‹ La philosophie ancienneChapitre 154 sur 194 · PLATON HISTORIEN DE LA SOPHISTIQUE · texte numérisé non relu

PLATON HISTORIEN DE LA SOPHISTIQUE

jamais de faire ici Tapplication de cette méthode, et Ton ne pouvait s'y montrer trop sévère. Si, sous prétexte d'esprit large ou d'indulgence, de justice ou d'impartialité, il fallait la mettre de côté ou la remplacer par une autre, ou même l'adoucir ou la tempérer, je ne vois pas ce que la vérité scientifique et même historique y aurait gagné.

Il est vrai qu'on nous dit, et c'est une partie importante de la thèse anglaise (V. M. Grote), que les sophistes n'avaient point de doctrine qui leur fût commune et que la sophistique dans cette unité, comme corps de doctrines, n'a jamais existé, qu'elle est un fantôme; mais nous savons à quoi nous en tenir, à ce sujet, de la réalité de ce fantôme comme de la valeur philosophique et de la profondeur d'une semhlahle critique (Y. supra).

Bref, selon nous, pour exposer, discuter et apprécier une doctrine, celui qui s'en fait l'historien est toujours ohligé de ramener cette doctrine à sa vérité logique, c'est-à-dire à l'unité de son idée. Il est ohligé de démêler cette idée, de la retrouver dans toutes les parties qui la constituent et qui la développent, de la suivre sous ses formes diverses, de la confronter avec les autres parties ou les autres formes, d'en mettre à nu et d'en déduire les conséquences théoriques et pratiques, morales, religieuses, etc. Le système ainsi conçu peut ne pas ressembler toujours et tout à fait au réel, mais c'est le vrai système ou le système vrai. Ceci ne peut prêter à une accusation d'inexactitude ou d'injustice, ni valoir à l'historien philosophe le reproche d'infidélité ou de travestissement; on ne peut dire qu'il a calomnié et falsifié ou défiguré ni caricaturé le système. Loin de là : il l'a réintégré dant sa vérité.

Il arrive, il est vrai, quelquefois, souvent même, que l'historien a failli dans l'exécution de son œuvre, qu'il a prêté à la doctrine des côtés ou des pomts qui n'y sont pas et, alors, il n'est plus dans le vrai, mais il faudrait montrer que Platon l'a fait pour les sophistes. On l'a dit; l'a-t-on prouvé? C'est autre chose. Mais dépouiller une doctrine de ses accessoires, en écarter les éléments hétérogènes et contradictoires qui la compliquent, en masquent ou en altèrent l'idée ou la notion véritable, je le répète, c'est une opération non seulement permise et légitime, mais inévitable. Tout ce qui nuit à l'homogénéité d'une doctrine philosophique, ce qui empêche d'en voir la liaison des parties, l'ensemble de ses conséquences, doit être écarté. C'est le seul moyen de l'exposer comme d'en faire la critique, d'y voir clair et de la faire connaître, d'en apprécier la valeur, le mérite et la portée, le rang et le rôle dans la suite des systèmes.

C'est la merveilleuse puissance de la dialectique platonicienne et

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socratique d'avoir accompli celle œuvre vis-à-vis des sophistes^ d'avoir démôlé et dévoilé ces contradictions, mis à nu ces artifices. En quoi cela était-il contraire à la vérité historique?

Ce qui caractérise la sophistique et Tari du sophiste, n'est-ce pas celle souplesse et celle habileté à échapper aux étreintes de la logicfue et du raisonnement, à pallier les défauts, les vices et les contradictions d'une doctrine, à la revêtir de faux semblants, à dissimuler ou renier les conséquences théoriques et pratiques. Reprocher à Platon d'avoir fait passer au creuset de sa logique celle fausse et spécieuse doctrine, c'est lui reprocher le plus grand service qu'il ail pu rendre à Tespril humain, à la science et à la conscience humaine.

Une raison décisive, déjà dite, mais qu'il est bon de rappeler, est celle-ci : Les sophistes avaient deux doctrines, l'une d'apparat, qu'ils enseignaient en public, l'aulre plus réelle et plus secrète, pour les initiés, celle-ci pleine de réticences, de contradictions el d'inconséquences, de faux semblants qu'il fallait mettre à nu et faire ressortir. Le critérium de la logique seule pouvait mettre en évidence ces contradictions et montrer le système à la fois dans son unité et sa vérité.

El précisément, pour qui sait les lire, le haut intérêt et le grand mérite des dialogues de Platon, comme dialecticien et logicieUf n'estce pas d'avoir rendu palpable cette unité sous la variété de ses formes les plus diverses ? Partout cette unité rayonne dans toutes les parties de cette admirable polémique. Quel que soit le sujet Irailé ou débattu, ridée est toujours la même; qu'il s'agisse du vrai ou du faux, du bien ou du mal, du beau ou du laid, du juste ou de l'injuste, du saint ou de l'impie, et même des questions les plus éloignées du principe, comme de la science des mots el des élyraologies {Cratyk)y de l'éloquence ou de la rhétorique [Gorgias)^ on voit que c'est toujours la même cause qui se plaide, la môme doctrine qui se montre ou se cache, qui ouvertement ou d'une façon latente est dévoilée et combattue.

Dans les détours de ce labyrinthe, c'est toujours le même fantôme que l'on poursuit et (jui vous échappe, le même Prolée que la logique saisit et enchaîne. Llronie socratique, qui se joue avec une merveilleuse facilité dans ce dédale, fait admirablement ressortir loules ces coulradiclions et tous ces vices de la doctrine des sophistes.

Nous avons donc ici non seulement à louer, mais encore plus à admirer Platon dans l'application qu'il a faite de cette méthode aux sophistes et à la sophistique.

Mais, nous dit-on, c'est là toujours de la polémique, non de l'histoire véritable. L'histoire des systèmes ne consiste pas seulement à les montrer dans leur unité rigide et leur abstraite simplicité, à les juger et

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apprécier de môme. Sans cela, la réalité du système nous échappe. Celle-ci, c'est Tunité complexe dans sa totalité. Elle est souvent pleine d'inconséquences et de contradictions. Le devoir de Thistorien est de les reproduire avec fidélité, de tenir compte des contradictions ellesmêmes. Qui ne sait que souvent la meilleure partie d'un système est dans ses contradictions? Quelle est la doctrine philosophique ou autre qui peut soutenir une pareille mtique? Platon, tout le premier, en serait la victime. Arislote n'y échapperait pas. Deseartes, Leibniz, Kant, ainsi jugés, traînés devant ce tribunal de la logique pure, seraient condamnés. C'est Calvin faisant brûler Servet, etc. (Lewes). Si donc la polémique a ce droit, l'histoire ne l'a pas; sa mesure est tout autre. Beaucoup plus équitable et plus indulgente, elle tient compte des vérités mêlées aux erreurs, des assertions même qui contredisent les principes, des services rendus, etc. C'est ce critérium, non celui d'une impitoyable logique, qui est la justice vraie, l'impartialité historique; elle seule donne la véritable intelligence des doc*trines.

A cette objection nous croyons pouvoir faire plus d'une réponse. i^ Platon n'est pas un pur historien. La polémique^ en effet, est le trait saillant, caractéristique de ses dialogues. Il est à regretter, peut-être, que la sophistique et les sophistes n'aient pas eu leur véritable historien. Ce n'est pas sa faute. Quant à lui, on ne peut lui demander autre chose que de n'avoir pas violé ni altéré la vérité historique. — 2* Nous le disons sans détour, la sophistique ne nous parait pas bien digne de bénéficier de la méthode qui est ici préconisée. — 3» En tout cas, nous prétendons (et ailleurs nous l'avons démontré) que Platon n'a pas été aussi sévère ni aussi impitoyable qu'on le dit à l'égard des principaux sophistes; lui-même, en maints endroits, a rendu justice à leurs talents et à leur caractère, à leur honorabilité même au point de vue de l'opmion vulgaire. Il l'a fait pour Protù' gorasy pour GorgiaSj pour Hippias, pour ProdicuSj etc. Et ce serait un sujet intéressant de rechercher et de faire ressortir, dans les doctrines elles-mêmes qu'il blâme ou condamne, la part de vérité quil ne nie pas, que lui-même reconnaît, sans formellement le déclarer : ce qui n'est pas sa manière même pour les autres. On verrait combien cette méthode, qui parait exclusive ou étroite, l'est peu ; combien, dans le sens élevé du mot, elle est éclectique. Le ton de sérénité parfaite seul contraste avec rftpreté qu'on lui reproche. Lui qui a fait entrer dans son système tout ce qu'il y a de vrai chez ses prédécesseurs, y a fait aussi une part à la sophistique. Mais ceci dépasse notre but et les bornes de cet examen. Ce que nous soutenons, c'est que ce dernier

reffoebe D*esl pM phis Icmiè qnt les astres. Cette mamère d*expotei et de jager un syBtéiiie convenait spéeialemeai à la soptustique. EUe ne mril en rieo k la Tëritè histmqoe. En c^, Platon^ foinr hklorien, ne pe«t être ni incriminé ni blâmé.

Noua eenclnoM donc et noos avons droit de ecmehire que Platon, à la fois ooome historien, fnmme poète et comme pluloBqihe, est partout resté fidèle aux règks ifûi s*impos^t à Téerivaia q|ui s'est chargé de ce tri(^ rôle; que mule part dans ses écrits ces vérités distinctes et d'ime nature difftoente ne se nuisit m ne se contredisent, ^pie l'aflaord an contraire y est parfait et doit être loué. Pour le lec^ tenr intelligent, le seul pour leij^ Platon ait écrit, il n'y a pas lieu à méprise et la confusion est imposs^e. Nous concluons aussi <pie les excuses dcMit on a soin d'acconqMgner les reptoches {lUd.^ ne sent pas davantage admisnbles. Mais partout à la place du blâme ou de la critique doivent être maintenus Téloge, la reconnaissance et Tadmiration. La critique mod^ne, qui se croît supérieure, plus large, mieux informée, n'a rien changé au jugement que l'historien de la phiiosophie ancienne doit porter sur Platon eemme historien de la sophistique.

Ces réflexions étaient peut-être nénissaires peur dissiper quelqws malentendus.

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