LA SOPHISTIQUE DANS ARISTOTE
font ne devient qu'une occasion de doute et i*embarras; car la pensée se trouve enchaînée en quelque sorte ; ne pouvant pas s'arrêter à une conclusion qui lui répugne, elle ne peut non plus avancer, parce, qu'elle ne sait comment résoudre l'argument qu'on lui présente » (^Eth. à Nie, Vn, H-8).
Outre une pareille incertitude, la nation de toute distinction absolue, du bien et du mal, du juste et de l'injuste, engendre inévitablement l'arbitraire et l'égoïsme. Elle fraye la voie à la doctrine du plaisir. Platon, qm admirablement le démontre dans ses dialogues (Gorgias, Philèbe, Rep.y IX), n'a rien laissé à faire à ce sujet. Aristote qui, comme moraliste, est moins sévère ou moins austère que Platon, n'établit pas moins une morale toute contraire à celle des sophistes. Le plaisir y a sa place plus grande ; mais la base de son eudémonisme est la conformité des actes avec la raison, base à la fois du bonheur et de la vertu. Pour lui c'est la vertu qui est la règle des actions et la mesure de toutes choses y non la sensation, comme le veut la formule de Prolagoras (Voy. Eth. à Nie., X).
4^ Politique. Sur la politique que les sophistes se vantent d'avoir les premiers fondée et enseignée comme science, que dit Aristote? Il est encore plus sévère. Ses paroles sont à citer.
c Quant à la Politique, ce sont les sophistes qui se vantent de la bien enseigner. Mais pas un d'eux n'en fait, et elle est réservée aux hommes d'Etat, etc.
c Mais les sophistes, qui font tant de bruit de leur prétendue science, sont fort loin d'enseigner la politique; ils ne savent précisément ni ce qu'elle est, ni ce dont elle s'occupe. S'ils s'en rendaient bien compte, ils ne l'auraient pas confondue avec la Rhétorique ni surtout ravalée môme au-dessous. Ils ne pourraient pas croire davantage qu'il fût aisé de faire un bon code de lois en rassemblant toutes celles qui ont le plus de renommée et en faisant un choix des meilleures. On dirait, à les entendre, que le choix n'est plus un acte de haute intelligence et que bien jugern'esl pas ici le point capital » {Eth, à Nie. , liv. X, ch. 16, §19) .
5^ Rhétorique. Mais, au moins, quant à l'art qu'ils ont eux-mêmes professé si longtemps avec édat, sur lequel ils ont laissé tant de préceptes et de conseils utiles, il serait injuste qu'il n'ait pas reconnu leurs mérites et ne leur ail pas adressé des éloges. On n'a pas en effet ce reproche à lui faire. Lui-même le constate, il les cite même et souvent leur emprunte. Il leur emprunte aussi en ce qui est de la science des mots et des étymologies qu'ils ont les premiers cultivée. Mais pour ce qui est de Tensemble de l'art oratoire et de ses principes, ce qui en réalité le constitue, il leur refuse absolument d'en avoir compris le
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véritable objet, la nature et leB conditions; il en fait une critique sévère. Il déclare qu'ils n'ont compris de Tart oratoire que la plus petite partie, dXCfov |x^tov (Rhét., I, i,), celle qui a trait aux passions ou au pathétique ; mais ils ont négligé la partie principale qui est dans les preuves, mcrreiç, Tobjet essentiel de Tart de persuader. Tout le reste est accessoire. L'invention, la compassion, la passion, voilà ce qui les occupe. La vraie éloquence judidaire elle-même met Je juge en état de bien juger, c'est-à-dire de prononcer en connaissance de cause ou selcm la vérité. Eux font le contraire (ibid.). Arisfote prend ici le ton le plus affirmatif qu*il n'a pas toujours. U n'ira pas jusqu'à dire comme Platon que l'orateur doit traîner le coupable devant le juge ; mais il dira : « Il ne faut pas pervertir le juge en l'excitant à la colère ou à la haine; mais {O'ouver que la c^se est ou n'est pas, persuader le vrat > A la vérité, d'ailleurs, appartient surtout la puissance persuasive. L'orateur doit être en état de prouver, lui aussi, le pour et le contre; mais ce n'est pas pour le faire, « où Y^p Set T^ (fttvXa «e(Ouv, car il ne doit jamais persuader les choses mauvaises ^ >
Tout cela est, on le voit, en parfaite communauté de vues et d'esprit avec la doctrine platonicienne.
6^ Reste le côté personnd de V honorabilité des sophistes. Aristofe lui-même n'est pas injuste à leur égard, il reconnaît leurs qualités brillantes, les services qu'ils ont rendus à la science et à l'art. U n'est pas moins très net et très catégorique en ce qui concerne le caractère et le genre de vie de ces hommes, comme corollaires de leurs prindpes, ceux-ci les comprenant ou devant inévitablement y conduire. Il fait de Yintention ou du choix libre de la volonté et du genre de vie un des caractères essentiels de la sophistique et qui la distio^e de la philosophie, ^lo^lpti (t) ^tXooo^ta) t^c oocpioriXTiç Toîi 6iou irpoatp^ott {Met. y IV). Les défauts des sophistes, leur vanité, leur ambition, leur amour du gain sont compris dans les mois xP^f^^^^^ 90^, définition de cette sagesse fausse dont l'essence est d'être égoi^ inté-
Très sévère pour la sophistique et les sophistes en général, Aristote l'est moins, sans doute, pour les sophistes eux-mêmes* et les plus en
i. On trouvera pins de développements dans notre Etnde sor le.Gorgias : La Hhitoriqy &prèt Platony p. cn-cxm.
2. Sur Protagorot. — Voy. Met., IV, 4, X, vi; XI, 6. — £(à. à NiCy IX. Gorgias, Rhét,, pastim, PolU., 111, i, 9. Prodicns, Mor. Eud, Point, Mét.j 1, 1.
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vue : Protagoras, Gorgias, Prodicus, Polus. Mais nous devons couper court à cet examen dont il est facile de tirer la conclusion. C'est que, comme il a été dit, sur tous les points où s'établit la comparaison entre les trois grands écrivains par lesquels nous connaissons la sophistique et les sophistes, Taccord malgré la diversité de leur esprit, de leur caractère, de leurs pensées systématiques est complet et manifeste; ce qui sera toujours le critérium intrinsèque, principal, en matière de vérité historique.