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LES MODERNES

La SOPHISTIQUE ET L'IDÉE CHRÉTIENNE. — LA SOPHISTIQUE ET LA SCHOLASTIQUE. — La SOPHISTIQUE ET LES ÉCRIVAINS DE LA RENAISSANCE. — La SOPEOSTIQUE ET LES PHILOSO- PHES DU XVn« ET DU XVIU* SIÈCLE.

D serait pour nous sans intérêt, pour le sujet qui nous occupe, de nous arrêter à des époques où ia philosophie grecque tout entière est ou attaquée, ou à peu près inconnue dans ses plus grands systèmes. Ainsi en est-il pendant toute la durée de la lutte engagée, aux premiers siècles de l'ère chrétienne, entre la religion nouvelle et la philosophie païenne. Bans Tardeur du combat, les philosophes les plus éminents, Socrate, Platon, Aristote, les Alexandrins, etc., sont euxmêmes Tobjet des attaques les plus vives, quelquefois même ils sont confondus avec les sophistes; ils reçoivent la même dénomination, sans que l'on songe à faire une réelle différence. Au moyen âge, les scholastiques ignorent presque entièrement le passé philosophique de la Grèce. La plupart des sectes et des écoles qui avaient fleuri sur le sol du monde ancien leur sont totalement inconnues. Nous n'en dirons que quelques mots pour ne pas rompre le fil de notre exposition.

I. La pmLOsopmB chrétienne (les Pères de l'Église). — Au point de vue de la théologie et de la philosophie chrétiennes, la vraie sagesse n'appartient qu'à Dieu. C'est ce que disent également les vrais sages chez les Grecs, et c'est ce qui leur a fait prendre le titre plus modeste de philosophes. Mais le mode de participation à la sagesse divine ou à la vérité absolue, n'est pas le même des deux côtés, ni entendu de la même manière.

Pour les Grecs, la source principale, sinon unique, est la raison humaine, qui elle-même, dans son essence, est divine. Ainsi du moins en est-il pour Platon, Aristote, les stoïciens, les néoplatoniciens. La vérité procède de la raison et s'obtient par ses procédés. Pour les philosophes chrétiens, son origine est la révélation. Celle-ci est double, sans doute, mais la vraie source de vérité est la révélation positive, traditionnelle ou transmise. Une à l'origine, elle s'est divisée et dissé-

minée chez les différents peuples. Son dépôt sacré est dans les livres saints. A cette révélation s*en ajoute une autre, mais inférieure, incomplète et subordonnée, celle qui s*accomplit dans la conscience humaine.

Or, dans la sagesse humaine elle-même, il y a des différences et des degrés à marquer. Là encore il y a une vraie sagesse et une sagesse fausse, apparente et non réelle. La vraie, quoiqu'imparfaite, est celle qui se rapproche le plus de la sagesse réelle ou révélée. La fausse est celle qui s'en écarte ou s'en éloigne le plus. La vérité annoncée aux hommes est le modèle et fournit la mesure, la règle d'appréciation qui doit servir à déterminer la valeur ou la vérité des systèmes.

Quant à la fausse sagesse, celle qui est non seulement fausse ou erronée, mais mensongère, qui, à l'aide d'apparences et de faux arguments, etc., cherche à séduire et à tromper les hommes, qu'^telle et quelle en est la source première? Elle ne peut être que celle qui, née avec le monde, y est entrée avec le mal. Le mal ici c'est le mal intellectuel, le mensonge. Son premier auteur est l'esprit du mal, Yartisan du mensonge^ Satan, qui cherche à tromper les hommes, à les séduire par ses artifices *.

Moïse a dit du serpent qu'il était, parmi les animaux, le plus rusé : serpens, dixil Moses, erat callidior cunctis animalidus. Aussi serat-il appelé dans le langage théologique el mystique le premier sophiste, Grégoire de Nazianze appelle le démon le sophisle de la méchanceté, aoçKjTTjv t^jç xax{aç, — sophistam struendœ malitix primarium. Saint Basile, TtpwTov xal {xeYfcrrov, — mundanœ sapientiœ sophistam [Voy. CresoUius, Ibid.],

Nous n'irons pas plus loin. Là est l'intérêt pour les docteurs chrétiens et la philosophie chrétienne. Mais notre sujet, la sophistique et les sophistes grecs, leur importe peu ; il est oiseux presque pour eux de s'en occuper, fl y a plus, on l'a dit, ils confondent souvent, dans la polémique, les philosophes et les sophistes. Platon, Arislote, tous les anciens philosophes sont quelquefois ainsi qualifiés. La notion que nous poursuivons s'embrouille et s'obscurcit dans cette grande controverse, et nous aurions tort de nous y arrêter '.

1. Quod si Hcel a divinit lUteris aliquid dtipromert^ sophisticam illam decipiendo posUam et cavillairicem non ex fabulit poetarum sed es Mosis fabulis cum ipso mmdo natam. (Crésollins, Théat,, 29.)

2. Chrysostomus ctm veUet ostendere antiquos omnes sapientes qui doctrinam excoluissent a veritate aberravisse sic ntmerare incipU ao^iTrai xai pr^Tops; xol 9i>oaoço( yuxi ovy/paçeiç. Homél. ad Corinth. — Grégoire de Naziance, Orat., 10, et p^Tcop et ooftarric. — Saint Augustin lui-même est appelé sophiste par CL Marner. Voy. CrésoUius, Théat,, 15.

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Il ne faudrait pourtant pas croire que les grands théologiens philosophes de celte époque ne savent pas faire la distinction, même pour les Grecs, entre les vrais philosophes et les sophistes, ni que la sophistique soit toujours confondue par eux avec la philosophie. On trouverait encore, chez les plus illustres et les plus éminents d'entre eux, que le jugement porté par les grands penseurs de la Grèce n*est pas abrogé^ qu'il persiste et qu'il est maintenu invariable, comme il l'a été chez les auteurs des siècles antérieurs. Il n'y aurait qu'à mentionner surtout les Pères Grecs (saint Clément, saint Justin, Origène, etc.), mais surtout saint Augustin. Il dit que l'Écriture déteste les sophismes, sophismata scriptura detestatur. La profession des sophistes est condamnée dans l'Écriture, sophistica professio damnatur in scriptura. Le langage sophistique est par lui ainsi défini : sophisticus dicitur sermo consertans verborum omamenta abundantius quant decet. — Lui-même avait exercé la profession, non de sophiste, mais de rhéteur; il avait professé l'éloquence avec éclat. Ce qu'il dit de Fart oratoire révèle chez lui un disciple de Platon, non des rhéteurs et des sophistes . Ses préceptes sur l'éloquence sont puisés à la fois à la source chrétienne et platonicienne, comme on l'a fait voir ailleurs *. Il s'élève avec force contre la fausse éloquence des sophistes qu'il appelle multiloquium sophistica et maligna professio.

U ne serait pas sans intérêt, sans doute, de suivre cette veine dans la philosophie chrétienne. Mais nous avons hâte d'arriver à une époque où la Grèce sera connue avec toutes ses écoles et ses systèmes, et où l'histoire de la philosophie prendra pour tâche de les exposer et de les apprécier.

n. Le moyen AGE. — La sopmsxiQUE et la scholastique. — Il n'y a pour nous qu'à sauter par-dessus tout le moyen âge ; la scholastique, en effet, n'a rien à nous offrir sur le sujet qui nous intéresse . L'ignorance des scholastiques relativement à la philosophie ancienne et aux grands esprits qui la représentent, à ses écoles et à ses systèmes, sauf Aristote, lui-même mal connu, est à peu près complète. Elle est attestée, par ce seul exemple mais décisif, le passage du plus savant de ses docteurs, Albert le Grand, où il confond Zenon d'Ëlée avec Zenon le fondateur du Portique, et où Platon et Speusippe sont appelés des stoïciens. Et cependant il y aurait plusieurs questions intéressantes à traiter et que nous ne faisons qu'indiquer.

1 . Voy. notre Éiude sur le Gorgias : La rhétorique chrétienne, p. amncxLvni.

1® En quoi la scholastique elle-même diffère-t-elle de la sophistique? L'éristique a refleuri au moyen âge. On sait avec quelle passion pendant ces siècles de disputes, les questions souvent les plus stériles et les plus futiles ont été agitées et débattues au sein des écoles. Les arguments les plus subtils, les raisonnements les plus absurdes ont été prodigués dans ces combats de la parole dont l'historien de TUniversite de Paris donne un spécimen dans les phrases suivantes :

In his ergo et similihus consistebant eorum dispxUationes^ collai tiones et vociferationes et ad eos similes; sic Blesinsis. Ep. 6. Vos tumultuoso strepitu et clamore nautico de nugis assidue disputantes aéra verberatis. Vos circa litteram et syllabam et circa huj'us modi elementares doctrinx primitias vestrum adhuc ingenium exercetis. Du Boulay, t. H, p. 561, Laus Bhetoricœ.

2" Pourquoi le mot de sophiste ne peut-il être appliqué sans injustice môme aux plus obscurs de ces logiciens ou dialecticiens, dans les querelles où ils ont montré une si prodigieuse subtilité d'arguments, de distinctions, etc., et, si Ton veut, débité tant de sophismes? Aristote, lui-même, la grande autorité du moyen dge, le dira ou déjà nous l'a dit (suprà), c'est que Yéristique n'est pas la sophistique. Certes, les scholastiques ont souvent surpassé même les Grecs en subtilité; mais le but qu'ils poursuivent est sérieux. Us croient à ce qu'ils disent et s'y passionnent. D'ailleurs tout n'est pas subtilité ni vaines disputes dans ces controverses. Les questions alors agitées ne sont-elles pas, pour la plupart, celles qui aussi nous divisent? Ce sont les plus hautes et les plus dignes d'occuper les esprits supérieurs de tous les ftges.

Même sous l'amas de ces arguties tout n'est pas à rejeter et à mépriser; il y a de l'or dans le fumier de la scholastique, a dit Leibnitz. La scholastique a trop aimé la subtibilité ; elle a honoré du nom de docteur subtil, doctor subtilis, un de ses principaux docteurs (Duns Scott). Mais elle a d'autres docteurs plus grands et tout autrement illustres; ceux-ci sont les lumières du moyen âge, dignes encore de nous éclairer : saint Thomas, VAnge de técole^ saint Bonavenlure, le Docteur séraphique. Elle a son docteur irréfragable, son docteur solennel^ son docteur illuminé, à qui l'histoire de la philosophie doit une place à côté des vrais philosophes.

Mais nous laissons ce sujet qui nous éloigne de celui que nous avons à traiter.

3® Tout au plus aurions-nous à nous demander quel est le sens du mot sophiste au moyen âge et comment il est employé, quel usage en font les scholastiques dans leurs disputes; il serait bon aussi d'exa-

LA SOPHISTIQUE BT LA RBNAISSANGB

miner comment ils ont compris cette partie de la Logique d'Aristote, qui contient la réfutation des sophistes i ; pourquoi encore il n'en est pas chez eux comme chez les Grecs où la dialectique ne se sépare pas de la rhétorique, etc., etc.

La Renatssancb (xv» et xvi* siècles). — A cette époque reparaissent toutes les écoles et tous les systèmes de la philosophie ancienne. Tous les philosophes de la Grèce et de Rome ont leurs partisans et leurs disciples : académiciens, péripatéticiens, stoïciens, épicuriens, scep« tiques, etc. Les sophistes auront-ils aussi, dans cette résurrection du passé, leur place et seront-ils réhabilités? Il n'est pas probable, et la raison en est simple. C'est que, à l'autorité qui a régné jusqu'ici, a succédé une autre autorité. La soumission a changé d'objet. Une imitation presque aveugle et enthousiaste est le caractère de cette époque, surtout en philosophie. Sauf quelques conceptions plus grandioses que neuves, d'autres plus extravagantes qu'originales et sensées, il n'y a rien, dans les œuvres des philosophes et dans leurs jugements, qui mérite de fixer notre attention en ce qui concerne en particulier la sophistique. Si l'on veut établir une comparaison, il y a bien, dans le savoir universel de quelques hommes, la plupart des érudits, qui comme Fie de la Mirandole, se vantent de tout savoir et se croient invincibles dans la discussion sur toutes sortes de sujets, de omni re scibili, quelque chose qui les fait ressembler aux sophistes. Mais c'est, chez eux, plutôt de la naïveté que de la vanité et de l'ostentation.

Il faut y voir, comme on l'a dit, une sorte d'enivrement de parvenus, ou de gens pauvres qui se voient tout à coup enrichis et qui éprouvent le besoin de compter et d'étaler leurs richesses. C'est la joie d'un héritage inespéré, ou d'un trésor découvert qui était enseveli dans la terre depuis des siècles, mais non l'outrecuidance des sophistes qui eux prétendent ne rien devoir qu'à eux-mêmes et à l'art qu'ils cultivent, qui propagent et vendent des connaissances dont le prix, à leurs yeux, n'est pas très grand, convaincus qu'ils sont de la vanité du savoir humain et de l'impuissance de la raison à découvrir la vérité. S'il y a un reproche à faire à ceux-ci, c'est au contraire d'exagérer la valeur des doctrines qu'ils adoptent sans examen ni contrôle, presque aveuglément; c'est la docilité parfaite, l'exactitude servile à reproduire les opinions anciennes, telles qu'elles sont expri-

1. Vict. Consin, dans son Abélard, p. 119, reproduit cette phrase déjà citée par Du Bonlay d'nne vieille chronique : In dialecHca hi poteiUes exUterunt sophistœ, Johannet, etc., qui eamdtm artem sophitticam vocalem este ditseruU,

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mées dans les philosophes qu'ils traduiseni sans soarent les OMnprendre : Platon, Aristote ou tours sucoesseurs. On peut le Térifier par ce qui a trait à la sophistique et a«x sophistes. Pour ne donner qu'un exemple, nous le prendrons dMS la définition qu'en donne Marsile Ficin, le traducteur et commentateur de Platon, mais aussi affilié aux alexandrins. Cette déflnition très juste d'ailleurs, ainsi que la distinction des philosophes et des sophistes, rappelle tout à fait les définitions anciennes d'Arislote et de Platon. Profecto pkilosopki 9tmt qui veritatem qwerunt verUatis %p$ius amare; sophistse vero opitiionem affectant similiter opinionit amore. Hi etiam quasi diseiplinarum mercatores et caupones undique opinione$ absqtie delectu varias congregant {Comment, du Protagoras).

Peut-être qu'en interrogeant les sceptiques on trouverait chez eax plus d'indépendance, une mamère de roir et de juger plus personnelle. Montaigne^ par exemple, à déia«i de sympathie, n èprouvecat-il pas le besoin de les remettre en Beène et de rappeler leurs disputée antilogiques? Il n'en est rien. Ce que dit Montaigne {Esêais^ I, 41) de la sophistique, qu'il confond arec la rhétorique, n'est fm moins, s'il n'est eneore plus sévère que ce qu'on a vu ailleurs. JPÔ«r lui c'est l'art d'abaslardir et corrompre l'essence des dioses {Essais, I, 41), c la profession d'un art piperesse et mensongère. i> Ari8to4e définit sagement la rhétorique, scienee de persuader le peuple; Socrete, Platon, art de trompa* et de flaMer. C'est un util inventé pour manier et agiter une touite et une commune déréglées *- et est util qui ne s'emploie qu'aux étals malades comme la médecine ^ » .

V Apologie de Raymond Sebond eet au fond une manière de réhabiliter le scepticisme.

La sophistique n'y joue aucun WMe. Les sophistes (Thrasyraaque) y sont cités à propos de la justice dont la netion aussi a dû varier et dont l'immutabilité est contredite. Mais Montaigne, qui les eiie, s'abstient de les juger; il ne songe nullement à les réhabiliter. Il se borne à constater, comme il fait pour les autres, que telle était leur opinîoB : « Les pyrrbonîens disaient; les <7rénéeBS tenaient; Prola^çoras estimait; les épicuriens croyaient; PlMon a voulu, etc. » Montaigne, sans doute, fait flèche de tout bois; mais il n'établit rien et ne rékabilite personne.

€e qui prouve, du reste, que tout cela n'est pas sérieux, c'est que, dans le livre de h Sagesse de son ami et disciple Charron, cdui-ei

I. « Car la bèUs» et fteilité m trouve en la epanntne M fiti la rtnd subjects i ètrs maniée et eonlonroèe par aurainet au doux aœ de œUe harmoDie. — U me fait un discours de eette eetenee de gieole, tle. »

LA SOPHISTIQUJS BT I^ XVII* SIÈCLB 371

m'a songé nulle part à opposer à la vraie sagesse la ngesse fausse, apparente, des sophistes. Soerate, Platon, les stoïciens sont noah mes ; il n*est pas dit un mol des sophistes.

xviie SIÈCLE. — Lo XYU* siède n'aurait pas mieux à nous offrir; mais par d'autres raisons. Ici c'est une révolution qui s'accomplit dans la pensée et dans la direction de l'esprit. Chez les auteurs de cette révolution et chez ceux qui, animés du même esprit, la continuent, nous n'avons pas à craindre la soumission à rautoriié, ni une imitation servile de Tantiquité. C'est le contraire qui a lieu ; mais l'indépendance absolue qui croit ne relever que d'elle-même, et pouvoir tout recommencer, produit le môme effet : celui d'engendrer, avec le mépris de ce qui l'a précédé, l'ignorance qui l'accompagne toujours. Bacon et Descartes sont ces réformateurs. L'autorité d'Aristote n'existe pas pour eux. Les autres philosophes, grecs ou autres, leur sont totalement inconnus, du moins dans leurs œuvres.

Bacon, l'auteur de la Grande Restauration des sciences et d'un Nouvel Organe ou de l'instrument qui doit les renouveler, confond dans un égal mépris tous les philoscq^hes anciens, y compris Âristote et Platon, qu'il ne dSstingue pas des sophistes. On sait l'idée qu'il se lait de cette sagesse et comment il en parie.

c Cette sagesse des Grecs sentait son étalage de professeur et se délayait dans de verbeuses disputes. Ainsi le nom de sophistes que ceux qui se qualifiaient eux-mêmes de philosophes renvoyaient par mépris aux anciens rhéteurs tels que Gorgias^ Protagoras^ HippiaSy PoluSj etc., on peut dire qu'il convient à toute cette classe d'hommes et qu'il faut le donner aussi à Platon, à Aristote, à Zenon, à Epicure. ie ne vois entre eux qu'une seule différence : les premiers n'étaient qu'une troupe vagabimde et mercenaire; la conduite des derniers était plus noble et plus généreuse : ils avaient «n domicile fixe et philosophaient gratis. Ils avaient cela de oonmiun qu'ils tenaient école et étaient tous disputeors » {Nofmm Orgaman^ I, 21).

n n'excepte que les premiers philosophes qui furent des physiciens. « Ce que disent les autres, ce sont propos de vieillards oisifs à de jeunes ignorants; mais ces autres philosophes anciens, Empédocle, Anaxagore, Leucippe, Démocrite n'ouvraient pomt d'école; ils philosophèrent dans un grand silence, s'appliquant à la recherche de la vérité • {/«rf.).

Descartes, penseur soliteire, ignore tous ses prédécesseurs, même Aristote qu'il combat sans le connaître et qui pour lui est TAristote des écoles. De Platon et des autres il ne sait rien et ne dit rien; ce qu*il

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connaît des stoïciens, il le tient de Sénèqueou d^Epictète. Bref^ ce qn'il a appris, dit-il, delà philosophie qu'il a étudiée dans les livres : c C'est qu'elle apprend à parler vraisemblablement de toutes choses » {Disc, de la méth.^ I). Il n'aime pas la dispute et l'évite autant qu'il peut; même la discussion lui déplaît et lui parait stérile ^

Ce n'est pas à Spinosa^ à Malebranche^ et aux autres cartésiens, que nous irons demander ce qu'ils pensent des anciens sophistes. Spinosa, penseur méditatif, ignore tout à fait l'antiquité grecque, il ne connaît queBescartes et le judaïsme. Malebranche, cet autre méditatif, on le sait, ne fait aucun cas de l'histoire. Des anciens^ s'il en parle, c'est seulement à propos des stoïciens et de leur sage. Mais lui, le Platon chrétien, ne connaît pas son véritable ancêtre. Platon pour lui est tout entier dans saint Augustin. Mais les sophistes, s'il les rencontrait sous sa plume, seraient fort maltraités. Il ne manquerait pas de les enrôler dans une autre secte, celle des pédants, dont il trace une si amusante et spirituelle histoire. La sophistique pour lui, ce serait lepédantisme ou une de ses formes {Rech. de la Vér., II). <t Ils font de leur tête une bibliothèque de dictionnaires (livre IV). Quand on lit ces pages, sur le désir de paraître savant, les conversations des savants, la polymathie, l'admiration de l'antiquité, les paradoxes qui la font admirer, de même, contre les philologues, on croit avoir sous ses yeux les sophistes.

Nous ne nous adresserons pas non plus à d'autres, â Arnaud^ à AVco/e, etc., qui sont des philosophes et des théologiens intéressés à d'autres disputes bien qu'ils aient écrit sur la logique. Ia Logique de Port-Royal^ qui a deux excellents chapitres sur les sophismes, ne dit pas un mot des sophistes ni de la sophistique.

Si nous consultions les savants, les érudits qui sont en même temps des sceptiques, Bayle par exemple, ou Buetj etc., nous pourrions espérer de voir sinon un essai de réhabilitation, du moins quelque mention honorable des sophistes qui furent les premiers sceptiques, et dont ces modernes sceptiques eux-mêmes renouvellent l'entreprise et la tactique, quelquefois même les arguments. Mais nous serions encore une fois détrompés. Le Dictionnaire de Bayle n'a pas un seul article consacré aux sophistes. Ce sont surtout les théologiens qu'il oppose entre eux et met aux prises.

Chez Huety ce sont aussi les théologiens qui font les frais de son

1. « Et je Q*ai jamais remarqué qae, par le moyen des disputes qui se pratiquent dans les écoles, on ait découvert aucune vérité. Car pendant que chacun tâche de vaincre, on s'exerce bien plus à faire valoir la vraisemblance qu'à poser les raisons de part et d'autre. Et ceux qui ont été longtemps bons avocats ne sont pas pour cela par après meilleurs juges » {Dise, de la méth., vi}.

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scepticisme. Bayle^ d'ailleurs, n*est nullement un sophiste, mais un pur sceptique ; il apprend à douter, mais il n'affirme pas. Il établit seulement les raisons pour et contre sur les mêmes sujets; il est « un assembleur de nuages ». « La meilleure manière, selon lui, de ne pas se contredire, c'est de ne rien affirmer. »

Les grands sophistes ne figurent pas dans son Dictionnaire. Le seul article qu'il leur donne est pour Prodicus^ et il ne fait que répéter ce que Platon et Philostrate en disent, sans le juger. Diagoras l'athée est mentionné seulement comme tel : c Ce fut un des plus francs et dé* terminés athées du monde. > L'antiquité avait deux sortes de philosophes : « les uns ressemblaient aux avocats, les autres aux rapporteurs d'un procès» (879,11, 49).

Mais Leibnitz, le promoteur de l'histoire de la philosophie en ce siècle, lui qui, dans son éclectisme, a non seulement appelé l'attention sur les doctrines antérieures, mais les a comme ressuscitées et, du moins en partie, réhabilitées, lui qui a trouvé du vrai partout, dans tous les systèmes, vrais, selon lui, par ce qu'ils affirment, et faux par ce qu'ils nient, n'est-il pas à croire qu'il n'oubliera pas les sophistes grecs? S'il trouve de l'or dans le fumier de la barbarie scholastique malgré ses arguties, n'en trouvera- t-il pas aussi quelques parcelles dans la sophistique ?'G'est encore un espoir auquel il faut renoncer. Le fait est que Leibnitz, après nous avoir dit « qu'il est loin de mépriser Platon* dont les méditations lui paraissent et profondes et utiles » ; que l'examen des opinions des académiciens et des sceptiques n'est pas sans grande utilité *, ne nous dit pas un mot des sophistes. Il nous parle aussi de la philosophie mystique {philosophia mystica). Les Orientaux ont de grandes et belles idées ; les Chinois eux-mêmes sont bons à consulter, etc. n dit et répète qu'il y a de Tor enfoui dans le fumier de la barbarie schoslastique ', bien qu'il reconnaisse que les scholastiques abondent d'inepties ^. Mais les sophistes et la sophistique des Grecs sont tout à fait oubliés. Il est clair que pour eux le moment de la réhabilitation n'est pas arrivé et qu'ils doivent longtemps l'attendre encore de la critique moderne.

xvni'' SIÈCLE. — Le xviii* siècle, du moins dans sa première moitié, n'a pas beaucoup mieux connu et apprécié les anciens. Les phi-

1. De Platone non tentU) cantmptim, medUationet ejus mifU et proftmdœ pattm et utiles videntur.

2. Etiam academicorum et tcepticorum placita mulla cum utUitate ewpenduntur.

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