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RÉSUMÉ COMPARATIF ET CONCLUSION

Après avoir exposé les deux thèses et apprécié les raisons données par les auteurs, il convient, en les résumant, de les rapprocher, afin de mieux faire ressortir leur caractère et leur valeur relative; ce qui doit nous mener à la conclusion de ce travail de révision sur ce qui s'appelle la réhabilitation des sophistes grecs par la critique moderne.

I. On a déjà pu voir combien de part et d'autre, dans les deux écoles, la manière de voir est différente et cela sur tous les points essentiels relatifs à la sophistique et aux sophistes. Ce qui est

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affirmé d'un côté est nié ou méconnu de l'autre. C'est comme la thèse et Yantithèse dont la synthèse est impossible, une sorte d'antinomie insoluble pour parler le langage usité des métaphysiciens depuis Kant et sa Critique de la raison pure.

Rappelons, en peu de mots, ces oppositions.

l^II est clair que ce qu'on appelle la réhabilitation des sophistes par Hegel en réalité n'en est pas une, et n'a rien de commun avec le long plaidoyer des positivistes anglais. Il est faux que Hegel se soit proposé de réhabiliter moralement les sophistes ; cela est contraire à l'esprit de sa méthode et de son système. Ce qu'exige ce système, est une réintégration, rien de plus. Il s'agit de rétablir un anneau omis dans la chaîne des idées; la dialectique le rétablit et le remet à sa place. Le panlogisme hégélien ne veut pas autre chose. A ce point de vue, rhislorien ne blâme ni ne loue ; il explique et suit la marche des idées, n n'est pas même impartial, il est indifférent. Ainsi se fait la science, et l'histoire philosophique est une science; elle est la science concrète, adéquate à la science abstraite, qui est la logique. L'historien retrouve et suit d'un œil impassible les déterminations de l'idée et son mouvement historique à travers les siècles.

Il en est tout autrement du positivisme anglais. Ce but et cette méthode lui sont absolument étrangers et lui sembleraient plutôt chimériques. C'est bien une réhabilitation véritable qu'il poursuit. La fin qu*il se propose est de rendre aux sophistes grecs l'estime et la considération dont ils sont déchus. Le point de vue est moral et pratique, non scientifique ou théorique; c'est ainsi que doit se faire cette apologie. On a calomnié les sophistes; la postérité s'est faite complice de cette calomnie; il faut leur rendre enfin la justice qui leur est due; c'est un tort à redresser, une fausse opinion à détruire; l'histoire a consacré cette injustice, elle doit la réparer.

Dans la thèse allemande, le côté moral n'est pas même discuté. Ici c'est le point principal. Aux yeux de Hegel, s'il ne s'agit pas des sophistes, leur personnalité s'efface, il en parle à peine. Tout au plus des circonstances atténuantes leur sont accordées comme conséquence de l'esprit du temps et de la fatalité historique. La sophistique, pour Hegel, est un théorème; les sophistes apparaissent presque comme des chiffres, les termes d'une équation mal résolue; c'est une faute de calcul à corriger. Les personnages appelés sophistes sont à peine des hommes, des êtres vivants en chair et en os. Ce sont plutôt des signes, des représentants d'une idée. Par là seulement ils ont une valeur et un intérêt réellement historiques.

Pour les historiens anglais, au contraire, ee sont bien des hommes,

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presque des contemporains, au moins des ancêtres. La sympathie qu'ils inspirent est évidente et partout se fait sentir. U semble qu'un lien de parente et de solidarité unisse les défenseur^ et les clients dont ils plaident la cause.

2^ Vidée que de part et d*autre on se fait de la sophistique ne forme pas moins un parfait contraste. La sophistique, telle que Hegel la conçoit et Tenvisage, au point de vue de sa logique qui est sa métaphysique (Phénoménologie de Tesprit), c'est une forme particulière de la réflexion, dont elle contredit les maximes, ou du raisonnement qui, tout en se servant des principes, les attaque et les détruit. Elle a pour effet de nier ou de saper ces principes exclusifs jusque-là admis et consacrés sans examen par la raison commune et qui ne sont dès lors que des préjugés. Elle est par là un dissolvant des vieilles doctrines, des idées et des mœurs anciennes. Elle est surtout l'opposé du sens commun.

Or, sur tout cela, sur ce qui a trait au bon sens ou au sens commun^ il est difficile, on en conviendra, de mettre d'accord les deux thèses. L'opposition est manifeste. Les sophistes, pour les positivistes anglais, sont les champions du sens commun, les propagateurs et les défenseurs des maximes reçues. Pour Hegel, le grand, Je haut mérite de la sophistique, c'est d'avoir rompu en visière avec le sens commun, de l'avoir convaincu d'insuffisance, d'avoir détruit ses vieilles maximes, d'en avoir mis à nu l'étroitesse, la contradiction, de les avoir remplacées par un mode de raisonner, il est vrai tout négatif, mais fort supérieur, qui conduit au raisonnement par l'idée et qui est affirmatif de l'idée.

Selon les positivistes anglais, le rôle des sophistei se serait borné à être les précepteurs et les éducateurs de la jeiuesse athénienne. Loin d'avoir contredit le sens commun^ ils ont rétabli le bon sens dans ses droits et rejeté, discrédité la métaphysique; c'est un des grands services qu'ils ont rendus d'en avoir dé^^ûté la jeunesse athénienne.

Mais loin d'avoir apporté une morale nouvelle, un droit nouveau, une politique nouvelle, ils ont développé, enseigné ce qui était cwiforme aux mœurs, aux idées du peuple athénien. Le reproche qui leur a été fait d'enseigner des maximes capables de heurter le sens commun et de révolter la conscience est pure calomnie, l'invention de leurs adversaires, de Platon en particulier» leur implacable ennemi. En somme, le rôle des sophistes s'est borné à celui de précepteurs, de maîtres gagés. Ce qu'ils ont enseigné en morale, en politique, dans le droit, la légidation, n'avait rien d'opposé aux préceptes et aux mœurs de

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la morale vulgaire. Os ont simplement propagé des connaissances utiles et élargi tout au plus le cercle de ces connaissances. Us se sont contentés de former les esprits à la pratique des affaires publiques et privées. Ce rôle est tout pratique et nullement théorique. Aussi, loin d*étre, par leur apparition, un événement grave dans l'ordre intellectuel et moral, le commencement d'une ère nouvelle, ainsi que Hegel le proclame, ils n'apportent rien de nouveau qu'une pédagogie supérieure à l'ancienne, plus scientifique et plus positive. Loin de rompre avec le sens commun de leur époque, nous disent les Anglais, ils y reviennent et n'en sortent pas; bien loin d'attaquer les maximes de la moralité commune, ils s'y attachent, la prêchent ou l'enseignent. C'est le fond même de leur enseignement, la base de tous leurs discours. On ne peut être plus en désaccord sur ce point capital et fonda* mental^ l'idée même qu'on doit se faire de la sophistique.

3<^ S'agit-il du fond môme ou du contenu des doctrines^ le désaccord est plus grand encore. Selon Hegel, la sophistique représente une idée, ou un moment de l'idée. Cette idée toute négative, il est vrai, ils en sont tous pénétrés. Us en sont comme les symboles et la représentent par ses faces diverses. Tous donnent des solutions semblables ou analogues aux divers problèmes qu'ils agitent les premiers ou qu'avaient agités leurs prédécesseurs. Cette idée commune est le centre, le lien qui les groupe et les réunit. Sur tous ces problèmes, le vrai, le bien, le beau, le juste, le saint, ils pensent et parlent de môme. Leur principe commun est la maxime de Protagoras : la suijecHvtté sensible. Ils ne diffèrent que par les sujets différents dont ils s'occupent et le talent personnel qu'ils déploient dans leur enseignement, leur degré d'éloquence et l'art de la discussion.

On trouverait bien quelque chose encore de semblable dans ce que disent d'abord à ce sujet les positivistes anglais. Mais la similitude ft^efface vite. Eux, les positivistes anglais, soutiennent hautement que les sophistes n'ont aucune doctrine qui leur soit commune. Ce sont des professeurs gagés, uniquement occupés à former à la parole et aux affaires leurs élèves ou leurs disciples. Ils se bornent à débiter, dans leurs discours, les lieux communs de la morale vulgaire. Us déclarent qu'il n'y a entre eux aucune solidarité. Chacun d'eux, pris séparément, pense à sa façon^ et a ses opinions propres. La sophistique est un mot abstrait inventé par leurs adversaires, n y a des sophistes, il n'y a pas de sophistique. Les sophistes sont de simples professeurs qui enseignent ni plus ni moins les maximes du bon sens el de la morale oommune. Ils laissent de côté les questions épineuses et insolubles de la métaphysique avant eux agitées dans les diverses

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écoles. Leur enseignement est tout pratique et nullement théorique.

Que le plaidoyer, sur ce point, nous ait paru très peu solide et superficiel, quelque peu même contradictoire, nous n'avons pas à le redire. Il suffit de montrer la contradiction qui est entre les deux thèses et entre les deux écoles : l'affirmation n'est pas moins catégorique d'un côté que la négation de l'autre. S'il nous est permis de nous servir d'une comparaison astronomique : d'un côté, la sophistique est un système ayant un centre avec des planètes et des satellites qui gravitent autour de ce centre commun ; là, au contraire, c'est une constellation d'étoiles plus ou moins brillantes, ou bien c'est la voie lactée, ou, si l'on veut encore, une série de comètes qui parcourent le ciel philosophique de la Grèce en suivant des directions et des courbes fort différentes.

On reconnaît pourtant aux sophistes un caractère commun, c'est le mérite pédagogique, l'art d'enseigner, d'aiguiser l'esprit des jeunes gens, de les former à la pratique des affaires et de traiter toutes sortes de sujets. Mais ce qu'ils enseignent n'est rien de nouveau, ni de menaçant, de dangereux pour la morale et les bonnes mœurs. C'est la bonne vieille morale des ancêtres, morale traditionnelle et toute pratique qu'ils enseignent, morale qui n'a jamais varie parce qu'elle est celle du bon sens et de la conscience humaine.

Sur ce point, on l'avouera, il est difficile de concilier le plaidoyer positiviste anglais avec la thèse allemande idéaliste et criliciste, le langage rassurant presque édifiant de l'une et celui de l'autre, beaucoup moins optimiste et moins propre à nous rassurer.

4* Même dissidence et divergence d'opinion, quant à la moralité des doctrines. £t cela résulte de ce qui précède. Hegel ne nie pas les conséquences dangereuses de la doctrine et de l'enseignement des sophistes. Il en signale au contraire ou en indique au moins les dangers. Il fait bien voir que ce scepticisme qui détruit tout et n'édifi^^ rien à la place de ce qu'il détruit, qui fait partout table rase, est fort dangereux, qu'il amène à sa suite l'immoralité, le règne des mauvaises passions, de l'arbitraire et de l'égoïsme. Seulement il n'insiste pas; telle est la conséquence de son fatalisme historique.

Là-dessus précisément porte le fort du plaidoyer des positivistes. Ils tiennent à laver complètement les sophistes des reproches qui, sous ce rapport, leur ont été adressés. Eux crient sans cesse à la calomnie. Nous ne reviendrons pas sur ce sujet; mais nous avons dû signaler cette complète et manifeste opposition.

5» Il en est de même de Y honorabilité des sophistes, de leur con* duite et de leur caractère. Hegel glisse sur ce point; c'est à peine

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s'il en dit quelques mots. On voit seulement qull est disposé, selon son système, à être très indulgent à leur égard. Ils ont été les représentants d'une époque, ils participent à son esprit, ils sont le produit du temps. Le moment^ le milieu^ comme on dit aujourd'hui , doivent leur servir de justification ou d'excuse. Lui aussi relève leurs mérites, les services qu'ils ont rendus à la science, à l'éducation, etc. ; mais sur le caractère et les défauts qui leur sont reprochés, la vanité, l'ostentation, l'amour du gain, l'ambition, il n'a rien à objecter à ce qu'ont dit les contemporains ou les successeurs. Il ne tente pas de les réhabiliter.

6° Une autre dissidence très grave sur laquelle, en finissant, il importe d'insister^ c'est le rapport des sophistes avec Soa*ate. Les historiens des deux écoles sont ici en opposition formelle et se contre* disent. Au point de vue hégélien, les sophistes^ sans doute, ont précédé et suscité Socrate. Mais Hegel est loin d'établir entre eux et le sage athénien la moindre ressemblance. La dialectique seule, qui procède par opposition, devait faire de Socrate l'adversaire déclaré des sophistes. Il les a combattus, réfutés, poursuivis de sa dialectique et de son ironie. Lui-même a été le martyr de cette opposition. — Que disent à leur tour M. Grole et M. Lewes? Que Socrate fut le premier et le plus grand des sophistes. Il achève ce qu'ils ont commencé; il les surpasse en génie et il est plus habile ; mais sa méthode est la môme ; le résultat est semblable au fond, identique, le discrédit de la métaphysique.

Hegel nous dit bien que, dans la dialectique de Socrate, il y a un dissolvant des mœurs grecques et des idées anciennes. Socrate inaugure une ère nouvelle; avec lui commence un monde nouveau, mais les sophistes qui sont la négation personnifient la face individuelle, celle de la personnalité subjective. Socrate qui personnifie la conscience humaine, générale, universelle, Socrate est l'interprète de l'universelle et absolue vérité. Les sophistes sont un côté vrai^ si l'on veut réel et nécessaire, mais non pas moins négatif, faux quoique nécessaire.

Pour les Anglais, Socrate n'est qu'un excitateur, un raisonneur, un dialecticien très habile et subtil, qui aiguise aussi l'esprit, lui apprend à raisonner sur les choses pratiques. Il est donc sur le même pied que les sophistes, avec son génie de plus, une personnalité supérieure, sa religiosité et son plus beau caractère.

Inutile de poursuivre ce parallèle, d'insister davantage sur toutes ces oppositions. Mais, nous le répétons, il y a lieu de s'étonner que l'on ait dit et qu'une foule d'écrivains aient répété que l'historien anglais M. Grote et son prédécesseur M. G. Lewes avaient continué

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l'(Buvre de réhabilitation commencée par Hegel, que la thèse du positivisme anglais était entée sur la thèse de Tidéalisme allemand.

Gela ne peut, selon nous, être vrai qu'autant qu'on soutient l'identité des contraires ou que Ton applique ici le système de la transformation des espèces.

n. La conclusion est fadle à tirer et nous la formulons dans les propositions suivantes :

1® Les deux écoles que l'on dit avoir réhabilité les sophistes n'ont pas atteint ce but. Là-dessus, Terreur est complète et manifeste. La raison principale en est simple, c'est que toutes deux sont restées en dehors de l'idée vraie qu'on doit se faire de la sophistique et des sophistes. Nous croyons l'avoir surabondamment prouvé.

2* Les philosophes ou historiens qui ont envisagé la sophistique et les sophistes d'une manière nouvelle, au point de vue de la critique moderne, n'ont pas réformé l'opinion ancienne, mais seulement ajouté des vues nouvelles. Ce qu'ik ont pensé ou écrit peut avoir sa vérité. Toutefois les faits et les raisons qu'ils font valoir à l'appui de leurs opinions sont loin d'être incontestables. Ce qui est évident, c'est qu'ils sont en désaccord sur tous les points essentiels où s'est exercée leur critique, ce qui est une mauvaise marque de la vérité de ce» opinions.

S* Quel que soit le jugement que l'on porte sur ces côtés nouveaux qu'a éclairés et mis en relief la critique moderne, ceux-ci n'ont rien à voir avec la thèse principale, celle de la réhabilitation.

Quelques-uns, au point de vue historique, ont une valeur réelle incontestable. Nous l'avons reconnu volontiers. Mais ce sont toujours des côtés accessoires purement historiques et qui ne concernent en rien le caractère réel, la nature et l'essence de la sophistique, la valeur et la légitimité de ses doctrines. Le rôle de la sophistique et des sophistes dans l'histoire est mieux connu, mieux déterminé et apprécié, voilà tout.

La thèse allemande, sous ce rapport, nous a paru très remarquable et très supérieure à la thèse anglaise et l'on a pu voir les raisons de cette supériorité. Celle-ci, confinée dans son rôle apologétique, ne peut prétendre au caractère réellement scientifique et philosophique. En somme elle n'apprend rien, ne corrige rien, ne réforme rien. Dans ce long plaidoyer, les arguments oratoires sont entachés d'exagération, d'une nature étroite, exclusive, banale et superficielle. C'est une protestation sans preuves sérieuses, une série d'assertions non motivées qui ne résistent pas à un examen sérieux. Les analogies

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