit le nom de cyrénaïque ou hédonique. On ne sait rien de ses dernières années. Sa fille Arété^ qu'il instruisit dans sa doctrine, lui succéda. Elle-même la transmit à son fils, ArisUppe le jeune, appelé aussi Mélrodidacle (instruit par sa mère). Les successeurs

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les plus connus furent AnUpaterj Théodore^ Higésîas. Ou cite aussi EvehfnèrBy Bion le Borysthinite et AnfiicérU de Cjtêne.

On lui attribuait plusieurs ouvrages, dont on a lés titrés. D'autres soutiennent qu'il n*a rien écrit (voy. Diog. L., II, viii). Sextus Empiricus nous a transmis sa doctrine en 5 articles comme étant celle de Técole entière. {Adv. Uaih,^ vu.)

n. La doctrine d'Aristippe. — !• Son caradère pratique. — Comme Antisthène et les cyniques, Aristippe rejetait les sciences et la spéculation pure : la physique et la logique. En cela, lui aussi croit imiter Socrate; en quoi il se troiBpe (p. 130). Du moins^ il tenait pour inutiles de telles recherches ; mais il admettait un certtin savoir ; autrement, il n*eùt pas été ittsciple réel de Socrate. Lui-même était un esprit très-cultivé. Il disait qu'on ne peut être sans cela philoso[d[ie. Il avait de la philosophie Tidée la plus haute. U comparait ceux qui négligent d*en joindre Tétude à la connaissance des arts libéraux, aux amants de Pénélope : a ils avaient pu séduire les servantes et les avoir toutes pluiAt que leur maStresse seule (Diog. L.). Ulysse, descendu aux Enfers, avait pu voir tous les morts et n'avait pas vu leur reine, d (Ibid.) Il méprisait le vulgaire ignoraat, comme on le voit par ses paroles (Diog. L.). On lui demandait quel avantage il avait retiré de la philosophie : € celui, dit-il, de pouvoir converser librement avec tout le monde. »

La réponse suivante, souvent citée, est encore plus belle : « En quoi ètes-vous supérieurs aux autres hommes vous autres phibsopbes? — En ce sens, dit-il, que, si toutes lès lois étaient supprimées, notre conduite n*en serait pas moins régulière. > {Ibid.) I^en* sées dignes d'un ami de Socrate, mais qu'il serait peut-être moms aisé de concilier avec la conduite d' Aristippe et sa philosophie.

2<> Sa base théorique j ia sensation. — Tout en rejetant la science abstraite et métaphyâque, Aristippe ne fonde pas moins sa doctrine sur une base théorique, et cette base est la sensation. Par là, il relève des sophistes, de Proiagoras, des lonimis, d'Heraclite surtout, peut-être de Démocrite. Dans cette philosophie, selon Aristote {Mét.^ II, 2) et Sextus Emi^ricus (Math., VU), les sensations (otk- ^(Jt^<;) sont données comme les crUères de la vérité. La conséquence est que les qualités des objets en soi ne sont pas conmies. Hous pouvons dire seulement ce que nous sentons, non ce cpie sout en soi ces olôets ^ Lea objets variant selea las individus et

1. KxttffTOs yà/9 ToG iSiov nàMç «yrtAot/utSàvireil. (Sext. Emp.» Math,, Vil, il. Voy. PrantI, Getch, der Log., § 29.)

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leups dnipôsifions. Les hmames n*0Bl 4cmc paûitiâe-fdf[1e.de jug^ autre que le tact intérieur. (Cic.) Chacun juge pour HiHVème «et sent à sa façon. (Sex. Ëmp.) Ce scepticisme n'a rien d'original \ La morale seule a île ItmËrSt.

m. La morale d'Aristippe (l*bédonisme). ~ te principe qui lui sert de base et lui a valu le titre d*hédonisme est le plaisir^ ifioYfi^ donné comme le bien suprême, tçXck; tojv àYadÔîv, et le motif unique des actions humaines '. a II assignait à Thomme la volupté pour fm et la définissait un mouvement dont accompagné de sensation. » (Diog. L., II, VIII.)

Sur la nature même du plaisir et de la , peine» Âristippe p^aît donc s'en référer à Heraclite, pour qui Tun et Vautre sont des modes du mouvement. L^un est dans Tàme un mouvement doux, l'autre un mouvement violent '. Il y a pourtapt un ;nouvemept intermédiaire ({xiTa^)), réel encore,^ mais insensible, analogue au sommeil de rame. Aristippe et les siens reconnaissent trois états, Tpeiç xatacTaceti;, dans Têtre sensible. Le premier ressemble au flot paisible d'une mer doucement agitée, le second à la tempête, et le troisième au calme d'une surface unie que le souffle d'un vent doux ne saurait altérer. De ces trois états, le premier seul est désirable. La nature entière le témoigne. Tous les êtres ne désirent rien tant que la jouissance, et tous fuient la douleur. Il n*y a pas d'exception à cette loi. (Diog. L., VI.)

Tel. est le principe dans sa généralité; tout s'y. ramène, n'^ de valeur q^e comme moyen conduisant à ce but. Se procurer la jouissance, écarter la souffrance, en un mot jouir agréablement de la vie, se soustraire aux malheurs et aux accidents qui peuvent la troubler, yoilà la règle. Tout doit s'ordonner d'après ce prin;cipe et s'y subiôrdonner. Si la vertu ou la sagesse, est un bien, ce n'est

1. On a touIq voir^ci le tubjectivUme de KaDiet la dUtiocUon dea phéng» mènes et jdes nçuiiMet, Il n*y a pas autre chose qae le pur sensualisme chez ce dbciple de Protagoras et un retlét de la sophistique. (Voy. Pranll, OacK tUr Logih, !» § â9L)*-,Ln ^fférenoe qu'élablit GIcérqn ici est auperficieUe : AIM jtuiicium Pfqtaqorm est, qui pxitat id cuique verum ette^ quod cuiqu9 videatur^ àliud Cyrenaxcorum, qui praUr pramotionet intimas nihil pulant «fte judicii, (Aead., II, 46.)

2. Téloç àcyflc0fiv rii* tl^^ov^v, xstx^v ^i r9ïv dUyv}J^yx. (Plutarq.) Ah Aristippo CyieiMft^i «tfue AnoicAhi phitp^pffhij^KnQinaiif.oçaoe honum ja voliiptate poftuemot, virtatemqoe censueront ob eam rem esse fi^eadam ^qiv>d efflciens t^i ToluptaUfc (Cic. de Qff., UI, 33.)

^ nrfw» TfiPijffia» x(vn9cy (DIog., L-, II, 86).

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pas pour elle-même ; elle n'est désirable que pour la jouissance qu'elle produit ^

IV. Détermination du principe. Aristippe et Épicure. — Mais ce principe a besoin d*être précisé, surtout si, plus tard, Ton compare cette doctrine à celle d'Épicure.

Ici, quant au principe, la différence est que ce principe étant le même (le plaisir), ils ne l'entendent pas de même. L'un fait consister le bonheur ou le plaisir véritable dans le fnouvementy l'autre dans le calme^ le repos ou l'absence de mouvement.

c( Épicure, dit Diogène de Laerce, n'est pas d'accord avec les Cyrénaïques sur la nature du plaisir. Ceux-ci en effet n'admettent pas qu'il y ait du plaisir dans le calme et le repos; ils le font consister uniquement dans le mouvement. Épicure, au contraire, croit que le plaisir a ce double caractère, qu'il s'agisse de l'âme ou du corps. » (Diog. L., X) : a Épicure dit que l'ataraxie et l'absence de douleur senties plaisirs du repos; la joie et le bien-être sont des plaisirs actifs qui proviennent du mouvement. Il diffère encore des Cyrénaîques en ce que pour eux les souffrances corporelles sont plus poignantes que celles de l'âme. Épicure, au contraire, regarde celles de l'âme comme plus insupportables. Le corps, selon lui, ne ressent que la douleur présente; l'âme au contraire souffre du passé, du présent et de l'avenir. Les jouissances de l'âme sont également plus vives. » (Jd., ibid.)

Un autre point â considérer et qui découle du premier, c'est qu'aux yeux d' Aristippe le plaisir est positif, non négatif. Il ne dit pas, comme Épicure, qu'il y a de la volupté à ne pas souffrir. Cette absence de douleur, vacuitas dolorisy Aristippe et les siens la méprisent *•

Autre différence capitale : tout plaisir en soi est bon. Il y a seulement des degrés et des différences qui nécessitent un choix entre les plaisirs; la sagesse ((pp(SvY)(r(ç) consiste à savoir choisir. Le bonheur est la somme (mxrr^fxa) des plaisirs. Or, dans la condition de l'homme, le bonheur complet est impossible. Il faut donc préférer la partie au tout ' et, renonçant au bonheur, se contenter des plaisirs particuliers qui sont à notre portée. Le plus sûr est ce que le présent nous offre.

«vTfjç TttpiytiféfUifaL (Dioff. L., II, 91)»

2. « Neo Arittippas qui summum bonum didt in voloplate ponit non dolere... conlemnentes illnm vncnitatem dolorfs'. » (Cic, De finib,, II, 6.)

?. t4)05 fikit «îva« tJjv xxtàfjApoi i%^a»Trjv, cu^occ/^ovcoiy tb avvvnfnx (DIog. L., VI).

ARISTIPPB BT ÉPICURB 229

Ainsi, dans cette morale, qni a pour but le plaisir et qui n'est que Fart de jouir, le précepte principal est de régler ses desseins sur la jouissanee présente : âiceXaue fjiiv ykç fjSovîiç xûv Tcapovxwv (Diog. L., II, 66). Pourquoi? C'est que le présent seul est à nous : fA($vov ^fjiTspov hxt xo icdipov. (Ëlian., Var. ?Ust.<, XIV, 6.) Le reste est incertain ou nous échappe. Le passé n*est plus; l'avenir pour nous ne sera peut^tre jamais. U n'y a d'assuré que le présent : utereprxsenti; carpe diem.

Telle est la maxime générale, base de la morale d'Aristippe. On a dit qu'il n'accordait de valeur qu'aux plaieirs des sens. C'est une erreur. U n'exclut aucun plaisir; il va même jusqu'à dire qu'un plaisir ne vaut pas mieux qu'un autre : {a^ Sio^ipctv tc ifiv^^ ^S^ovric (Diog. L.). S'il préfère la jouissance phjsique, c'est qu'elle est ordinairement plus vive et plus facile à se procurer; mais il a trop d'esprit pour n'y pas joindre d'autres plaisirs. Il aime la bonne chère, les joyeux festins et les belles courtisanes. Le luxe des aris qui embellissent la vie ne lui est pas indifférent; mais, au-dessus de tous ces biens, il met la philosophie, dont il vante les avantages supérieurs (supra). Il se plait aux conversations de Socrate. Luimême cultive les lettres et compose des traités. U faut d'ailleurs varier ses plaisirs; on doit se plier à toutes les situations, jouir avec mesure et discernement. Le sage diffère par là de l'ignorant. Ceci nous conduit au second point de la doctrine.

Y. Seconb PRmciPE : La uberté dans le plaisir. — Dans ce qui précède, malgré les différences, on ne voit guère que le précurseur d'Épicure et le disciple des sophistes. Ce qui suit nous ramène à Socrate.

Aristippe s'est rendu célèbre surtout par cette maxime : La Uberté gardée au sein même du plaisir. Ce nouveau principe ajouté au premier vient d'une autre source ; on y reconnaît la trace de la doctrine socratique. Socrate, on s'en souvient, regarde le savoir comme inséparable du bien. De plus, il enseigne (p. 145) que la tempérance^ (rco^po^wr), fait partie intégrante de la vertu, qu'elle est une forme de la sagesse. Aristippe fait de même. Seulement la , sagesse, pour lui, ce n'est pas cette sagesse supérieure que conçoit la raison, qui se propose un idéal et s'efforce d'y rester fidèle. C'est une sagesse inférieure, toute de prudence et de calcul/^on toutefois vulgaire, incompatible avec l'ignorance et qui s'appelle le savoir vivre. Elle est le fruit de la culture de l'esprit. Tel est Aris^ tippe, disciple dégénéré de Socrate, mais encore son disciple, ni tout

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23ë LB8 GYRÉNAIOUBS

k fait libre*, nif «ontà &df estltvei <«Ilawl, dîldl, um coHAe magmAe i

travers la liberté^ comdie' élnit la* mdUlaiBQ ponr I9 ftonàevr. »

Aiffsi^ hi'ïtkiiét9tàon dans le pbâsîr, Teoipirei sur sfà {i^piuw) sont des véhuls ^e le siage doit posséder. S» maiimB seea : Ne. pas être estjttffe dêar plaisirs, ma» l^s dominer : to xponeW'xal («jj^^vfSerâvi ^8ôv(dv. n fie vfl pas JQsqVà'dm qii'U fioul ne^ paa ea user, rà m f&j^ xpîi(76ai (Diog. L.), mais ne pas abuser, en^ tout' garder saUbftrié^ se sombettre les choses, ne pas* leur être soumifl^ €Eê mihi re$ non me rebut st^bjungêre eonor. ir (Hor., Ép, I.)

GVst là le côté^ diistifigwft, sinon élevé, de la doe^rine d'ârisiippe. Bt sa vie y répond. Oo cite de lui une foule d'anecdolea ^ui prouvent qu'en toute situation il savaift garder cetto liberté^ se détacher des choses et s*^ett passer, se mellire au-dessus de U foriune, conserver son égalM ^àme et sa bonne bujneur. Platon (ou Slrabon) lui rend cette jilstice que seul il sait porter la ebayde (riche vêtement) et les baillons (Diog. L.). B fait jeter son airgent par son esclave, quand cet argent le gèad. fienys lui donne àch^îsip entre trois courtisanes; it les prend toutes les trois^ diaant que Paris 8*e^ ma) trouvé de choisbr; pus il les ceaveie à la pM>\à{iàéd.}; c'est par là que le poète laitin le loue :

Omnis Aâriâ^ippum dâcuii fftlor tt »UUu9- et rt^ Tentantem majora fere prmsentibu$ mquum.

(Hor., ép. I.) 1

Notfs ne suivrons pas datis* les conséquenoe» de sa doctmte le chef de cette école. Ses attccesseurs se sont chargés de les tirer. Dans Aristippe, elles sont masquées derrière cette sagesse moyenne qlri en tout évité les exeès, n'exclut rien, n'abuse de riea, sût tout cendiier et tout ex«ufârer, qni se fait des anxiliairea môme de ce qui lui est contfaîre, des vertus par exeoipk. Ainsi, quoique Fégoïsme soit le fond de cette doctrine, Aristippe n'est pas iMi égo¥ste ou ne le parait pas. Il ne Ak paa qu'il faut tout sacrite à ses plaisirs, sa famille, sa patrie, ses anris. Loin de là, il cultive toutes les aff^ctioBS. Il admet les services à rendre à son pays. L» vertu elle-même est bonne à quelque choee^ Mais lent cela n'a de prix que par l'utiHté qu'on en retire. Pour lui, la distinction: absolue du bien et du mal, du juste et éc Tinjuate a'eûsle pas^

1. ArisUppe savait se faire aux temps, anz lianx et aax personnes ; il était l'homme de toutes les situations. Aussi Denys avait pour lui une a0<sotion tonte partlêoUère... Dlogôoe l'oppdle potir cette niéoa le ckim roytfl (Diog. L., II.. Q.

LA. MOaAIiB D*AJEUST1PP£ 231

Ittiuijeitstt iv*Bst.m JQite^ oi bâsoi, ni laid^ mai% pir la loi et i'habi* tude : fMjStv tt ^at cpuatc Suiaiov ^ xaX^ ^ ai(TXpov àXXà vofMp xal fOei (Diog. L.)i Mais ce.qiii pen^ è&re nuisible doit être é^ité. Richesses, amis, vec(tts sont à considérer de cet unique poiat de me. Il en est de même de riagiratiiude et de la reconnaissance, mots vides si oa les pfend en dehora.de l'utilité qu'on j tro^iv^. ïa sagesse éclairée saits'ea servir et en tirer parti. L'art du bonheur est difficile. Il faut de l'adrease et de la prudence pour savoir concilier tous les plaisirs et faire de la vie une chaîne non interrompue de jouissances.

Si l'on [pressait davantage cette, doctrine, on verrait en. sortir d'autres, conséquences, déjà moins acceptables, relatives à la vie sçcUUe* Pàsàe^ justice en soi^ qn l'a. dit. Pas non plus de chàtimeitf ni de récompense. fondés sur le mérite ou le démérite. Toi^t se règle par les. usages et les lois qui n'ont rien de sacfé. Le sage s'y conforme eL ne les. heurte pas; il sait s*y plier e^. leur obéir, ou s'abstenir selon qu'il le juge à propos, conforme ou non à son intérêt II 1^ bit pour acquérir les avantages, éviter le& inconvé^ nients, se soustraire aux châtiments ei obtenir les récompenseSé Mais le sage n'a pas de patrie, a II ne s'enferme pas dans les murs, d'une cité. » (Mém.y L). II n*a pas de religion ni de Dieu. Hais il ne va pas s'insurger contre les superstitions de la. croyance commune. Il vit en bonne intelligence avec tout le monde, respecte les usages et les coutumes sans s'assujettir à aucun; en tout et partout, il conserve sa liberté et son indifférence.

\L RfPPOHT f)U GT^VÉMAISME AVEC hZ SOCRATISME. — Aristippe,

qu'Âristotei rai^e para^ les sophistes {Met., III, 2), n'est-il pas, en effet, de tout point leur disciple? Il est vrai qu'il suivait assidûment les entretiens de Socrate {Mém.^ II, i; III| vui), et il tenait à être conppté parmi ses disciples ou amis. Était-ce par attrait pour sa personnot à cause de son esprit q( du charme de ses entretiens? Il y avait de cela beaucpup sans doute* Mais le lien est plus étroit du cyrénaïsmç et du spcratisme. 1"* Chez Socrate, l'indéterminé de la notion dpi bien prêtait à des interprétations fort diverses. 2^ I^a confusion du bien et du bonheur devait mener, un esprit, déjà incliné sur la pente opposée au bien , i intenertir, l'ordre des termes et à mpltre non le bonheur dans le bien, mais le bien dans le bonheur et celui-ci dans le plaisir. Âristippe crut pouvoir l'interpréter ainsi et approprier ce sens à son hédonisme. 3*^ La modération dans le plaisir ou la tempérance est un des points essentiels

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de la morale socratique. Seulemeat, ce qui est vertu dans Socrate devient calcul et sagesse prudente dans le disciple : il est tempérant par intempérance, comme le dit Platon (Gorgias). 4^ Hais le trait saillant par lequel il crut ressembler à son mattre, ce qui avant tout en lui dut lui plaire, c'est Vempire sur soi, eYxpaTEia, le calme, l'égalité d'âme, qui rend supérieur à la fortune et aux accidents de la vie; c'est la liberté^ IXeuOéptoe, qu'il croit garder dans les plaisirs. Il s'en empare, en fait sa maxime souveraine et sa règle de conduite. Enfin ce savoir-vivre, cette prudence éclairée qui rend le sage supérieur à l'ignorant revient encore et surtout à Socrate (supra). Tout cela est socratique, d'un réel disciple de Socrate.

Nous l'accordons, mais à une condition : c'est que tous ces éléments, empruntés au sage athénien par l'homme venu de Cyrène, sont par lui mal compris, pervertis, corrompus. Ainsi qu'on Va dit d'Antisthène, qu'il était un Socrate caricaturé^ de Diogëne un Socrate en délire^ nous dirions d'Aristippe qu'il est un Socrate sophistiqué^ ou qu'en devenant disciple de Socrate il n'a pas cessé d'être sophiste. On lui reconnaîtra, sans doute, des qualités qui sont en sa faveur, et le distinguent avantageusement des sophistes. Hais le mot de pseudo-Socratej dont on s'est aussi servi, ne nous paraît pas immérité. Aussi un parallèle prolongé entre les deux hommes est une injure faite à Socrate. Un court examen fera voir si ce jugement est trop sévère.

VII. Valeur de CETfE doctrine. — Sans faire le procès des systèmes, l'historien de la philosophie aie droit d*e& relever les contradictions et, pour les faire connaître, d'en dévoiler les vices. — !• Aristippe, qui fait du plaisir le but de la vie, ne voit pas que ce but est impossible à atteindre. Ou plutôt il le voit si bien qu'il y renonce; il sacrifie à la partie le tout. Mais celle-ci au moins la tient-il, et qu'est-elle? Certes il ne l'a pas toujours, et, quand il la possède, elle lui échappe. Rien de plus fugitif et de plus précaire. Tous les moralistes là-dessus sont d'accord ^ Le plaisir dépend d'une foule de causes physiques et morales, de la santé, du bon état du corps et des organes, du milieu et des moyens de se le procurer. La souffrance s'y mêle ou prend sa place et le détruit. C'est ce que dit très-bien un des successeurs d'Aristippe. — 2° S'attacher au plaisir présent, comme étant le plus sûr, est un leurre. Nous ne dirons

I. Voy. surtout Platon, qui réfute celte doctrine dans le Gorgias, le Philèbt, le Phédon et le neuvième livre de la RéptUtUquê^

LA MORALB D'âRISTIPPB 233

pas a^ec Marc Aurële : « De quoi sommes-nous maîtres? Du présent, cet instant entre deux éternités? » mais que pour Thomme il n'y a pas de joie présente pure et sans mélange. Outre qu'il est fugitif^ le plaisir présent est entremêlé , souvent empoisonné par mille peines qui le troublent et s'y ajoutent. L'avenir même en fait partie et s'y introduit. L'animal seul jouit du présent sans partage et sans souci. Être intelligent, Thomme ne le peut; sa nature supérieure le lui défend. Aristippe semble ignorer ce cAté de la nature humaine, ce qui étonne d'un disciple de Socrate.

L'homme, je le répète, n'est pas un animal; doué de raison il l'est aussi de prévoyance et de réflexion; il ne peut, comme l'animal, s'absorber dans le présent, s'abstraire et s'oublier à ce degré qu'il ne porte ses regards autour de lui en arrière et en avant de sa courte existence. Il ne se peut même qu'à certains moments il ne rassemble en un seul point les moments épars de sa vie pour en contempler le cours '. Pour un disciple de Socrate, disons-nous, c'est étrangement ignorer Thomme, être infidèle à sa maxime : Connais-toi toi-même. — 3"" On pourrait lui dire aussi que tout désir chez l'homme est insatiable et que cela encore le dislingue des autres êtres, purement sensibles. « Lorsque l'homme veut vider la coupe du plaisir, il est altéré de nouveau et en demande bientôt une plus grande. Enfin un océan tout entier ne pourrait assouvir sa soif. » (Jean Paul.) C'est là ce qui rend nécessaire de se modérer. Et ici apparaît à propos la seconde maxime. Est-elle plus vraie que la première?

YUI. Les contradictions de l'hédonisme. — D*abord elle se contredit, et de plusieurs manières, l"* En effet, pour modérer le plaisir, il faut en prévoir et en calculer les effets. S*' Mais où Aristippe se trompe et se contredit encore plus, ou il montre une ignorance plus grande de la vraie nature humaine, c'est quand il croit maîtriser le plaisir et garder sa liberté en s'y livrant. Socrate (Mém.j n, i) et après lui Platon {Gorgias^ Philèbe) lui prouvent qu'en cela il est dans l'erreur. Ce point capital mérite qu'on s'y arrête.

L'essence du plaisir ou de la volupté, quand on s'y abandonne,

1. « Sed inter hominem et heïluam hoo maxime interest, qaod h»c tantum, qoanlum sensu movetur, ad id solum quod adesl quodque prae^ena est se accommodât, paulum admodum sentiena prsteritum et futurum. Homo autem, quod raUoois est particepa... rehus prsaentibua adjungit et aiiDecUt futaraa... ioUna ▼itœ cunmn videt... » (ac, De off,^ l, iv.)

a'estrO^pes.dfa^çecvtfT YAme^ d^. 1^ G||)tiver^.d^,réi;k^iq|peiv,4^ la. reMdj^e e$o)a¥A? Ls^> Ub\9, d^ CùfcA, celta d'EemUe ei HOmfifia^^ jointe àiceUe de Predieui», scmU ceaiffois.p)MS>«^,qa#,tQiUe celte, pbilo8iephie« 2» Vais Teffet^ c«rii9Â9| irr^wo^Mdy pr«4uU sur l'àmey Q'eet de V^baftsa^r, de rayiMr, 4e la^dégradef, Af^tipipe l'j^re, et e'eat ce que ses tmitaleiirs apeieos et road^n#», qiâ je louei^, seiphltêLmm beattcewp trofuojui^Mer. Ëaiaisanl DNMre^^.dao^^rh^xnme lai partie inférieuve^ il croit conserver/ à l'autre sg^i, raag et sçt. dignité, faire^cjpi-eUeDeste.&auver^iqe ; c'ea. une erreur gjross^ère et le^ c^té le> pbia faible» de oetie doclfiiie» VauianqmH doni i\ se vanjbe, aux.^ jeui du vaî. mor^tistet n-es4! ^ChéUrommie (Kaot). 4u«»i teiite ^te momie» qQln^'ea est paa uoew mais l'art d^ joxiir, est le fruit d'unejaa^es&e iams%' ou appaarent^t : ^^fo^^i?^ aQ(p(a,

IX. Accord de la pratique et de la théorie. •— La vie d'Aristippe le prouve et est le. meilleur commentaire, de sa doctrine (Lange).

Que les partisans de la morale facile (Horace, Montaigne, Wieland, etc.) le vantent et l'admirent, on lé conçoit; il plaira toujours à qui lui ressemble. Il plaisait aussi beaucoup à Denys (Diog. L.). Certes, il a de quoi plaire par ses qualités aimables d'esprit et de caractère; elles valent A tout homme, à défaut d'estime, la sympathie, et rendent, indulgente la critique même la plus sévère. Il n'est pas moins vrai que, vus de près, sa personne et son genre de vie n'ont rien de noble et qui soit d'un homme libre. Plaire aux grands, dira-t-on, n'est pas un petit mérite; il n'est pas donné à tous d'aller à Corintbe. — Sans doute ; mais ce n'est pas ce dont il s'agit. En morale, h liberté, la di^nité^, fo not^lesse' d^âme sent bien pour quelque chose, et quand k une théorie on veut- confronter la pratique, c'est le poîirt principal à décider. De cl point, le seoa moral même étroit, mais non faussé, est' meilleur juge^^ quelles plus brillants esprits.

Aristippene sait pas distinguer entre les plaisire honnêtes et' lés plaisirs déshonnêtes ou honteux. Lui-même est sans honte. U vit dans les festins avec les courtisanes et ne songe qu'à; s'amuser. Malgré tout son esprit, il ne parvient pas à déguiser ce qu'a de bas son rMe de flatteur et de courtisan. Denye lui crache au visage : il s'essuie tranquillement; aux reproches de ses amis, il répond par une plaisanterie d^uH sel peu antique' S Le tyran l'envoie au bout de

1. Ponr prendra uo goujoo, les péolnanv s^exposaDl à ètteioDodéft d-osia aalée, e( moi pour prendre ua gros pobaon Je nft m» I^isiemif pa». monliler cI'qb peu d'eaa et de vin 1 (Diog. L., Il, viii).

LA MOIULB D'AEISVIPPB

0, it ; ta et s'asBmt e» disant à Dêojsque, sans éoute, il a ipouh» honover eetie plaoe^ Le aewrire des oounisana doit liû ap** prendre qu*il se trompe. Diogônes qui l'appelle^ c/Wan* rtn/o^, esteise dit étïe hii aussi un chien (joucov). Que l'on accuse d'orgueil k noordaut cynique, encore sait41 garder sa dignité, et cela même vis-4-vi8 d'Alexandre. U aboie et il mord, mais i\ ne flalte pas. Deny» donne le choix» à Aristippe estne* ivM^ courtisanes. Lai sagesse est de les renvoyer; mais ce choix, je pense, n'eût pas été proposé à Plaloit nia Socrate. c Je possède Laï&, dit-i), elle ne me possède pas : i/w Aacda oOk l^ofAou. > Là^essus, it faudrait interroger la courtisane. Ge qui est sûr, c'est qu'elle le suit de Corinthe à Athènes et qu'il n'est pas seul à la posséder. A ceux qui lui reprochent de sortir d'un mauvais lieu, il dit : a Ce qui est honteux est non d'en sortir, mais d'y entrer. » Nous ne savons ce qu'Aristole aurait pensé d'un tel sophisme; mais le bon sens dit qu'il est honteux d'en sortir, parce qu'il est honteux d'y être entré. La grande maxime d'Aristippe est qu'il faut « se soumettre les choses, non y être soumis. » Celles-ci ne le permettent pas toujours. Sbcrate encore le lui démontre. {Ulém. II, i.) Qui cherche le plaisir dépend et des choses et des hommes. II s'efforce, dit-il, de marcher entre le pouvoir et la servitude. {Ibid.y Cette route ici est impossible à tenir; la servitude y est inévitable. Pourquoi? Cesl, lui dit très-bien Socrate, qu'il faut a passer à travers les hommes ». (/6id.) Qui veut le plaisir a des besoins j qui a des besoins dépend des moyens de les satisfaire. Le cynique qui les restreint seul est conséquent. Biais l'homme de plaisir dépend des choses qui lui sont nécessaires, et des hommes qui les possèdent. Et d'abord il a besoin d^argent. AtisHppe n'y tient pas ; une fois il l'a fait jeter, mais il avoue qu U en a souvent besoin» « comme Platon de ses livres, > et il en demande. (Diog. L.) — Pour en avoir, il descend aux plus basses prières. Il embrasse les genoux de Denys en disant que c'est parce qu'il a des oreilles aux pieds. Est-«e là l'homme libre et qu'il faut admirer? Si Socrate n'avait eu d'autres disciples, on pourrait douter de l'efficacité de ses discours et de ses exemples i.

Ou demandait à Aristippe comment il voudrait mourir, c Comme Socrate, » répondit-il. Hais, pour envier la mort de Socrate,, il faudrait 1 avoir imité dans sa vie. On se figure plulôt Aristipps finissant la sienne non en prison, mais dans un festin, entouré de

i. Le portrait d'Arûilippe que. traee M, Zelttr dous fsQfMe au n;oins Irèaflftité :

a ArisUppe, eo uo mot, malgré foute as leobtrobe du plakir> apputtit eomme

236 LES CYRÉNAIQUES

joueuses de flûte et de courlisaues, une coupe de vin de Ghio à la main, couronné de roses comme Ânacréon, discourant sur le plaisir et la volupté, non sur Timmortalité.

Tel fut rhomme, d'accord avec sa doctrine. Quant au citoyen, il n'y a rien à en dire. Partout étranger, (évoc icocvxoxou, lui aussi, est citoyen du monde. Il revint dans sa patrie, s y maria et eut une famille; ce n'est plus ici le philosophe. Du moins l'accord cesse. Il enseigna sa doctrine à sa fille; on dit qu'il lui inspira de nobles sentiments. Il fit très-bien; mais il dut les puiser à une autre source. Il enseignait à éviter tout excès, etc. Ses successeurs seront de meilleurs logiciens.

II. — Les SacoeMevrs d'Aristippe : Théodore, Hègèsias, Annicérls.

Celte école, avons-nous dit, est intéressante à suivre dans son histoire, à cause de la logique qui y préside. Nous laissons de côté les successeurs immédiats d'Aristippe, sa fille Arête ; ArisUppe le jeune^ quoiqu'on lui doive probablement d'avoir systématisé la doctrine, AniipaUTj etc., pour nous attacher à ceux qui, ayant eu des idées personnelles et formé des disciples, ont dû laisser un nom plus célèbre. Ce sont surtout Théodore de Cyrène, Uégésias et Annicéris-

un homme d*uQ esprit supérienr et d*un sens cultivé, dd homme qui, dans les yicissitades des choses humaioes^ sait conserver la paix et la lilaerté de son 9me, dominer ses désirs et ses penchants, s'accommoder de toutes ies situations. La force de volonté qui brave le destin, le sérieux d'une conscience élevée, dirigée vers de nobles fins, la sévérité des principes lui manquent ; mais il est maître dans Tart, bien rare, du contentement intérieur et de la modération. Et quand il nous repousse par la superficialité et le relâchement de ses maximes morales, U nous regagne par la belle humanité {schône Humanitat) de son naturel. Et ces traits ne sont pas seulement des qualités personnelles, ma^ ils sont la conséquence directe de son système, car celui-ci également demande que la vie de l'homme soit dominée pur la sagesse et la prudence. La théorie et la pratique coïncident aussi bien chez un Âri^ lippe que chez un Diogène. L'une peut expliquer l'autre. » (Zeller, t. II, p. 318.)

Nous regrettons d'être si peu d'accord ici avec le savant historien. Ce qu'il dit souffre bien pourtant quelques restrictions. Quant i la beUe humanité, nons nous en faisons une autre idée que celle dont l'ami des hétaïres et le commensal de Denys nous offre le modèle. C'est aussi, selon nous, placer trop haut l'égalité d'âme. — La doctrine et la vie sont d'accord. — Soit, ce qui n'ôle pas les contradictions que M. Zeller lui- môme a très-bien relevées (p. 323). U est un antre point que nous ne pouvons lui accorder : c'est son assimilation finale du cyréonisme et du cynisme (p. 298). Tous deux, selon lui, auraient eu pour but final le plaisir. — Mais quel plaisir? celui des sens ou celui de la liberté? L'indifférence ou l'apathie sont le dernier mot de ces doctrines.

THÉODORE DB CTRÈNB 237

I. Théodore. — Ce qu'on sait sur lui de bien certain, c'est qu'il était de Cyrène, qu'il fut le disciple d'Aristippe II et lui-même fondateur d'une secte appelée Thëodoriens. Contemporain de Ptolémée» roi d'Egypte, et de Démétrius de Phalére, il fut, dit* on, ambassadeur à la cour de Lysistrate. Il professait l'athéisme, ce qui lui valut son surnom i'athéey (Kdeoç. On l'appela ensuite le dieu, 6e^, à cause d'une plaisanterie que Stilpon aurait faite sur son nom. Selon un récit, son athéisme l'aurait conduit devant l'Aréopage, qui Taurait condamné, comme Socrate, à boire la ciguë. D'autres disent qu'il fut tiré d'embarras par Démétrius de Phalère (Diog. L., YIII).

Qu'il ait été athée ou n'ait pas cru aux dieux, cela n'a rien qui intéresse. Aristippe n'y croyait pas plus. Mais ce qui est à remarquer, c'est sa hardiesse à caractériser la doctrine et à en tirer les conséquences. Aussi est-il appelé par Diogëne Laerce très-hardi, ÔpaouraTOÇ.

Sa doctrine. — Sur sa doctrine propre, il n'y a pas à s'arrêter. Pour lui, le plaisir n'est pas le plus grand bien, ni la douleur le plus grand mal, car ils sont passagers. Le vrai bien est le plaisir durable^la satisfaction, )(i^oL ; le mal est la tristesse, Xutcy). Entre deux, [Aeoa, sont le plaisir et la peine. — Cette distinction, qu' Aristippe avait déjà faite, a peu d'importance. Il s'agit de' la joie intérieure que tous ces philosophes reconnaissent comme étant la fin, t^oc, et qui pour eux consiste i ne pas être troublé dans la jouissance; ce qui ne change rien au principe. Théodore y voit la marque de la sagesse et dans le contraire, la folie i. En somme, pour lui la sagesse ou la prudence consistée juger les choses ce qu'elles valent et les biens ce qu'ils sont. Or le plus grand bonheur est cette autarchie du sage qui se suffit à lui-même, ramène tout à lui, se conduit d'après cette règle vis-à-vis des autres et de lui-même. Le sage est dégagé de tout préjugé, libre, à l'opposé des sots et des fous.

Pour mieux définir cette haute sagesse, Théodore établit les maximes suivantes :

1<^ Les plaisirs en soi ne sont moralement ni bons ni mauvais. Le bien consiste dans la sérénité, le mal dans le trouble. Le bonheur est régalité d'âme, Tindifiérence à l'égard des maux de la vie.

i" Rien n'est honteux en soi, de ce qu'on croit être tel, (A7)$iv ai<jyj^hf fu<j€(, mais seulement par l'opinion qu'on se fait de ces choses. Celle-ci n'a été établie que pour mettre un frein à la multi-

9<nnif (Diog. L., II, 98).

Q3B IMS CYHÉNAIQUttS

ttide. Par eonséquent, le vol, Fadnilère, le sicrtlftge «ont permis tiu' sage, pmstriBL t^uHl s*y prenne bien «et le fasse «n son temps,

3^ hepMsir étant le Imt tioi^ue, tout ce qii conduit à ce but est pêrmk etèonensoi.

« Les belles femmes sont belles, les beaux garçons sont beaux pour qu^sW serve. » — De même il rqeuàt l'amitié, dv^c dt «ml (pi^kv, parce qii>n réalité elfe n'existe ni ^s les sages ni chez ceux qui ne le 5ont pas. Le sage n^a pas besoin d*amis, l'insenlséaime un ami parce qu'il a besoin de lui. — - S'exposer pour la patrie n^est pas plus saige. La patrie du sage est le monde, EÎvat Te 7taTp(^ t^ x^<rfAov; c'est folie de se sacrifier à Tutilîté des 80l8{Diog. L,,ibid,).

Son athéisme. — Il n^a rien de nouveau ni de surprenant que sa hardiesse. S'il choque, c*est qu*il heurte de front Topinion tm ta loi et s'affiche publiquement. Diagorais en ce* sens l'avait précédé (p. 88). Arîstîppe^efet plus prudent. Sa sagesse, qui le retient, hii conseille de se taire. A quoi bon, d'ailleurs, faire revenirles autres de leur folie et cenvatucre d^erreur te vulgaire? Théodore ne se croit pas obligé à tant de réserve. Il avait écrit un livre sur les dimx^ ?ctpl Seâiv, eiû il aHoquait non*«eulement la croyanceoomimane, mais touleloi Teligieuse, icQnrraint<riv, d'où son^aifnom^il^athée^. Soniarg«m«ii pm- • ripai, à ce qu'il parait, était cehii'^ci : Les dieux sont des mHures immértelles; or il est impossible de s'assurer qu'il y ait (fwdque chose d'incorruptible, fiç i<rd ti (t(p6oeptov. (Diog* L., II, 97; Pkit, Adn. Stoicosi Opp.^ t. X; Sext. Emp., Adx. ^ath.y IX, 51, 55*)

Parmi ses disciples, on «cite Bion le^ Bory^hénite comme ayant professé la même opinion.

Ei>ékmèf& mérite une place à part dans cetie école par son système* 'd'interprétation historique «dteà fables^ du polytbéisaie,^ j^, bien que pratiqué en partie avant lui, porte son nom {étéfimériame). Ck)nsigné dans son livre : Histoire sacréey ce sjr^me fut plM itard adopté à Rome par Ennius, et il a conservé une part, dans toi» les eystèmes d'interprélation adoftés depuis par les mythologues (voy. Greuzer, Max MuUer, etc.). II consiste à dire fue les dieux ne sont que des hommes que la reconnaissance des peuples a divinisés à eauSe de leurs bienfaits ou inventions utiles et auxquels, s'adres-

4. RJH^ttv t« koA fioixtinif nttl £i/909«Hnci# h x«i/b^ fmik^yàfi ftcvict Tovraïf eu9xpàt yûffw, Tïjc i*tvî awrolg ià^ni atyMW/xi»*jç (Diog., 1. II, 98);

2. € NuUoB omnkio Daos Diagoraa Meliaa et Tbeodonis oyienalous .puta?e- Tunt. t (Gic, D$ nat, Deor., I, i.) Omnino Deot esse nfiÇ^fitharU,

sBnt léttf^ atioratiôtts' M letnrs prières ^ De là le soin jaloux «fec lequel son auteur indiquait le lieu de la naissance et de tafinort éès dieux, comptant leurs tombeaux. (Yoy. Sext. Emp., Mû^.j VIII; ArnoBe, ildt). Gmt., IV; Polybe, Gicêron, Plutarque, Susèbe, etc.) Ainsi Uranus, Saturne, Jupitei^ y étaiemt eonndérés comme (tes rois ou des conquérants. L'évéhmMsme ne pouvait manquer d'avoir une grande action sur dès esprits déjà préparés au doute par TaffiiibHssement du sentiment moral et par lès attaques dirigées contre le paganisme par les sophistes. Il a joué un gmnd rtle dans la polémique des chrétiens contre le pagam8ilie(feyy.^int Augustin, De dmt. Dei, VI, c. 7).

II. Hégésiâs. — Ce philosophe, qui eut encore une plus grande célébrité, représente une face nouvelle de Thédonisme. Il fait faire un pas de plus à la secte, et ce dernier pas après J' athéisme est le pessimisme, conséquence non moins naturelle que légitime, et non moins hardiment déduite.

Disciple de Parébate, un cyrénaïque, il enseignait à Alexandrie sous les Ptolémées et fut le fondateur d*une secte, les Hégésîaques, Eux aussi donnaient pour but à la vie le plaisir et la peine. Mais, examinant les moyens d'être heureux, leur conclusion était que le bonheur est impossible et irréalisable, aSuvaTov xal àvuTtpaxTov. En effet, les maux remportent sur les biens, et les biens eux-mêmes n'ont rien de réel. (Diog. L. II, 93.)

La manière dont ils établissent leur thèse et l'énumération qu'ils font des maux de la vie sont à remarquer.

Ils disent que le bonheur est totalement impossible, tJ)v euSo(tfAov(av $Xct); <^$uvaTQv cTvai (ibid.), car le corps est sujet à mille maux ; l'àme ressent toutes les douleurs du corps, indépendamment de ses propres agitations. La fortune trompe souvent nos espérances ; autant de causes qui rendent le bonheur illusoire, â(rre Sia xaura avuTrpaxTov tjjv e5S9(({Aov{(xv etvau (Ibid.) La mort n'est pas moins désirable que la vie. Rien n'est agréable ni désagréable en soi, car la rareté des choses, leur nouveauté, la satiété, les rendent agréables aux uns^ désagréables aux autres. La pauvreté n*a rien à envier à la richesse sous le rapport du plaisir, car le riche ne le ressent pas autrement que le pauvre; la liberté ou l'esclavage, une naissance îlluttre ou vulgaixe.

i. c Qal aat ibHes aut dhros ant pbtentes Tin» Iradmit pesl moHèm ad déos pervèDiase, eos^e esse eos qtros dos colère preear}, Veoerariqtte esse soleaimis ... qam ntio maxime tractata ab Evbemero est. i (Cic, De nol. Dêor.f I, fô.)

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la gloire ou Tobscurité sont également indifférents. Voilà pour les biens extérieurs.

Le bien moral n*a pas plus de prix, a La reconnaissance, l'amitié, la bienveillance, n*ont aucune valeur propre. » (Ibid.)Nousnereche^ chons pas ces sentiments pour eux-mêmes, mais en vue de leur utilité, et, l'utilité cessant, ils s'évanouissent. Le sage ne fait aucun cas ni de l'estime des autres ni de sa propre liberté.

La conclusion est qu'aux yeux de l'insensé la vie peut paraître un bien ; le sage n'y attache aucun prix et trouve la mort préférable. Hégésias prêchait ouvertement le suicide par ses paroles et par ses écrits; il fut surnommé Tapôtre ou le conseiller de la mort, 7cet(riôavaToç. Il avait composé un livre où il représentait un personnage qui se laisse mourir de faim après avoir énuméré tous les maux de la vie. Telle était son éloquence que plusieurs, après l'avoir entendu, se donnèrent la mort. Le roiPtolémée lui défendit d*enseigner en public ^

Le pessimisme d'Hégésiàs. Son origine hédonique et son caractère grec, — Comment le cyrénaïsme, cette doctrine si joyeuse, si aimable dans son chef, prend-elle, à la fin, cette teinte de tristesse profonde et de sombre mélancolie? On explique ce pessimisme par des causes extérieures, le contact de l'Orient, l'état social, etc. Sans nier toute influence, pour qui approfondit le système, il n'est pas besoin, pour trouver la raison, d'aller ni si loin ni en dehors de l'école. Quand est donné pour but à T homme, comme fin unique et motif de ses actes, le plaisir sensible, la volupté, il faudrait être aussi mauvais logicien que moraliste superficiel pour ne pas voir apparaître au bout de cette doctrine l'illusion d'un tel but et la vanité de la vie. Ici, l'aveu est formel et la conséquence clairement déduite. Le pessimisme sort comme corollaire naturel du principe; il acquiert la valeur d'une démonstration théorique et pratique fournie par l'histoire.

Hégésias, dit-on, vécut à cette époque où TÂsie et TEurope venaient d'être mises en relation par la conquête d'Alexandrie. Les gymnosophistes avaient étonné l'armée grecque ; Calanus s'était

1. « A malis mors abducit non a bonis verum si qaaerhnus. Hoc quidem a Cyrenalco Uegesia sic ooptoie disputatur utis a rege PtolemiDO probibitus ease dicatur illa in scbolis dicere, guod multi, bis aaditis mortem sibi consciscerent, etc. Hujus liber est Airoxa^rs/»fiy, quod a vita quidam per inediam discedens revocatur ab amiois : quibus respondens vils bumansB enumerat incommoda, Possem id faoere, etsi minus quam ille, qui omoino vivere ezpedire oenlmi putet. » (Gic. Tuitc, I, 34.)

LE PESSIMISME D'HÉGÉSIAS 241

brûlé volontairement devant les soldats assemblés, comme Hercule, ce dieu des Grecs... La doctrine d'Hégésias fut peut-êlre une synthèse inconsciente des idées bouddhistes et des idées cyrénaiques » (Guyau, La morale d'Épicure , p. dl9).

Cette hypothétique synthèse, difficile à prouver, devrait, au moins, laisser entrevoir quelques traces d'emprunt dans ce mélange. Or ici rien de tel. L'esprit grec seul se révèle ici avec ses habitudes abstraites de déduction logique, ainsi que le caractère de la secte au sein de laquelle cette doctrine est éclose. Vif et enjoué, l'esprit grec est porté à l'action et à l'expansion. Le Grec aime la vie extérieure et le plaisir sensible. La déception lui arrive, par ce côté, d'une doctrine qui, ayant proclamé le plaisir présent le but de la vie pour l'individu, en reconnaît finalement le néant et la vanité. Le pessimisme avaiWeu en Grèce des antécédents. Les traces n*en sont pas rares chez les théologiens et les poètes (Théognis^ Hésiode, Sophocle, Euripide), chez les historiens (Hérodote). Quelques philosophes, Heraclite^ Empédocle, Démocrite^ en fournissent des exemples. Mais c'est accidentellement, non systématiquement, qu'il se produit. C'est la plainte de Job, qui partout et toujours s'échappe du cœur de l'homme à la vue des douleurs et des misères de la vie.

Ici, il a un tout autre caractère; il est réfléchi, raisonné; il se recueille et se formule. Déduction logique d'un système, on peut dire qu'il fait son apparition officielle dans la philosophie grecque, et c'est la doctrine du plaisir qui l'y fait entrer. Partie de la volupté, cette école finit par le désespoir.

Le pessimisme oriental est tout autre. Là, c'est le spectacle de l'infini, de la nature immense, en contraste avec la petitesse de l'homme et sa courte existence; c'est aussi le poids accablant de la vie. Le double despotisme de la nature et de 1 Ëlat, écrasant l'individu, lui fait désirer d'être anéanti, de voir se hâter pour lui le moment de rentrer dans le sein de l'universelle substance dont il est un mode éphémère. Nulle (race de ce panthéisme chez Hégésias et ses sectateurs; rien de contemplatif : une logique toute positive. La morale seule a enfanté cette doctrine issue d'une école qui méprise la spéculation et n'accorde de prix qu'à la pratique.

Sans doute l'état social y a aussi sa part. Certes, ni dans sa jeunesse, ni au temps de sa force virile, qui lui fit accomplir tant d'actes héroïques et créer tant de merveilles, la Grèce n'eût accueilli cette doctrine, qui s'annonce à son déclin et semble plutôt une maladie de sa vieillesse. On ne la conçoit guère dans la bouche du vieux Nestor^ s'adressant aux Grecs devant Troie. Prôchée aux contemporains de

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Marathon, elle eût fait peu d*adeptea. Mais Aristippe loHnéiiie alors eûtrU fait école? Ce qui est clair, c'est la filiation logique ou, si Too veut, révolution qui se produit au sein d*une doctrine toute philoso* phique d'un caractère essentiellement moraL Le pessimiMme moderne a d'autres caractères.

m. Anntckrts. — Par lui, quoique la succession chronologi(pie de ces philosophes soit difficile à établir \ peut se clore la liste des représentants de cette école.

On le regarde comme formant la transition entre Aristippe et £picure. D florissait aussi environ 300 ans avant Jésus-Christ, à Alexandrie, où il fonda la secte obscure et éphémère des Annicériens.

Condisciple d'Hégésias, ou son disciple, mais homme sage et modéré, Anniceris (le jeune) vit bien que, pour sauver la doctrine, îl fallait en tempérer les conséquences. Il essaya donc, mais en vùn, et ne réussit qu'à montrer les contradictions. Le vice de cet éclectisme ou hédonisme mitigé se révèle au début. If ne donnait pas à la vie un but unique, mais à chaque action une fin propre, ixiarr^ icpdfÇtwç ïotov T^oç (Clém. d'Alex., 5^, H), ce qui n'empôche pas que toutes ces actions concourent au même but. De plus, renonçant à suivre une logique rigoureuse, il en appelle au don sens ou à la rat' son commune ; il ne croit pas, dit-il, « que la raison soit assez forte pour rendre le sage inébranlable et s'élever au-dessus du vulgaire. » Opposant les jouissances intellectuelles aux idées égoïstes de Théodore et d'Hégésias, il trouve aussi le plaisir dans Yamitié et le commerce des hommes, l'afTection pour les ancêtres et l'amour de la patrie, la reconnaissance et l'honneur même à la condition de quelques sacrifices.

Tout cela est fort sage, mais ne s'accorde guère avec le principe du plaisir et l'indifférence des moyens pour y parvenir.

On verra mieux plus tard les Uens qui unissent cette école à celle d^picure.

1. Diogène de Laerce donne la généalogie suivante : Aristippe eut pour disciples sa fille Arété, Elhiops de Ptolémaïs et Antipater de Cyrène. Arété forma Aristippe, samommé Métrodidade, qui fat lui-même mattre de Théodore, appelé d'abord Tatbée et plus tard le dieu. Antipater fut maître d'Epitimède de Carène; celoi-â de Parébate, qui le fut à son tour d'Hégésias, surnommé Tapôtre de la mort. Anniceris, celui qui racheta Platon, suivit les leçons de ce dernier philosophe (Diog. L., II, vm).

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