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de Taltérer, de le défigurer; il doit, au contraire, le maintenir dans sa pureté, le représenter, Texprimer, le faire reluire plus clairement qu'il n'apparaît dans la réalité. — La forme qu'il donne à cette idée elle-même doit être vraie ; prise dans la nature ou dans le réel, en reproduire exactement les formes et les lois. Si c'est à l'histoire qu'elle est empruntée, elle doit être conforme à la réalité historique, quoique dépouillée de ses accidents, idéalisée et combinée en vue de l'effet ù produire, de l'idée à mettre en lumière, à manifester ou exprimer. — Enûn le lien des deux termes doit être un lien vivant, non artificiel et artificiellement ou abstraitement formé. Le tout sera l'image vivante d'une idée, image plus expressive et par conséquent, sous ce rapport, plus vraie, selon le mot d'Aristote, que la vérité de l'histoire.
En tout cela, néanmoms, l'artiste n'est plus, comme l'historien, assujetti, enchaîné tout à fait au réel. L'exacte imitation de la réalité, dans la représentation, ne peut lui être imposée. Le champ libre de la fiction lui est ouvert et il lui est donné de le parcourir librement, quoique dans de certaines limites qu'il est bon de rappeler et de préciser. 1« L'idée, sans doute, il ne doit ni la changer ni l'altérer. Elle doit rester ce qu'elle est, apparaître telle qu'elle est, mais plus lumineuse, reluire au sein de la fiction et par là être plus vraie. — 2° Quant à la forme, c'est sur elle surtout que s'opère le changement et que s'exerce la liberté du poète. Celle-ci, il a le droit de la modifier et, dans de certaines limites, de la changer. Néanmoins, toutes les fois ({u'il représente ou met en scène des personnages historiques, il n'a pas le droit de changer les traits principaux connus de leur caractère, leurs idées, leurs mœurs, leurs habitudes. Par là, il reste d'accord avec la vérité historique. Mais, pour tout le reste, il a la main libre; il est libre dans le choix des situations où il les place, dans l'action qu'il imagine, dans la combinaison des divers éléments qui concourent à la rendre dramatique et intéressante, dans l'invention des incidents, des accessoires et des détails, dans les discours qu'il prête à ses personnages, etc. — 3* Pour ce qui est de la vie qui doit animer le tout, de l'harmonie répandue dans l'ensemble, là-dessus il n'y a pas de préceptes à donner, c'est là que se révèle le talent ou le génie de l'artiste. C'est avec ces règles qu'il convient de juger Platon, comme poète et comme artiste. Ses dialogues sont des œuvres d'art, de véritables comédies, quoique non pas tout à fait des satires. Le mot est moins juste.
Est-il ou non resté fidèle à son rôle de poète comique ou, si l'on veut, même satirique? A-t-il dépassé ce droit? Est-il sorti de ce rôle? Par la manière dont il a représenté les sophistes, est-on soi-même
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fondé à dire qu'il les a travestis et calomniés, qu'il les a même caricaturés? (Lewes.) A-t-ii, comme on le dit encore (Grote), par là intro* duit le mensonge dans l'histoire? (Lewes, Grote.) Â-t-il perverti le sens moral de ses contemporains, et d'avance celui de la postérité qui, elle aussi, devait les juger? A-t-il à lui seul, ou pour la plus grande part, créé cette fausse légende que la critique moderae avait le devoir et la mission de détruire, afm de rétablir la vérité historique altérée et défigurée par le grand philosophe, le disciple illustre de Socrate? (Ibid.)
Pour décider ce point comme il conviendrait de le faire, il faudrait passer en revue tous les dialogues de Platon, où la sophistique est représentée en général et sous toutes ses faces, où les sophistes euxmêmes sont mis en scène et jouent un rôle distinct, étudier tous ces personnages, nous arrêter devant chacune de ces figures, en interroger les traits généraux et particuliers, etc. On verrait si, sur tout cela, Platon est resté fidèle observateur de la vérité poétique, sans violer les droits de la vérité historique.
Cet examen, que nous ne pouvons faire, maintes et maintes fois il a été fait par la critique littéraire ancienne et moderne^ et le résultat a été invariablement le même. C'est que précisément on a toujours admiré avec quel art et quelle fidélité ces conditions dans Platon ont été observées. Bornons-nous aux traits généraux du cadre que nous avons tracé.
lo Vùlée qui est donnée par Platon de la sophistique et des sophistes est-elle vraie? Nous croyons l'avoir ailleurs surabondamment prouvé. On nous dispensera d'y revenir. Oui, c'est bien la vraie sophistique, ce sont les vrais sophistes que Platon a représentés. Si l'idée est vraie au point de vue artistique, elle ne l'est pas moins au point de vue historique, bien qu'ils soient idéalisés. L'une des deux vérités ne nuit pas à l'autre, elle ne Tobscurcît pas; au contraire, elle l'éolaire; en tout cas, elle ne raltère ni ne la défigure. La sophistique est représentée telle qu'elle fut et telle qu'elle est en elle-même, dans son essence générale et propre ; elle apparaît sous toutes ses faces principales, métaphysique ou théorique, logique, philologique, morale ou pratique, politique, religieuse, esthétique et de fausse rhétorique. Il n'y a aucun de ses aspects principaux qui soit omis et qui ne soit parfaitement reproduit dans sa vérité. Le tableau poétique n'en est que plus vrai. Le poète y a fait son office de peintre fidèle, sans pour cela contredire l'historien ni le faire mentir. A considérer l'œuvre totale, quel est le lecteur, un peu instruit et éclairé, suffisamment versé dans ces matières, qui se kissera abuser pour ne pas distinguer dans le dialo-
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gue platonicien les deux vérités, ce qui est fictif ou poétique et ce qui est historique?
2o J'insiste spécialement sur les conditions relatives à la forme et au mode de représentation, ce qui constitue un des hauts mérites de la composition dans l'œuvre platonicienne.
Sans doute, disons-nous, la fiction, qui est la création môme du poète, est pour beaucoup dans cette œuvre, et sa part est très grande. Tout y est ici inventé, combiné, construit dans Tensemble et les détails, en vue de Tidée k représenter, sebn les lois mêmes de Tart, qui sont, en môme temps, les droits de la libre fantaisie. Mais, personne ne s'y trompe, à moins d'ôlre un ignorant pour lequel Platon n'a pas écrit et pour lequel tout dans les écrits du philosophe doit ôtre lettre close.
On a pris pour exemple Gorgias et le propos douteux qu'on lui attribue. Nous le prendrons aussi. Certes, dirons-nous, le Gorgias réel pouvait bien, dans la pièce qui porte son nom, ne pas se reconnaître ou ne pas le vouloir; car il est certain que ni lui ni Polus ni ailleurs Protagoras ou Prodicus n'ont pas tenu ces discours ni figuré dans les scènes où ils sont mis en face de Socrate, par lui refutés et tournés en ridicule. Socrate lui aussi, Socrate surtout, est idéalisé dans sa doctrine, n est plus difficile môme, dans les dialogues socratiques, de discerner et de retrouver le vrai Socrate ou plutôt le Socrate réel.
Mais qui a jamais osé affirmer que, dans ses traits essentiels et principaux, ce ne fût pas le vrai Socrate? Il n'a pas plus été changé ou transfiguré que les chefs de la sophistique, Gorgias et Protagoras, n'ont été calomniés et les autres caricaturés. Ce mot môme appliqué aux derniers sophistes manque totalement de justesse. Le vrai est que Platon, artiste et poète, les a représentés à la fois tels qu'ils furent et tels qu'ils devaient ôtre, comme le veut simplement la vérité poétique. Autrement, les contemporains l'auraient remarqué. Les sophistes ne manquaient pas de partisans. Eux- mômes auraient inévitablement protesté, ce dont il n'y a aucune trace dans les écrits d'alors ni des âges postérieurs. Bref, dans tous ces tableaux, grands ou petits, où figurent les sophistes et où la sophistique, sous tous ses aspects, nous est représentée, la vérité poétique, mélange de réel et d'idéal, distincte de la vérité historique ne la contredit pas, elle l'élève à une plus haute puissance. Celle-ci y devient plus claire, plus transparente, plus facile à reconnaître. Elle a un caractère plus général et plus philosophique selon le mot profondément vrai d'Arislole. En faire un reproche à Platon, c'est lui contester sa prérogative comme poète et lui faire un blâme d'un de ses plus hauts mérites. Les dialogues de Platon ne sont pas des morceaux d'histoire ni des
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mémoires comme ceux de Xénophon, quoique ceux-ci soient conçus d'après un but apologétique. Ce sont de véritables drames, des drames satiriques et comiques, aussi bien que des compositions philosophiques. Les personnages sont bien des personnages réeb. Les principaux, Gorgias^ Protagoras^ ProdicuSj Bippias, Polus^ Trasymaquey sont vrais en ce sens; de même les figures secondaires, ÈuthydèmBy Dionysodore, D'autres, Euthyphron^ Ménoriy Calliclés y sont peut-être fictifs; mais tous sont des types vivants, non des abstractions réalisées. Là où la fiction domine et se mêle à Thistoire, les deux vérités se distinguent et la distinction, en ce qui est essentid, est facile à faire.
C'est tout ce qu'on doit exiger du poète. Gorgias, dit-on, ne s'est pas reconnu dans le dialogue qui porte son nom. Cela n'a rien d'étonnant.
Cela devait être, comme Tennemann le fait remarquer. Il n'a pas dit ni pu dire tout ce que Platon met dans sa bouche. Seulement le caractère du personnage est parfaitement observé, et, quant à sa doctrine, il serait difficile de dire qu'elle ne fut pas la sienne. Que le sophiste, habile rhéteur. Tait dissimulée dans ses principes, palliée dans ses conséquences, qu'il se fût contredit lui-même en voulant la défendre, qu'il eût refusé de la reconnaître, rien de plus naturel. C'est l'affaire de la dialectique de Platon de mettre à nu les contradictions, de dévoiler ces inconséquences. Cela est du ressort d'une autre vérité, la vérité logique, dont il sera question plus loin. Mais tout cela n'a rien de contraire à la vérité historique.
n y a plus : on peut dire que partout Platon est très attentif à ne pas violer ni blesser en rien cette dernière vérité, qu'il la respecte même comme poète, avec une extrême fidélité. C'est ainsi que, comme la critique littéraire l'a judicieusement observé, pour ne pas blesser la vérité historique qui fait de Gorgias un personnage important, qui fut l'auteur de la rhétorique et un orateur remarquable, il a soin, dans le dialogue qui porte son nom, de lui ôter la parole, dés que la discussion prend pour lui un tour offensant et embarrassant, et de la donder à son disciple Polus, qu'à son aise Socrate peut railler et tourner en ridicule. Plus loin, Polus lui-même, réduit au silence, cède la parole à Calliclès, personnage inconnu, peut-être fictif. Celui-ci, l'hôte et l'ami des sophistes, peut, sans ménagement, avec une hardiesse impudente, soutenir la thèse odieuse de la force ou du droit du plus fort comme principe des lois et des institutions humaines. Cette thèse, virtuellement sinon formellement celle des sophistes et qu'ils n'auraient pas avouée dans ces termes, n'est pas moins en réalité le dernier mot de la théorie oratoire comme de la politique des sophistes.