‹ La philosophie ancienneChapitre 146 sur 194 · LR PLAIDOYER POSITIVISTE (GROTE, LEWES · texte numérisé non relu

LR PLAIDOYER POSITIVISTE (GROTE, LEWES

c subjective » (Ibid.). — Dans une longue discussion sur le Protagoras, M. Grole s'efforce de prouver que Socrale n'a pas plus de doctrine positive que Protagoras. Socrate, comme lui, plaide le pour et le contre pour arriver à la pratique et au simple bon sens.

Sur tout cela nous renverrons Thistorien anglais et son compatriote à Hegel et à la critique allemande, que M. Grote s'imagine continuer.

Passons à un autre point : la doctrine pratique ou l'enseignement moral des sophistes.

m. L'enseignement des sophistes ètait-il tout pratique? Soit, et nous voulons bien l'admettre. Il est curieux de voir la manière dont M . Grote s'y prend pour les justifier, de ce côté, des reproches qui leur ont été adressés.

Ici le plaidoyer s'élève au ton'd'une haute indignation, motivée par l'odieux de la calomnie. « Leur attribuer les doctrines subversives pour lesquelles ils ont été décriés est une révoltante iniquité. > Le talent de la parole voilà le côté saillant de leur enseignement; mais ils n'en ont jamais fait l'usage que l'on a dit dans les écrits de leurs adversaires. Ils cultivèrent le talent de la parole. Pour cela, on les dénonee. Platon a composé sur ce sujet tout un dialogue, le Gorgias, où il les tourne en ridicule. Ritter, Brandis, etc., abondent dans ce sens. Mais la rhétorique de Platon n'est qu'une parodie de la rhétorique des sophistes.

Le reproche de faire d'une mauvaise cause une bonne s'adresse à la rhétorique elle-même, aux avocats, à Isocrate et à Quintilien. Cet argument avait été adressé à Socrale lui-même, et les Nuées d'Aristophane ne sont que la mise en scène de cette opinion que n'a pas prise au sérieux le public athénien. Quant à la morale ellemême des sophistes, on retrouve encore ici cette abstraction imaginaire d'une sophistique ou d'une morale propre aux sophistes et qu'ils enseignèrent soit en publie, soit en particulier, à leurs élèves.

Les maximes subversives qu'on leur prête sont de pures calomnies. Platon les a inventées, Socrate y a été en butte aussi bien qu'eux. C'est une pure satire où Platon leur prête ce qui est contraire à ses propres idées. Il y a là des tendances opposées, mais rien de formel et de précis. — Les sophistes n'ont enseigné rien de nouveau, en fait de morale. « Tout se réduisait à des lieux communs revêtus des grâces de leur éloquence, qu'ils savaient rendre attrayants par les ornements de leur style. Mais, en cela, rien qui s'écarte de la morale commune. Socrate et Platon, voilà les vrais réformateurs, les révolutionnaires, nullement les sophistes. Les doctrines ascétiques

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de Platon, ses plans de réformation sociale où il proclame la eommunauté des femmes et des enfants, en font un pendant de la manière d*Owen et de Thomas Morus. Chez les sophistes rien de semblable, mais une morale conforme aux idées reçues. Il n'est donc pas vrai qu'ils aient voulu corrompre la jeunesse. Loin de là, ils enseignaient une morale pratique de tout point conforme à celle qui répond à la conscience publique, aux mœurs, aux traditions reçues. C'était le texte de tous leurs discours. »

A Tappui de ces assertions, quelles sont les preuves? Nous n'en trouvons pas d'autre que celle-ci, sur tous les tons, il est vrai, reproduite : « Les Athéniens n'auraient pas toléré les maximes subversives qu'on leur attribue. » L'argument n'est pas très fort, mais û faut s'en contenter. M. Lewes croit le renforcer en s'exprimant plus énergiquement encore. « S'ils avaient été ce que disent leurs adversaires, la Grèce eût été un pandemonium terrestre dont Bélial eût été le roi. »

C'est trop enfler la voix, selon nous, trop s'indigner d'une chose qui n'est rare ni chez les anciens, ni chez les modernes. On en trouverait plus d'un exemple dans les républiques où bien d'autres choses se disent. Les Athéniens en entendaient et en toléraient bien d'autres. L'auteur anglais semble oublier qu'il y a eu un Hobbes dans son pays, pourtant très monarchique ; que Machiavel a écrit à peu près la môme chose, pour les républiques italiennes. H devrait également savoir que, dans les dialogues de Platon, partout où est engagée la dispute avec les sophistes, il est question d'une double partie de leurs doctrines. Tune publique, très belle et très édifiante sans doute, conforme à la morale commune, l'autre plus cachée mais plus réelle, qui ne se révèle que forcée par la dialectique qui la met à nu et la dévoile.

Nous donnons cet échantillon de la manière dont M. Grote et M. Lewes plaident la cause des sophistes et prétendent les justifier.

Une pareille argumentation est-elle bien sérieuse? Toute la question, je le répète, est de savoir si les sophistes n'avaient pas deux doctrines, celle qu'ils enseignaient en public, et qui était le texte de leurs discours d'apparat, et une autre doctrine qui dérivait de leurs principes, celle-ci, le plus souvent dissimulée, quelquefois plus nettement formulée, mais qu'ils se gardaient d'afficher ouvertement. Celte distinction, il est vrai, M. Grote la nie; mais lui-môme est-il bien conséquent? On l'a vu (suprà). Cette doctrine, en tout cas, c'est celle que Socrate avait en vue dans ses entretiens et que Platon lui-môme a combattue et dévoilée dans ses dialogues.

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En avait-il le droit? Nous le croyons et nous pensons qu'il a rendu service à la science et à la moralité humaine.

M. Grote termine ainsi cette partie de son plaidoyer :

c Les sophistes rendaient leurs élèves meilleurs, autrement les pères ne leur auraient pas confié leurs enfants. Si les jeunes gens se confiaient à eux, c'était en vue, non seulement de se rendre plus aptes à parler, mais aussi à agir. Les déclarations de Platon de la réception enthousiaste qui leur était faite dans les villes, le prouve; l'empressement de tant de jeunes gens riches à leur donner leur argent, l'ardeur de Callias leur employant sa maison, l'accueil hospitalier qu'ils reçoivent, etc., tout cela fait une impression directement contraire à la phraséologie ironique de Platon. Les Sophistes n'avaient pour se recommander qu'un savoir supérieur, combiné avec une personnalité imposante; c'est ce qui provoquait l'admiration. Ce sont les meilleures qualités de l'esprit grec, celles que Périclès vante dans son oraison funèhre. Le discours, comme chose pratique, combiné avec l'action énergique, avec la discussion complète et libre. Assurément Protagoras arrivant dans une ville eût été bien sot de prêcher une morale basse, corrompue, s'il est vrai, comme le prétend Voltaire, que tout homme qui voudrait prêcher une morale relâchée serait mal traité. Une pareille doctrine eût détruit leur réputation. »

Sans poursuivre plus loin cet exposé, bornons-nous à citer la conclusion.

c D'abord il est impossible d'affirmer quelque chose relativement à des doctrines, à des méthodes, et à des tendances communes et particulières à tous les sophistes. Le mot abstrait sophistique n'a aucun sens réel, si ce n'est qu'il désigne les qualités inséparables de l'enseignement public. Et aujourd'hui si la critique sincère doit rougir de jeter une masse de calomnies sur le corps entier des maîtres de profession, à plus forte raison une telle censure est-elle déplacée à l'égard des anciens sophistes qui ne se distinguaient entre eux que par de fortes particularités individuelles.

a Le fait vrai c'est que le peuple est devenu meilleur juge entre leurs mains moralement et politiquement. Ils enseignaient les devoirs de l'homme et du citoyen. » 228.

Ceci n'a besoin ni de commentaire ni de réfutation.

IV. V honorabilité des sophistes est, on Ta dit, le point sur lequel s'étend avec complaisance le plaidoyer.

Ce n'est pas seulement, en effet, l'immoralité des doctrines qui a

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valu aux sophistes leur nom et les a séparés des vrais philosophes. Aristote Ta dit : La sophistique consiste aussi dans le choix 'du genre de vie, Iv tou €(ou icpoatp<<xei. (Rhét., 1, 7.) Aussi sur ce point, les apologistes insistent beaucoup, ils cherchent i justifier leurs clients, à effacer les défauts qui ont nui à leur réputation : Tamour du gain, la soif des richesses, du pouvoir et des honneurs, l'orgueil et la vanité, le charlatanisme : sophiitœ appellabaniur^ dit Cicëron, u qui ostentationîs aut quxstui causa philosophabantur. (Acad., H.) Comment s'y prend M. Grote ici pour les réhabiliter? U n'a pas d'autres raisons à faire valoir que les précédentes, et la môme protestation indignée. Ce sont de pures calomnies. Platon les a calomniés. Et encore a-t-on mal compris, mal interprété ses dialogues. Tout ce qu'on a dit depuis est faux. La conduite de ces hommes et leur caractère furent des plus honorables. Ce qui le prouve c'est Teitime dont ils jouirent et les honneurs qui leur furent décernés par leurs compatriotes et leurs contemporains. U faudrait d'ailleurs distinguer les premiers et les derniers sophistes. Les premiers, Protagoras, Gorgias, Prodicus, etc., ne ressemblent en rien à leurs indignes successeurs : les Euthydème et les Dionysodore, etc. Ils ont joui, jusqu'à leur mort, de l'estime publique. Us furent honorés, admirés, revêtus des plus hauts emplois; plusieui;^ furent choisis par leurs concitoyens pour des missions délicates. Gorgias fut envoyé en ambassade par les Léonliniens auprès des Athéniens. Platon lui-même reconnaît 'cette honorabilité; il les ménage et les traite avec distinction. U parle du sage Prodicus dont il avait suivi les leçons et dont le nom était devenu proverbial. (Ibid.). Les Athéniens, sans doute, étaient en cela fort bons juges, les jeunes gens aussi. Il n'est pas vrai, comme on le prétend, que la moralité alors eût décliné. Les esprits chagrins ont calomnié toute cette époque. Les mœurs athéniennes n'étaient nullement corrompues. Peut-être moins ascétiques et moins dures, elles étaient, au contraire, plus douces et plus humaines. La conduite des sophistes était parfaitement d'accord avec leur doctrine, on l'a vu, inoffensive et irréprochable. L'auteur revient ici sur l'excellence des doctrines morales. La fable d'Berculede Prodicus n'est-elle pas un modèle de la morale excellente qu'enseignaient les sophistes ? C'était le thème favori des leçons de Prodicus. Elle seule suffirait pour justifier tous les autres. Que dit Platon de Protagoras, dans le dialogue qui porte son nom? Que sa méthode d'investigation est insufBsante; mais autre chose est de dire qu'il n'y a pas de théorie et que la pratique est mauvaise. Loin de là, la fable de Protagoras est très frappante et très instructive. Protagoras enseignait le bon conseil à sas élèves dans ses

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relations domestiques, comme Isocraie; en somme sa morale est celle dlsocrate. Le discours de Protagoras est supérieur à celui de Socrate. Socrate, en morale, lui-même, est utilitaire. L'analyse du Gorgias fournit à H. Grote le même résultat et les moyens de justifier sa thèse.

Qu'y a-t-il de vrai et de faux dans cette thôse, nous Tavons montré ailleurs (86.103). Mais s*il fallait discuter de nouveau, nous dirions : U y a deux règles, deux mesures fort différentes pour apprécier la conduite et le caractère des hommes. Il y a la mesure ou la règle commune, celle que fournit Topinion vulgaire. Et il y a la règle toute autre qui est prise dans la conscience humaine, éclairée et désintéressée. S'il s'agit de la première, les apologistes des sophistes ont raison et nous n'essayerons pas de les contredire. Si l'on s'en tient à cette mesure, il serait surprenant en effet que les sophistes d'alors n'aient pas été admirés, fêtés, honorés, et surtout imités, car ils le seront toujours. Gela n'est pas vrai seulement des Athéniens, des Grecs et de leurs compatriotes. Mais, je le répète, il y a une autre manière d'apprécier les hommes, surtout s'il s'agit des sages et des philosophes. Cette règle de juger, qu'on l'appelle ascétique ou non, n^est point l'opinion du grand nombre (tSv iroXXôiv 8<i^a, Plat., Criton), conune pensait Socrate qui ne savait, disait-il, recueillir les suffrages. (Id. Gorgias..,.)

U ne s'agit donc point de ce qu'ont pu penser des sophistes le peuple athénien ni la jeunesse athénienne, ni les pères de famille athéniens ou Gallias, séduits, éblouis par les qualités et l'habileté de ces hommes, mais de ce qu'en dit un autre juge, d'un seul juge (tou koç) (Ibid.) dont la devise est celle-ci : mea conscientia pluris est quam omnium sermo. (Cic, ad Att.) C'est cette règle, selon nous, qu'il faut appliquer aux sophistes grecs pour savoir s'ils ont été de vrais sages et de vrais philosophes, et si Platon les a si fort calomniés. Mais nous le répéterons : certes, si l'on veut appliquer aux sophistes la mesure vulgaire, ils ont été gens à admirer, de fort habiles et très honorables personnages, diserts, beaux parleurs, habiles discoureurs, sachant capter les suffrages de la multitude, débiter de belles maumes, enseigner de fort belles choses, les revêtir d'une forme attrayante. Ils ont démontré ainsi toute la puissance de leur art. S'ils revenaient aujourd'hui, ils auraient le môme succès, peutêtre un succès plus grand encore selon la loi du progrès. Ils jouiraient des mêmes avantages, la même honorabilité leur serait dévolue. Ils seraient ce qu'ils furent, riches, puissants dans les Ëtats, dans les monarchies et dans les républiques, peut-être plus encore dans les

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démocraties. Seulement la distinction subsiste. La seule objection que nous ayons à faire à M. Grote, c'est de n'y avoir pas soDgé ou de ravoir oubliée.

Voilà aussi pourquoi nous sommes moins indulgent que lui à l'égard des sophistes grecs, plus disposé à nous ranger de Tavis d e Socrate, de Platon et d'Aristole, que de l'opinion du peuple athénien et de la sienne. Et cela d'autant plus que le peuple athénien lui-môme a fini par changer d'avis, et par appliquer aux sophistes, même les plus éminents, à Gorgias, au sage Prodicus, la règle austère et ascétique, que notre historien a tort, selon nous, d'oublier. 11 a fini par lenir en médiocre estime les premiers comme les derniers des sophistes. Il a trouvé d'abord un peu vides leurs discours brillants et leur éloquence pompeuse. Il a jugé aussi que, pour des philosophes, ils faisaient payer trop cher leurs leçons. La statue d'or envoyée par Gorgias à Delphes lui a paru y faire un moins bon effet que le groupe des Grâces voilées sculpté par Socrate pauvre et n'ayant jamais reçu d'argent de ses disciples et qu'on voyait dans l'Acropole.

Singulier retour des choses humaines et de l'opinion publique d'alors dans la république athénienne.

Nous n'irons pas plus loin dans l'examen du caractère, de la vie publique ou privée des sophistes grecs. La morale utilitaire n'étant pas la nôtre, il nous serait peut-être trop difficile de nous entendre sur ce point avec les apologistes de l'école positiviste anglaise. M. Grole, qui appartient à cette école et à cette nation, nous semble avoir peutêtre trop montré cet esprit dans son plaidoyer en ce qui concerne l'honorabilité des sophistes.

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