‹ La philosophie ancienneChapitre 143 sur 194 · LB PLAIDOYER POSITIVISTE (A.PBRÇU GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

LB PLAIDOYER POSITIVISTE (A.PBRÇU GÉNÉRAL

dialectique de l'idée, comme éléments nécessaires dans le développement de la pensée humaine. La sophistique, qui, elle aussi, a joué un râle important dans Thistoire en général et dans celle de la philosophie grecque en particulier, devait, à ce point de vue, être réintégrée, et Ton a vu comment s'est opérée sa rémtégration.

Elle est d'abord un fait nécessaire. En outre, si elle ti'est pas tout à fait la vraie philosophie, elle y rentre néanmoins, comme cAté négatif, injustement exclu, oublié ou non apprécié. Il y a plus, elle marque un progrés. Elle est un moment de transition dans Tévo* lution de la pensée; la vérité qu*elle représente n'est pas sans doute la vraie vérité; mais elle n'est pas non plus son contraire; l'opposition est d'ailleurs nécessaire k. la vérité pour qu'elle apparaisse et se manifeste. La vérité négative est inférieure et relative, mais elle conduit à une vérité plus haute, comme la négation à Pafflrmation qu'elle précède et rend possible, d'où résulte de nouveau leur identité. C'est le moment de la subjectivité finie et sensible, d'où la pensée s'élève à l'objectivité rationnelle, infinie, celle où l'idée prend conscience d'elle-même, de sa substantialité et de son universalité (/iûi?.).

De cette manière d'entendre la philosophie et son histoire la sophistique est sortie absoute, sinon réhabilitée. Elle a été comprise philosophiquement, ce qui, dans celte école et dans ce système, est la môme chose. Cette haute indifférence, c'est l'état d'esprit du philosophe ou du savant qui, d'un œil impassible, voit se dérouler devant ses yeux les événements sur la trame fatale des idées.

Telle est la thèse que nous avons exposée et qu'il est convenu d'appeler la réhabilitation hégélienne des sophistes. Nous l'avons aussi jugée. La morale se trouve ainsi bannie de l'histoire. L'hauteur, en outre, même à son point de vue, n'est pas sans avoir encouru, selon nous, le reproche d*avoîr été infidèle à sa propre théorie. Quoi qu'il en soit, il a mis dans l'exposé de sa thèse, on l'a également remarqué, sinon assez de netteté, beaucoup de réserve. Placé à ce point le plus élevé de la spéculation scientifique, il s'est tenu dans la généralité. Parlant de la sophistique, il s'est fort peu occupé des sophistes. Surtout il s'est bien gardé de faire une apologie en règle de ces personnages. Ceux qui l'ont dit ou répété ne se sont pas donné la peine de le lire ou ne l'ont pas compris. Il écarte à peu près le côté moral. Il ne blime ni ne loue les sophistes, il s^abstient plutôt de les juger comme hommes ou individus. Du moins, il laisse ce côté dans l'ombre. Il se borne à indiquer, d'une façon très laconique, le danger que peut faire courir à la moralité la manière de raisonner qu'il leur attribue et qu'il reconnaît, il est vrai, appartenir à

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la haute culture de l*esprit, mais dont il est facile d'abuser. Il reconnaît même rinfériorité théorique et pratique de leur méthode et de leur doctrine comparées à celles de Socrate, de Platon, d'Arislote, etc. II n'est pas saos leur attribuer des qualités supérieures : ils savent envisager les divers côlés d'une question, se dégager des limites étroites du sens commun ou du bon sens vulgaire, et par là il les relève; mais il ne va pas jusqu'à les approuver et les admirer dans les résultats et les conséquences qui ont servi à les décrier. U indique même les défauts, signale la pente glissante sur laquelle ils se trouvent. Il est bien loin surtout d'accuser leurs adversaires et de dire que Platon, Aristote ou Xénophon les ont calomniés. Pour lui, Socrate, Platon et Aristote sont et restent les vrais sages ou les vrais philosophes. Socrate est le héros et le martyr de l'idée, une des plus grandes figures de l'antiquité (die grossie Gestalt des Socrates). Le chapitre qu'il lui consacre et où est expliquée sa fin tragique par sa doctrine elle-même est une des pages les plus remarquables de son Histoire de la philosophie (voy. Gesch. der PhiL, t. H).

Tout autre est la thèse anglaise, et le contraste est frappant. Nous ne savons vraiment comment on a pu dire que l'une des deux thèses est greffée sur l'autre. Gomme on va le voir, sur tous les points essentiels elles se contredisent, ce qui est bien, sans doute, une manière de se succéder ou, si Ton veut, de se continuer, mais non d'arriver au même but, la voie suivie étant tout à fait différente.

Avant de le prouver, nous voulons d'abord marquer la différence capitale qui les sépare dans la manière d'envisager la question qui nous occupe.

La thèse allemande est une réintégration de la sophistique; la thèse anglaise, une véritable réhabilitation. C'est même, on peut le dire, un plaidoyer en règle, en faveur des sophistes.

Là, c'est un métaphysicien ou un logicien, à la fois historien, qui nous explique un fait, un événement historique ayant sa place dans la marche des idées et la culture de l'esprit humain. Ici, nous avons affaire à des avocats qui, sans doute aussi, sont des savants, des historiens et des philosophes, mais, avant tout, des gens habiles, qui se sont chargés d'une cause à plaider, intéressés plus qu'ils ne croient peut-être eux-mêmes au triomphe de cette cause. L'objet principal pour eux est V honorabilité des sophistes et la moralité de leurs doctrines. Une érudition un peu diffuse, qui perd de sa valeur par l'habitude de voir sans cesse le passé dans le présent, une critique qui semble un peu commune, superficielle même quand on a lu la thèse allemande, l'emploi d'arguments oratoires quand il s'agît

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d*un problème philosophique et historique, voilà ce qui frappe quand on lit ces écrivains. Quoi qu'il en soit, ce sont des apologistes plutôt que des historiens philosophes. Au nom de la justice mieux éclairée, ils demandent que le jugement porté sur leurs clients soit revisé, cassé, que ceux-ci soient réhabilités, que l'estime et la considération dont ils ont été injustement dépouillés leur soient rendues.

Voici comment s'exprime à ce sujet M. Th. Ribot, l'historien très distingué et parfaitement éclairé de la psychologie anglaise contemporaine : « C'est d'abord M. Lewes qui a pris en main la cause des sophistes et entrepris de réformer le jugement porté sur eux par les historiens de la philosophie. Dans son Histoire de la philosophie^ il réclame hautement en leur faveur contre ceux qui les ont mal compris, qui n'ont pas su se placer pour les apprécier à leur vrai point de vue. Il demande qu'il soit prononcé un jugement plus équitable. Il les défend vivement contre l'immoralité qu'on leur suppose et dont on les accuse » {La Psych. anglaise)*

On se demande d'où vient un intérêt si vif à l'^rd de ces hommes placés à si grande distance de l'époque où nous sommes. Est-ce uniquement amour de la vérité, désir de réparer une injustice commise, qui fait entreprendre aux positivistes anglais cette réhabilitation tardive des sophistes anciens? Certes, nous ne doutons pas que ce soit le premier motif, mais il est difficile de ne pas en entrevoir un autre.

A Dieu ne plaise que nous voulions assimiler le positivisme anglais à la sophistique ni les écrivains positivistes aux sophistes. Malgré tout, il est impossible de ne pas reconnaître, sur bien des points, entre la doctrine des principaux sophistes, Protagoras, Gorgias, etc., et celle que professent leurs ^nodeme^i défenseurs , plus d'une analogie réelle, ne fût-ce que la relativité de la connaissance humaine, dont l'origine première, unique, est la sensation ou la perception sensible dans les deux écoles. C'est aussi le rejet ou le discrédit de la métaphysique, résultat de la doctrine et de toutes les controverses auxquelles ont pris part les sophistes. Leur dialectique négative, on le sait, attaque et détruit non seulement l'absolue vérité, mais tout ce qui est son objet réel : Dieu, Ffime, la spiritualité, le devoir désintéressé, le droit supérieure la force, ou la justice absolue, en un mot ce qui est la base des croyances spéculatives, morales et religieuses. Le positivisme anglais se rencontre sur le même terrain avec les sophistes. Le côté négatif, au moins, leur est commun. L'idéalisme allemand en fait un moment de transition; le positivisme s*y arrête.

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Pour lui, la réel saniible et Yiiible est Tumque réelité. L'élimina* tion entière de tout ce qui le dépasie, de l'absolu, du luprasenaible, est un dogme acientifique; le reste, c*est Vincognosoible.

On voit comment rhisiorien de la philosophie, dans ses jugements les plus d6sintéres8éS| participe de Tesprit des systèmes qu'il retrace ; lui-même prend fait et cause pour eux selon qu'ils se rapprochent de sa manière de roir, d*aborder et de résoudre les problèmes (voy. Lange, BUté du matérialUmé).

n. ^ Vzposé et apprèolaSlon de la thèBi Mitli^ee«

L*examen de la thèse anglaise, si nous voulions la suivre dans tous ses détails, nous entraînerait à des développements qui ne peuvent trouver ici leur place. C'est, on le sait, M. Grote^ le savant historien de la Grèce, qui s'est fait surtout le champion et l'avocat des sophistes, le redresseur des torts, selon lui, commis à leur égard par tous les historiens anciens et modernes aussi bien que par les contemporains de Socrate, par Platon en particulier, l'adversaire implacable des sophistes. M. Grote a repris et développé sa thèse en l'appliquant aux points particuliers dans son volumineux travail intitulé Platon et le$ autres compagnons de Socrate ^ Il prétend expliquer d'une fagon nouvelle Platon sur tous les points où le disciple de Socrate a mis en scène la sophistique et livré au ridicule les sophistes. On pense bien que nous n'entreprendrons pas nousmôme une contre-réfutation. Mais nous extrairons les principaux arguments que fait valoir l'écrivain anglais et qui reviennent sans cesse dans ses critiques et ses discussions. Quant à la réfutation, on trouvera peut-être singulier que nous la fassions faire par le philosophe qui, sans doute, n'a pas inspiré M, Grote, mais dont il a, diton, continué Tentreprise,

Le fait est que nous ne pouvons mieux nous adresser qu'à Hegel. C'est à lui que nous emprunterions nos meilleurs ai^ments. Veuton démontrer que, sur tous les points essentiels, M. Grote se trompe, qu'il n'a rien compris à la nature et au véritable rôle de la sophistique, qu'il en a méconnu tout à fait l'esprit, que le fond et la valeur de l'enseignement des sophistes et de leurs doctrines lui ont tout à fait échappé, le philosophe allemand ne se ferait pas faute de le lui prouver, Sn tout cas, sur rien dUmportant, j'ose l'affirmer, ils ne s'entendraient ou ne seraient d'accord. Quant i l'honorabilité des Bophistesi c'est par des arguments nouveaux qu'il faudrait l'éta-

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