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Le fond de la pièce, c'est It sophistique; elle est exactement représentée; mais le mensonge, Tindigne calomnie est dans la forme qui lui est donnée : c'est d'avoir pris pour représentant de la sophistique Socrate, l'adversaire des sophistes, lui le vrai sage, le vérilable philosophe; de l'avoir en lui comme incamée et personnifiée. C'est à la fois un contresens poétique et une calomnie au point de vue historique, comme c'est une contre-vérité philosophique. Le poète luimême n'a pas le droit de tromper ainsi le public. Le mensonge n'eût-il pas eu de suite (et il en a eu, V. Platon, âpologib), c'est une faute grave, môme au point de vue de l'art. La critique en vain a cherché à l'absoudre.
Platon n'a rien fait de semblable, à l'égard des sophistes. Q ne les a ni calomniés ni caricaturés, mais représentés tels qu'ils furent et tels qu'ils devaient être; il les a fait enseigner, parler selon leur caractère, vrai et bien connu, dans toutes les situations où il les a placés. Les personnages qui, comme sophistes, figurent dans ses dialogues, Protagoras, Gorgias, Prodicus, Hippias, Polus, je l'ai dit, apparaissent avec la figure qui leur est propre et aussi avec la doctrine qu'ils professent. Les discours que Platon leur fait tenir sont en parfaite harmonie avec leur caractère.
Les doctrines qu'ils professent sont leurs vraies doctrines, dépouillées, sans doute, des contradictions qui s'y trouvaient mêlées, celles-ci devenues plus saillantes et qui devaient davantage ressortir. Il en est de même des autres sophistes qui s'offrent sous des traits plus odieux ou tout à fait ridicules, de Calliclès, de Thrasymaque ou de Dyonysodore, d'Euthydème, du devin Euthyphron, etc. Platon, qui ne les a pas calomniés, n'est jamais descendu jusqu'à la caricature; mais il a proportionné le degré de son ironie et la forme de sa plaisanterie au degré de grotesque et de ridicule où était tombée la sophistique ellemême dans ses derniers représentants. Et nous le disons nettement, si quelqu'un est ici calomnié, c'est Platon lui-même, Platon, qui n'a jamais fait ce qu'a fait Aristophane, comme lui menti à la vérité historique et philosophique, mais vengé son maître des calomnies qui lui avaient été prodiguées.
Ainsi se vérifie et se confirme le mot d'Arislote : la poésie est plus générale et plus vraie que l'histoire, sans qu'on puisse en inférer ni ajouter que cette manière d'entendre la vérité soit opposée à la vérité historique. Seulement il faut qu'on les distingue.
Il ne faut pas craindre de hautement le dire : c'est l'éloge qui doit prendre ici la place du blâme. Platon comme poète, autant que comme philosophe et plus qu'historien, a rendu un des plus grands
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services à rhumanité en lui offrant, dans tonte leur vérité idéale ou poétique, Timage vraie, le tableau de la sophistique et des sophistes.
Il a composé une galerie de portraits où non seulement la sophistique, dans sa généralité, mais chacune de ses faces, est fidèlement reproduite avec les traits qui les distinguent et les caractérisent. Il y a le métaphysicien, le logicien, le grammairien, le moraliste, le politique, le théologien, le rhéteur; quelquefois tous les traits se mêlent dans la môme figure. Tout cela nous apparaît dans un miroir fidèle et grossissant où Ton peut voir et contempler dans leur vérité et leur variété tous ces types fidèlement représentés.
Certes, j'en conviens, ce ne sont pas les modèles les plus beaux que l'humanité ait i nous offrir; mais on les reconnaîtra toujours comme des types qui malheureusement se reproduisent à toutes les époques.
Mais, dira-t-on, s'il a fait des satires ou composé des comédies, Platon n'est toujours pas un historien. Sans doute, et qui le conteste? il faudrait prouver : 1* que, là où il est poète, les deux vérités historique et poétique se contredisent ; 2^ qu'il n'y a pas lieu de les distinguer du moins dans la généralité; 3* que, dans la partie fictive ou poétique, il a falsifié, altéré, défiguré l'histoire. C'est ce qu'on ne fait pas et ce qu'on ne fera pas. On ne donne que des assertions dénuées de preuves, entachées d'exagération et trop clairement intéressées (V. supra).
Je vais plus loin et je le dirai hautement : il est très heureux que Platon n'ait pas été un pur historien, qu'à l'égard des sophistes il ne soit pas resté sur le terrain de l'histoire et de la vérité historique.
Pourquoi? Le voici : et c'est ici qu'apparaît toute la vérité du mot d'Aristote et l'efficacité de l'art, sa portée. La sophistique, dans la réalité, c'est l'apparence, une fausse apparence du vrai qui elle-même se donne pour la vérité qu'elle n'est pas. Or, vis-à-vis d'un pareil phénomène historique qui est un mensonge, l'histoire elle-même est insuffisante, sinon impuissante. L'art, cet interprète supérieur, interpres sacer (Hor.), est bien autrement puissant. Par sa haute vertu expressive et représentative, il est autrement vrai. L'art seul rend cet éminent service à l'esprit, tout en lui montrant la vérité sous un voile transparent, de déchirer le voile faux du réel, de briser le masque, d'écarter la fausse apparence, en un mot de faire apparaître dans une image plus vraie l'essence même ou l'idée. Il montre dans toute sa vérité ce qui sous un faux semblant se cache et se dissimule, 8*enveloppe d'équivoques, d'ambages; ici, c'est cette fausse sagesse qui, comme dit Âristote, sait se farder, se parer comme on pare les victimes {Réf. Soph., I).
Platon, comme artiste, a montré la sophistique dans sa vérité vraie,
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sinon dans sa réalité qui est la réalité fausse. Les sophistes avaient trompé, séduit, ébloui le peuple athénien, ce peuple lui-même subtil et léger, amoureux des belles apparences, lui-môme, nous dit Platon, passablement sophiste, le plus grand des sophistes {Rép., VI). Platon, artiste et poète, a restitué à la sophistique et aux sophistes leur vraie figure, dans ses traits essentiels et caractéristiques.
Le public appelé à voir ce spectacle et à le comprendre ne devait pas être seulement ce peuple déjà corrompu et frivole d'Athènes ; il devait se composer de tous les hommes éclairés de tous les âges et de tous les pays, surtout aux époques où la sophistique partout reparait avec les mêmes traits et les mêmes effets funestes, avec toutes ses dangereuses conséquences. Ce public choisi, éclairé, intelligent, lui aussi sait très bien distinguer dans de pareilles œuvres ce qui est de Tart ou de la fiction et ce qui est la réalité purement historique, comme aussi ce qu'est une plus haute vérité : c'est pour lui que Platon a composé ses dialogues.
Et il l'a fait, remarquons-le, précisément à une époque et à un moment de l'histoire où l'alliance de Fart et de la philosophie est encore étroite, où la philosophie et la poésie n'ont pas encore cessé de se donner la main, de vivre dans une étroite et intime union. Plus lard, il eût été trop tard. Aristote lui-même, le disciple, avec qui ce moment a cessé, lui vraiment prosateur et vraiment historien, n'aurait pu faire ce que son maître a fait ou aussi bien que lui; mais, s'il ne le fait pas, il ne le contredit pas; plutôt il le confirme. La critique aujourd'hui nous paraît singulièrement mesquine, étroite et inintelligente, qui méconnaît tout cela. C'est elle qui nous semble en ce point dénuée du sens historique, quand elle fait un reproche à Platon de n'avoir pas été simple historien et, selon elle, en cela peu véridique. Elle méconnaît ainsi les droits respectifs de l'art et de l'histoire et 1q rôle des deux puissances. '*'
Mais reprocher à l'artiste philosophe d'avoir à l'égard des sophistes égaré et faussé l'opinion, établi un préjugé qui se serait propagé et perpétué pendant des siècles, c'est ignorer, disons-nous, le rôle de l'art. Selon nous, c'est l'éloge contraire qui est ici à décerner. Le génie de Platon a créé une œuvre immortelle, à la fois idéale et réelle, où l'idéal mêlé au réel le rend plus vrai, corrige le réel lui-même falsifié, offusqué de traits contraires. Une pareille vérité projette sa lumière dans l'avenir et aujourd'hui comme alors nous éclaire.
Tel est le grand mérite de Platon comme poète comique et satirique ou comme artiste. Dans cette œuvre mixte, historique et philosophique, personne ne l'a ni surpassé ni égalé. Ses dialogues nous repré-