‹ La philosophie ancienneChapitre 141 sur 194 · LA THËSB HÉGÉLIENNE I>ES SOPHISTES · texte numérisé non relu

LA THËSB HÉGÉLIENNE I>ES SOPHISTES

«n. Là SOPHKTIQUB DiN8 LÀ PhiLOSOPHIB DE l'hISTOIRE. — NoU»

sommes ici d'autant plus dispensé de nous étendre qu'au fond k ihése est la même. C'est la même idée transportée du domaine de la métaphysique et de la logique dans celui de Tbistoire. Toutefois, eomme les développements que Hegel a donnés h sa pensée ne manquent ni d'originalité ni d'intérêt, on nous saura gré, peut-être, de les reproduire en ajoutant nos réserves.

En vertu de son système, où chaque événement important a m place nécessaire dans le développement de la pensée, la sophistique non-seulement a joué un rôle utile et nécessaire dans le mouvement général de la civilisation ancienne, mais elle reparaît à toutes les époques. Elle est une des formes de la culture {Bildung) de l'esprit humain. Aussi a*t-elle son analogue au xym® siècle dans ce qu'on appelle le rationalisme «des encyclopédistes.^ ou VAufklàrtmg^ selon Texpression consacrée dans la philosophie tillemande. De part et d^autre, l'esprit et l'œuvre sont les mêmes. C'est Kère de la critique succédant au dogmatisme et qui dissout les vieilles croyances. Tout ce qui était consacré ou traditionnel dans la civilisation antérieuve eu existante est nié ou contesté. C'est l'avènement d'une nouvelle oulture; la propagation des urts et des sciences, 14nauguration d'une science nouvelle, de la politique ou de la science sociale, avec toutes ses questions mises à la portée de tous. Telle est la base d'un nouveau système ^'éducation qui répond à des besoins nouveaux.

Voici comment Hegel s^exprime, à ce sujet, dans la partie de sa Philosophie de t histoire consûcfée au monde grec *. 'On y reconnaîtra, appliqué, ce qui a été dit plus haut, d'une manière td)straite, le mode de raisonner, qui constitue, selon lui, la dialectique des sophistes et les caractérise.

Nous voyons ce principe de la pensée (Denkens) apparaître déjà chez ;jm Grecs, principalement au temps de Cyrus, pour la première fois mû& le cercle des Sept sages. Ceux-ci commencèrent i exprimer des maximes générales (allgemeine Satzen). Cependant la sagesse d'alors eottsistait encore dans une manière de concevoir concrète (m dre concrète Einsicht). La oulture >de la pensée proprement dite (Gedankens) se fit véritablement pour la première fois par les sophistes fAusMldung der Gedankens geschah erst warhaft dure h die SophistenJ. Le "ftiit de penser pour soi (la réflexion) ^ur un objet donné, l'habitude de raisonner (raisonniren) commença avec eux. Et, comme ils furent les premiers maîtres dans cet exercice de la pensée, ils enrt

1. PhilosùpkiB d9$ GsteliieMe, IHe Griechische Welt, 2 Theil, 2 Ablheil, § «78.

268 LES SOPHISTES GRBCS

jeté les Grecs dans la surprise et Tadmiration. Us avaient, sur toutes les questions, une réponse; pour tous les intérêts politiques, religieux, etc., des points de vue généraux. Le progrès dans la culture de Tesprit consistait à être en état de trouver partout un côté à justifier. Dans la démocratie en particulier se fait sentir le besoin de parler devant le peuple, de lui exposer quelque chose qui soit à sa portée. L'important est de lui mettre sous les yeux le point de vue qu'il doit regarder comme essentiel. Ici, la culture de Tesprit est nécessaire. Cette gymnastique, les Grecs se la procurèrent chez les sophistes. Mais cette culture de l'esprit était aussi le moyen de faire prévaloir les intérêts personnels et les opinions devant le peuple. Le sophiste exercé savait présenter l'objet du côté qui lui convenait, et ainsi la porte était grande ouverte aux passions. Un principe capital des sophistes était celui-ci : « L'homme est la mesure de toute chose, » Or cette maxime, comme toutes celles des sophistes, offre un double sens. L'homme ici, ce peut être l'esprit dans sa profondeur et sa vérité, ou c'est l'individu, avec son bon plaisir et ses intérêts particuliers. {làid., p. 278.)

Hegel fait voir ensuite qu'à ce point de vue, inférieur à celui de la beauté, qui fut celui des poètes et des rhapsodes, rien n'est fixe, rien ne peut subsister. Socrate, qui rétabht la fixité dans la pensée, place la vraie vérité là où elle est, dans l'universel, révélé par la raison (Vemunft). Il fonde ainsi sur sa véritable base la moralité. Avec lui commence la profondeur intime, l'intériorité (Innerlickeit), la moralité (So beginnt mit der Innerlickeit die Moralit'àt) [Ibid.'],

On ne peut nier la part de vérité qui est dans celle manière d'apprécier le rôle de la sophistique et des sophistes. Mais, sans répéter ce qui a été dit, il y a des distinctions à faire et des restrictions à apporter à ce jugement. La confusion qui s'est faite dans beaucoup d'esprits et qui tient, il faut le dire, au langage équivoque de l'auteur, doit être dissipée. D'abord, on a pris pour une approbation ce qui est une simple énonciation, dans un système qui n'approuve ni ne condamne, mais qui simplement constate ou plutôt explique. Tout ce qui est ra^ tionnel est réel^ comme tout ce qui est réelesi rationnel. Nous avons déjà signalé ailleurs cette confusion. Nous ajouterons quelques réflexions.

Que la culture de la pensée (Gedankens) ait commencé en Grèce avec les Sept sages, personne ne le niq. Les sophistes, plus tard, l'ont continuée en développant des points de vue généraux et en faisant valoir les faces opposées des diverses questions. On a vu {supra) ce qu'il faut en penser. U nous semble qu'il ne faudrait pourtant pas non

LÀ THÈSE HÉGÉLIfiNNS DES SOPHISTES

plus supprimer en entier tout le passé de la philosophie grecque, à partir de Thaïes et de Pythagore. Il y avait bien là aussi quelques traces de la pensée réfléchie. Les sophistes, il est vrai, ont accompli spécialement cette évolution de la pensée, et ils ont apporté aux esprits une culture nouvelle que les temps avaient préparée. Ce fut un progrés; sous ce rapport, les sophistes ont eu un rôle nécessaire et utile. Ils se sont donnés comme les premiers maîtres ou précepteurs publics (V. Platon, Protagoras). Les premiers, ils ont traité les questions morales, ^sociales, politiques et autres, et, sous ce rapport, ils ont devancé Socrate. On peut dire qu'à ce titre ils ont satisfait aux besoins de leur époque. Us sont à la fois effet et cause, en rapport avec les mœurs démocratiques, etc.— Tout cela est accordé, mais ne change rien à la nature et au mode de cette culture nouvelle. Les mœurs nouvelles, Tesprit nouveau, l'éducation qui en résulte, tout cela en soi est-il bon ou mauvais?

Hegel n^en dit rien. Et cela se conçoit. Dans un système où tout est nécessaire et s'accomplit par des lois fatales, il n*y a ni à louer ni à blâmer, mais à expliquer et à enregistrer; aussi Hegel, quand il parle des individus, se contente de quelques mots brefs, vagues et ambigus. Ghezlui, lecôté moral disparait ou reste dans l'ombre. Socrate et Platon, qui l'ont mis en relief et en pleine lumière, ont-ils eu tort? Sont-ils pour cela des esprits étroits attachés aux préjugés? Il faut le croire. L'humanité doit-elle leur en savoir gré ou les blâmer de leur sévérité à l'égard des sophistes? La science, selon Hegel, n'a pas à s'en occuper.

On fait valoir les services qu'ils ont rendus. Mais étaient-ils désintéressés? Le bien qui est résulté de cette culture, doit-on l'attribuer aux sophistes? Y ont-ils même songé? Quels étaient leurs motifs, le but qu'ils ont poursuivi? Leurs doctrines étaient-elles bonnes ou mauvaises, salutaires ou pernicieuses? Quelles solutions ont-ils donné aux questions morales, sociales, scientiBques, religieuses, politiques, etc., que les premiers ils agitèrent? Hegel n'en parle pas. Il indique à peine, en passant, le terrain glissant. Pour lui, la sophistique est un anneau de la chaîne logique des idées. Elle est un moment, un terme de transition pour arriver au moment supérieur qui fut Socrate.

Mais ce moment en lui-même, quel est-il? Dans ce perpétuel devenir (Werden) qui est la loi du système, ce moment qui revient à d'autres époques, c'est celui de la négation ; il a pour effet la ruine totale des croyances, le règne du doute universel sur ce qui est la substance et le fond même de la vie, la base de la moralité humaine, privée et sociale, aussi bien que de la spéculation. Que faut-il en penser?

Si l'on n'accepte pas le fatalisme du système, il faut bien en revenir à l'opinion ancienne, qui, selon nous, n'est pas une opinion, mais la

STB LBS SOPHISTBS OREGS

oroyfflice arrêtée et le verdict de la conscience amversellie. Là^dessuss adressez*voiis à Socrate on à Platon, non à H^;el.

La critiqae moderne, encore une fois, n'a rien changé à cette appré^ ciation^; elle n'a pu réhabiUiier les sophiste».

in, La sophistique dans i/histoire de la philosophie. — Hegel a consacré tout un chapitre de son Histoire de la philosophie à fe sophistique et aux sophistes. G'est un dles pTos remarquattles de cette Histoire. Pfesque tous les historiens depuis en ont adopté les idées principales. Nous les reproduisons en abr^é.

La sophistique y est donnée comme Ite premier retour de la pensée sur elle-môme, le moment de la sitbjectiviié qui s^accomplit dans lia philosophie grecque après le mouvement en sens opposé (ou objectif) qui caractérise les systèmes de la période antésocratique. Ce mouvement de la réflexion, qui avait été attribué à Socrate et qui est formulé par la maxime socratique : Connais-toi toi-même , Hegel le reporte plus haut et le fait commencer aux sophistes *. C'est elle, la sophistique, qui personnifie ce retour de la pensée sur elle-môme. Voicî comment il s'exprime à ce sujet :

€ La pensée (Denken) est Vactivité subjective. Ainsi apparaît l'âge de la réflexion subjective. L'absolu s'y pose comme sujet). Le principe de l'âge moderne commence avec cette période, avec la destruction de la Grèce dans la guerre du Péloponèse. Quant à h position des sophistes par rapport aux philosophes qui tes ont précédés, elle est telle qu'il a été di€. A la pensée naïve des anciens philosophes s'oppose la conscience réfléchie. G'est le retour de Tesprit de l'objectivité sur lui-même. »

Or Fesprit, en rentrant ainsi en hiî-même, que trouve-t-il ? quel sera le contenu (InhaWr) dte la conscience f Ce sera te mot, le sujets Têtre purement indivicKiel', dans sa fausse personnalité, la subjectivité égoïste. C'est à ce contenu de h conscience que ïa réflexiond'abord s'arrête. Ce ne sera donc pas Tuniverseï de la raison, te général- (AHgemeine), qui apparaîtra ainsi à te pensée. Hus tard, il en sera ainsi; mais, dans te mouyemenC dé te pensée phitesophique, il s'agit de savoir par où elle doit débuter. Le début ici, ce premier degré, c'est eehri d^mi mauvais idéalisme. C^est cehii de la sophistique.

Ce point établi*, Hege) entre dans te détaif , et, sans abandbnner sa méthode abstraîte, il montre comment s'opère ce mouvement de réflexion. G^estrœwre de dissolution ou de destructioD par tes sophistes

Page 1