‹ La philosophie ancienneChapitre 153 sur 194 · PLATON HISTORIEN DE LA SOPHISTIQUE · texte numérisé non relu

PLATON HISTORIEN DE LA SOPHISTIQUE

sentent comme disséminée en plusieurs actes la grande comédie des sophistes. On conçoit qu^elle ne soit pas du goût de ceux qui, abusés ou non, ont leurs raisons d'être plus indulgents. Certes je ne leur fais pas cette injure de les assimiler aux sophistes. J'ai dit seulement pourquoi ils peuvent éprouver pour ces personnages une secrète sympathie ; mais tout cela ne change rien, ni à Topinion qu'on doit avoir de la sophistique et des sophistes, ni à la vérité du rôle que s'est donné Platon comme poète en nous les représentant.

Il nous reste à examiner si la vérité philosophique, qui, elle aussi, a ses règles et ses conditions, est également satisfaite par la manière dont Platon, comme philosophe, a exposé et jugé les sophistes ou si cette vérité, par lui altérée, contredit la vérité historique.

in. 11 y a deux manières d'entendre la vérité philosophique d'une doctrine ou d'un système. Elle consiste, d'abord et avant tout, dans la conformité de cette doctrine avec la vérité absolue, dont la connaissance humaine ou la science doit être au moins à quelque degré le reflet ou Timage. A ce point de vue, selon nous, la sophistique est jugée et irrévocablement jugée. Le jugement qu'en a porté Platon et avec lui toute l'antiquité est vrai et doit être maintenu. Il n'a pas été abrogé ni modifié par la critique moderne. Platon a bien défini la sophistique dans son essence ; il Fa bien décrite et bien appréciée, ce qu'on a depuis apporté de nouveau pour prouver le contraire n'y change rien et ne fait que le confirmer. Nous ne reviendrons pas sur ce qui a été dit dans le travail de revision auquel nous nous sommes livré au sujet de la réhabilitation des sophistes (V. supi^a).

Mais il y a une autre manière d'entendre la vérité d'une doctriac ou d'un système. Qu'est-elle pour l'historien chargé de nous les faire' connaître, surtout si cet historien est lui-même philosophe et si à l'exposé qu'il en fait se joint la critique, celle-ci même étant l'objet principal dans l'œuvre qu'il a entreprise?

Cette vérité, c'est la vérité logique^ indépendante ou distincte de a vérité absolue ou métaphysique^ laquelle réside surtout dans ses principes.

Sur ce point et par ce côté, Platon est également attaqué, taxé d'inexactitude, au moins d'injustice à l'égard des sophistes. Là-dessus encore, nous tenons à le justifier.

La vérité dont il s'agit, la vérité logique^ on sait en quoi elle consiste : c'est la parfaite concordance de toutes les parties d'un système, ce qui en fait Yunité. Elle est dans la liaison étroite des conséquences avec le principe, dans le rapport des idées les plus diverses avec

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ridée principale qui est la base ou le centre du système. Ce système ainsi conçu, c'est le système vrai, quelquefois différent du réel, qui peut même être opposé en certaines parties. L'opération pour rhislorien philosophe consiste précisément à écarter toutes les inconséquences et les contradictions apparentes ou réelles, les accessoires ou les éléments hétérogènes qui plus ou moins dénaturent ou voilent ridée, s*y mêlent, l'altèrent, empêchent de voir clair dans ce qui est sinon réellement, logiquement la vérité de ce système.

Or c'est ce critérium que Ton reproche à Platon (Id., ibid.) d'avoir appliqué à la sophistique et aux sophistes. On déclare que jamais historien, sans être injuste à l'égard d'une opinion quelconque, d'une doctrine philosophique ou particulière, n'a le droit de la juger ainsi, qu'en ce faisant il la mutile ou la défigure. On se sert de comparaisons dont l'effet, si elles étaient vraies» serait presque de ridiculiser Platon et de le rendre odieux ^

Un pareil reproche, disons-le, nous parait pour le moins irréfléchi. Cette forme de critique, qui se croit supérieure parce qu'elle est ou parait plus libérale, est tout à fait contraire à l'idée qu'on doit se faire d'une véritable histoire de la philosophie. U ne sera pas difficile d'en donner les raisons.

L'historien, selon nouSi a le droit et Je devoir d'user de cette méthode. Autrement, il n'est pas même un historien, à plus forte raison s'il est un critique et un philosophe. Platon l'a fait à l'égard des sophbtes, d'abord parce qu'il n'y a pas moyen même d'exposer sans cela fidèlement une doctrine, encore moins de l'apprécier et de la juger. Aristote, le premier véritable historien de la philosophie ancienne, l'a employée à l'égard de tous ses devanciers; il s'en est servi à l'égard de son maître Platon lui-même, et l'on sait s'il a poussé loin la sévérité de cette méthode, dans l'exposé si souvent répété de sa théorie des idées. En a-t-il abusé? C'est une autre question; mais ce droit, il l'avait et on ne saurait le lui contester.

Et l'on voudrait que ce droit de tout historien philosophe, Platon ne l'ait pas eu à l'égard des sophistes! Ce droit, je l'ai dit, c'est de ramener les doctrines les plus diverses à l'unité de leur principe, d'en montrer la liaison, l'accord et la concordance, l'homogénéité et la parenté ; c'est de déduire les conséquences véritables et rigoureuses des principes, d'en dévoiler les contradictions, d'en écarter les fausses apparences, surtout les inconséquences, de faire justice des pures assertions, des palliatifs, etc. U nous semble que c'était le cas ou

1. M. Lewes compare non seulement Platon à Beattie jugeant Berkeley, mais à Calvin faisant brûler Senret {Ibid.).

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