JUGEMENT GÉNÉRAL DES ANCIENS
Elle recevra une signification plus haute, mystique et transcendante. Il n'y a qu'à lire le Commentaire du Sophiste de Platon par Proclus ; on y voit jusqu'où va ce système d'interprétation symbolique appliqué à la sophistique.
Platon aurait appelé sophiste non seulement un homme, mais aussi V Amour, Pluton^ Jupiter, l'art du sophiste un art très illustre (prxclarissimum). Son intention a été de traiter du démiurge : de sublunari opifice tractare ; car le sophiste est un faiseur d'images, idolorum fictor, un purificateur des âmes, purificator animarum *, etc.
Ce système d'interprétation symbolique et allégorique nous ramène, on le voit, au point de départ de la philosophie grecque et au premier sens du mot sophiste (voy. supra, 324).
Il ne s'agit plus ici des hommes, de Protagoras, de Gorgias ou d'Hippias, mais des idées. L'idée de la sophistique, c'est celle de la négation (Cr. Hegel), c'est l'idée jointe à la matière, le principe du mal, la dualité, etc. Qu'il y ait quelque chose de cela dans Platon, c'est possible. Mais Platon a envisagé autrement la sophistique. Il a vu autre chose que d'abstraits symboles dans les personnages qu'il a mis aux prises avec Socrate et dont il a représenté si fidèlement la vivante figure dans ses Dialogues.
Ici s'arrête cette revue des écoles et des systèmes de la philosophie ancienne, où apparaît, avec l'idée de la sophistique, le jugement porté sur elle par les principaux représentants de ces écoles. Les hommes que nous avons consultés sont les lumières du monde ancien. Les uns sont comptés parmi les plus hautes intelligences, les plus grands penseurs dont s'honore l'esprit humain, à toutes les époques ; les autres sont des esprits sinon également supérieurs, au moins très éclairés, des juges compétents de ce qu'ils admettent et de ce qu'ils croient sur la parole d'autrui. Ils appartiennent à des époques différentes et à des sectes dissidentes, celles-ci la plupart en désaccord sur tous les points essentiels de la philosophie. Il en est qui se font une guerre acharnée, dont les controverses ont laissé une trace profonde dans l'histoire des idées. D'autres, comme les sceptiques, s'ils ne veulent pas être assimilés aux sophistes, héritent des fruits de leur dialectique. Plusieurs sont, comme eux, des rhéteurs qui auraient intérêt à les défendre et à les réhabiliter.
1. Hic ei quod fwn est inciUU quia quœ ntnt in maieria gignit. Et qttod rêvera falttm est gignil, Quin etiam tnagut afnor, natura maga.., omnifarium sophistam declarare vult-philosophus ; sophista est quippe cum celestem opificem et generor tionis opificem imitetur [Ibid., 121).
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Or, malgré toutes ces différences et ces divergences, tous ces auteurs admettent, sans eiamen ni contrôle, la même idée qui s'esl formée avant eux sous Tempire de circonstances qu'ils connaissent, idée qui leur vient des contemporains et amis de Socrate qu'ils savent les adversaires déclarés des sophistes. Il ne vient à l'esprit d'aucun d'eux de suspecter la justice ou la sévérité de leur jugement qu'eux-mêmes répètent et reproduisent sans y rien changer ou le modifier. Ils se font tous les échos de cette opinion qui se propage ainsi de bouche en bouche, depuis les premiers jusqu'aux derniers.
Ce qui étonne le plus de cette docilité, je dirai de cette servitude d'imitation, chez tous ces esprits d'élite, c'est qu'elle se manifeste à une époque d'entière indépendance intellectuelle. U n'y a pas d*exemple d'une pareille autorité d'une part, d'une semblable soumission de l'autre, si ce n'est au moyen âge où Arislote exerce cette domination souveraine sur les intelligences. Mais le moyen âge c'est l'âge de l'autorité. Ici c'est celui où la liberté se déploie sans gêne et sans limites, sous toutes les formes de la pensée, dans les croyances et dans les systèmes. C'est donc là un fait historique étrange, au moins extraordinaire.
Le fait existe, dira-t-on, il faut bien le reconnaître. Ce qui l'explique et l'a rendu possible, c'est l'absence de toute critique historique. Celle-ci existe à peine aujourd'hui. Alors elle était totalement inconnue.
Soit; nous n'insisterons pas de nouveau ; mais, il est une chose que nous avons fait remarquer, c'est que tous ces esprits ne se sont pas soumis aussi aveuglément qu'on le dit. Us ont eu des raisons de se soumettre, faciles à reconnaître. Leur acquiescement à ces raisons ne nous a causé même aucune surprise ; car nous-mêmes, qui vivons aujourd'hui éclairés au moins de quelques rayons, par la critique moderne, nous ne les avons pas trouvées toutes mauvaises, ni faciles à réfuter. De sorte qu'il se pourrait qu'il y eût une explication meilleure encore et plus vraisemblable. Laquelle? C'est que le despotisme du génie n'est pas toujours le contraire d'un autre despotisme, qu'il peut même très bien s'accorder avec lui, si l'on peut appliquer ce mot de despotisme à ce qui est la liberté même, le pouvoir souverain de la vérité sur les intelligences.
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