LE PLAIDOYER POSITIVISTE (GROTE, LEWES
Lorsqu'on émet, d une façon aussi tranchanle, de pareilles assertions, il faudrait au moins donner quelques preuves. On n'en trouve aucune chez M. Grole. Il répète sans cesse que, quant à lui, il ne trouve aux sophistes aucun lien de parenté, aucune similitude de doc- Irines. Ce sont des professeurs, des pédagogues éminents. Us n'enseignent rien de nouveau en dehors de la morale commune. Ils se bornent à propager les connaissances positives.
On peut être un savant historien, un érudit fort distingué et parler ainsi; il est moins sûr qu'on soit philosophe.
Mais comment M. Grote ne s'aperçoitil pas qu'il est ici peu logicien, et que lui-même se contredit sur ce point auquel il attache avec raison une très grande importance? Selon nous celte contradiction est évidente ; elle l'est sur ce qu'il affirme des sophistes, comme étant à ses yeux un très grand mérite. Ce mérite qui les rapproche, et leur est commun, c'est d'avoir enseigné à leurs élèves la vanité, et inspiré le mépris de la métaphysique. Je conviens que ce peut être une très grande recommandation auprès de leurs modernes apologistes ; mais qui ne voit les conséquences d'un tel aveu aux yeux d'un logicien quelque peu conséquent? *
Ils avaient, au moins, cela de commun, dira ce logicien, qu'en rejeltant la métaphysique et en dégoûtant de celle-ci leurs élèves, ils insinuaient, s'ils ne faisaient admettre, que tout ce qu'elle comprend est faux, incertain, peu digne d'être enseigné, comme étant en dehors de la science. La conséquence, c'^est l'indifférence complète à ce qui fait l'objet réel et le fond de la métaphysique. Et quel est cet objet? On le connaît : c'est tout ce qui est relatif à une distinction absolue du vrai et du faux, du bien et du ma/, injuste et de l'mjuste, du beau et du laid, du saint et de Vimpie, et de tout ce qui en est le principe, l'origine première, la sanction supérieure et véritable.
Ils enseignaient ou insinuaient ces négations. Leur dialectique, habile et subtile, aiguisait sur ces matières l'esprit des jeunes gens, et ils façonnaient ainsi la jeunesse athénienne. Cela, ou en conviendra, était bien une manière d'enseigner quelque chose sur le fond
1. M. Lewes s'exprime da re»t« à peu près de même sur ce point qoe son compatriote :
« Les Sophistes, dit-il, étaient le produit naturel des opinions de l'époque. En eux, nous voyons la première protestation énergique contre la possibilité d'une icience méiaphysiqite . Cctait la protestation d'esprits désenchantés. La philosophie du jour conduisait au scepticisme. Mais le scepticisme ne peut contenter un esprit énergique. Aussi parut Socrate. Jusqu^à lui on avait surtout dogmatisé. »
Ceci est moins paradoxal et revient assez à l'opinion commune. Ce qui carac térise la thise anglaise, c'est qu'elle se contredit sans cesse.
même de la métaphysique. Nous n*insistoD8 pas. Mais dans ce mérite commua, qui leur est accordé, il faut voir aussi un esprit commun qui est le lien d'unité , de similitude, d'étroite parenté des sophistes. Gela étant, il faut voir dans la sophistique autre chose qu*un mot, une pure entité, une unité verbale, une fiction du langage.
Qu'on leur en fasse honneur, qu*on leur tresse, ici même, si Ton veut, une couronne, j'y consens ; mais qu'on ne nie pas ce qui est évident, et ce qui esl bien l'essence de la sophistique. A-t-elle, en cela, rendu de bien grands services à Thumanilé? c'est autre chose; nous ne voulons que signaler la contradiction.
Quoi qu'il en soit, s'il en est ainsi, disons-nous, la sophistique reparait, et son unité est manifeste. Voilà certes un lien commun de parenté entre les sophistes. Ce lien, c'est précisément la négation ^ une série de négations enveloppant toutes les formes de la pensée et delà réalité au moins métaphysique; cela seul redonne un certain corps au fantôme. Certes, si Platon, si Aristote, si, avant eux, Socrate ont cru devoir le combattre, c'est qu'ils ont cru cette façon de penser et de raisonner mauvaise. Ces esprits énergiques, comme on les appelle, n'ont pas jugé qu'il fallût s^arréter à la négation. La tenant pour dangereuse ils n'ont pas eu tort d'entrer en lutte avec elJe et d'en dévoiler les conséquences; le corps de doctrines qu'ils ont attaqué et refuté n'était pas une fiction. Les historiens de la philosophie qui sont venus après eux et qui ont partagé leur opinion ne sont ni des dupes ni même de trop mauvais logiciens.
Pas de doctrine théorique ou spéculative qui soit commune aux sophistes, mais des opinions toutes personnelles, une négation collective, il est vrai, qui embrasse une série de négations particulières sur les sujets qu'aborde la métaphysique, voilà, s'il faut en croire H. Grote, ce que ces éminents maîtres gagés de la jeunesse athénienne lui enseignaient*
Joignez-y un certain art, la dialectique, et une certaine éloquence propres à rendre habiles aux affaires et dans la vie pratique soit publique, soit privée. Cet art, Socrate le perfectionna lui-même et s'y exerça. Car Socrate était lui-même un sophiste et le premier des sophistes, nous dit toujours H. Grote. Aussi Socrate n'est pas plus un métaphysicien que Protagoras et Polus. Socrate a un plus grand talent de dialectique. Lui aussi excelle à montrer l'insuffisance de la métaphysique et son rôle est tout pratique. Ce qui le caractérise, c'est d'être un homme religieux et un moraliste pratique; c'est un certain talent de discussion contradictoire, l'art de poser des questions embarrassantes, un essai de vérification malheureusement toute