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HISTORIEN DE LA SOPHISTIQUE

(Arisl., Poet., IX.)

Platon a toujours été regardé comme le véritable historien de la sophistique. Ses dialogues sont la source principale où Ton a puisé pour rhistoire des sophistes grecs. Dans Fessai de réhabilitation tenté par la critique moderne, il est accusé d'avoir travesti la sophistique et calomnié les sophistes. On répèle aussi qu'il les a caricaturés (Lewes, Lange). La valeur de ces assertions et des arguments à l'aide desquels on a cru pouvoir les justifier a e'ié appréciée (supra). Mais comme, à cet égard, une certaine confusion peut encore rester dans les esprits, nous croyons devoir ajouter quelques réflexions propres à la dissiper sur le rôle d'historien de la sophistique attribué à Platon, et sur k manière dont il Ta rempli dans ses dialogues.

Partout où, dans ses écrits, Platon combat la sophistique et met en scène les sophistes, il est à la fois historien^ poète et philosophe. C'est sous ce triple aspect qu'il convient de le considérer et de le juger.

Dans ce rôle mixte, il avait à observer à la fois la vérité historique^ la vérité poétique et la vérité philosophique^ trois sortes de vérités différentes, mais qui peuvent très bien s'accorder et se concilier, pouvu qu'on les distingue, qu'on en comprenne bien aussi la nature, les conditions et les règles. Platon a-t-il manqué à ces règles ou les a-t-il observées? C'est ce qu'il s'agit d'examiner.

I. La vérité historique n*est autre que celle des faits eux-mêmes tels qu'ib se sont passés, et que l'historien raconte ou retrace sans altération ni exagération. L'exactitude, la fidélité est la première loi,

la règle essentielle de Thistoire. L*historien n'a jamais le droit de rien changer ni ajouter à ce qu'il sait avoir existé, et ce qu'il a entrepris de nous faire connaître. Il lui est interdit de représenter les faits, les événements, les personnages autrement qu'ils ont été, de prêter à ceux-ci des actes, des idées, des opinions, un caractère qui n'ont pas été les leurs. Toutefois, la réalité pure et simple ne peut être l'objet véritable de l'histoire. L'historien ne saurait tout raconter ou décrire. Dans cet ensemble confus et varié qui s'offre à nous dans le monde réel, il faut bien qu'il choisisse. Ce que, dans ce tout, il doit choisir et faire ressortir, ce sont les faits essentiels, importants, significatifs; ce sont les traits caractéristiques de la figure des personnages. De cela seul doit se composer le tableau réel et vivant qu'il met sous nos yeux. Car lui-même est artiste ; il l'est, quoique son idéal soit le réel et doive rester le réel. Mais, le réel dégagé de ses accessoires est déjà, en ce sens, idéalisé; il constitue une vérité plus haute dont l'essence est une idée, non la simple et pure réalité. Sans cela il n'y a pas d'histoire ni de véritable historien.

Platon est-il resté fidèle à la vérité ^historique ainsi conçue et dans ces conditions?

Avant que, pour les besoins de la cause à plaider et de l'apologie que l'on connaît, on eût affirmé le contraire, les historiens de la philosophie n'avaient pas élevé de doutes k ce sujet. L'un des pins éminents (Tennemann), dont la manière d'apprécier le rôle des sophistes dans la philosophie grecque peut être aujourd'hui trouvée insuffisante, nous semble néanmoins avoir sur ce point jugé très sainement. U a donné des raisons, à notre avis, difficiles à réfuter.

On nous permettra de les reproduire. — c U ne reste que très peu de chose des écrits des sophistes. C'est sans doute une circonstance fâcheuse pour l'impartialité de rhistoire que celle-ci ait été faite par leurs ennemis, Xénophon, Platon, Aristote, puisque les premiers ils ont pris parti avec Socrate contre les sophistes et les ont représentés par les côtés faibles ou mauvais.

c Cependant il n'est pas à croire que ces écrivains aient dû, par esprit de parti, dénaturer les faits, qu'ils les aient forcés ou exagérés* Les sophistes étaient presque contemporains ou, au moins, trop voisins du présent pour qu'ils eussent osé blesser les droits de la vérité et débiter des mensonges que les lecteurs auraient pu saisir avec la main. Quoique leur propre manière d'envisager les choses et l'atta* chôment à leur propre système dussent engager ces philosophes à traiter injustement, sous plusieurs rapports, les sophistes, ils devaient au moins respecter les faits historiques. Que tous ces écrivains, dont

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aucun ne répétait l'autre, malgré la diversité de leurs opinions et de leurs intérêts, se soient accordés, sur les faits principaux, c'est une preuve de la vérité de leur exposition. Et que doit-on attendre autre de leur noble caractère? A la vérité, Athénée nous raconte que Gorgias aurait dit, après avoir lu le Gorgias de Platon, qu'il n'avait rien dit de ce que Platon lui faisait dire, et qu'il n'avait entendu rien de semblable (Athénée, Deipnosophistey liv. XI). Mais on peut douter^ avec grande raison, que Gorgias ait tenu ce propos, quand il est incertain que Gorgias vécut encore après la 95« olympiade, dans laquelle Platon a écrit ce dialogue. Sohleiermacher fait remarquer combien est faible l'autorité d'Athénée (trad. de Plat., n, I, 468). Mais, supposé que le fait fût vrai, il ne jette aucune ombre sur la fidélité historique de Platon. Car il n'est pas nécessaire que le dialogue se soit réellement passé entre les personnages qui y figurent. Il suffit que d'ailleurs ces personnages parlent comme ils auraient parlé s'ils s'étaient rencontrés. C'est là un des caractères du dialogue de Platon dans lequel il est difficile de le surpasser. On voit combien Platon, dans ses fictions, a conservé le caractère réel des personnages. C'est ce qui se voit dans la peinture de Gorgias. Avec quelle précision n'y a-t-il pas caractérisé chaque sophiste? Chacun y a son langage, sa manière d'agir. Cela n'est nulle part plus manifeste que dans le ProtagorcLSy où plusieurs sophistes sont mis en scène à la fois. Tout cela est une preuve du soin et du talent avec lesquels Platon a représenté ces hommes dans leur originalité.

c U ne s'agit pas de savoir ce que Platon leur fait dire, mais s'ils ont parlé selon leur caractère individuel. Du reste, Platon n'oublie pas d'exposer leurs opinions joar(*ca/t^es, sans leur en prêter d'étrangères. Enfin Platon s'est défendu du reproche de partialité à l'égard des sophistes, puisqu'il leur rend justice. Il reconnaît qu'ils possédaient des connaissances variées et rares; mais il leur refuse le sens philosophique et le sens moral (Humanitât), jugement que ratide tout homme impartial ami de la vérité.

« Mais rien ne prouve mieux que Platon représente les sophistes tels qu'ils furent, que l'accord d'Aristote avec lui. Lorsque des hommes dont la manière de penser est si différente et sur tant de points ont des vues opposées se confirment l'un l'autre sans qu'on puisse saisir le moindre concert entre eux, celte harmonie ne peut s'expliquer que par la vérité des faits et la justesse de leurs jugements. L'écrit d'Aristote sur les sophistes à lui seul prouve combien Platon a exactement représenté les sophistes et leurs artifices. (Tennemann, Gesch. der PhiL, t. U.)

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A ces raisons dous ne voyons pas trop ce qu'on pourrait objecter. Il y aurait à citer plusieurs passages sur les sophistes où Platon, tout en blâmant remploi qu'ils font de leur talent et de leur savoir, rend hommage à leurs qualités brillantes, non toutefois sans ironie, ce qui est dans son rôle, mais n'altère en rien la vérité historique ^ Il est donc prouvé, selon nous, que, dans la partie de ses œuvres où Platon remplit le rôle d'historien, il n'a en rien manqué aux conditions de la vérité historique, mais qu'il a, au contraire, pris soin partout de s'y conformer.

Mais Platon n'est pas, à proprement parler, historien. Il est avant tout philosophe, et de plus il est artiste et poète. Adversaire déclaré des sophistes, il avait comme tel le droit non seulement de les faire connaître et de les juger, mais de les peindre. U a pu faire un tableau de la sophistique, et de chacun des sophistes tracer un portrait plus ou moins comique ou satirique, qui néanmoins fût vrai au sens artistique et poétique, sans pour cela mentir en rien à la vérité historique. Peut-on dire qu'il ait manqué aux conditions de son art, que sous ce rapport il ait calonmié ou même caricaturé les sophistes? C'est un nouvel examen à faire et qui permettra d'en juger.

n. Aristote, dans sa Poétique (ch. IX, % 3), a dit de la poésie qu'elle est plus générale et plus philosophique que l'histoire. Dans ce sens, elle est aussi plus vraie. En quoi consiste cette nouvelle vérité, distincte de la précédente? Elle n'est autre que l'idéal.

Mais l'idéal du poète ou de l'artiste lui-même, qu'est-il? et en quoi consiste sa vérité? Elle consiste selon nous, en trois choses, qui ellesmêmes doivent s'accorder : 1® la vérité de Vidée que l'artiste représente on veut représenter, S^ la vérité de la forme qu'il donne à cette idée; 3^ la vérité du lien qui doit les unhr et qui est sa vitalité, l'unité vivante résultant de l'accord parfait des deux termes.

Ainsi, Vidée de l'objet que l'artiste a choisi de représenter doit être son idée vraie, l'essence véritable de la chose qui est le fond même de son œuvre. Ce type vrai, il n'a pas le droit de le changer,

1. Quant à Taccord entre Aristote et Platon que Thistorien a^ec raison signale, il est difficile d'amoindrir la valeur de Targament qnMl en tire. C'est en vain qne Amédëe Wendt ressaie: « Aristote, selon lui, ne considère la sophistique que conformément à son but, seulement le côté de la fausse dialectique. • A. Wendt se trompe. Partout ailleurs Aristote parle des sophistes dans le même sens que son maître. Dans le traité de la Réfutation des sophistes, le début seul prouve que c'est bien l'opinion générale qu'il a des sophistes et qu'il s'agit de la sophistique entière. La définition qu'il donne de la sophistique, ce qu'il dit du caractère des sophistes qu'il compare à des gens fardés, d'une fausse parure, gonflés comme des victimes, etc., ne laisse aucun doute à cet égard.

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