XXVIII INTRODUCTION
sont mieux capables de faire reconnaître leur évidence et leur autorité souveraine *.
L'histoire de la philosophie n'est pas seulement une leçon de méthode; elle nous permet de profiter des résultats auxquels sont parvenus les philosophes en se consacrant à la recherche de la vérité. Tant d'efforts tentés par la raison humame n'ont pas été vains. Les travaux auxquels se sont livrées les plus hautes intelligences de tous les âges, ne sont pas stériles. Nous pouvons en recueillir les fruits en consultant leurs ouvrages. Ce serait se tromper grossièrement de croire que la science est aujourd'hui à faire ou à recommencer. Dès l'origine, l'esprit humain a dû rencontrer de grandes vérités. A mesure qu'il s'est perfectionné, que ses forces se sont accrues et que son action s'est régularisée, il en a augmenté le nombre et a confirmé les premières. Les découvertes et les théories de Platon, d'Aristote, etc., réformées, agrandies et complétées par celles des philosophes modernes, sont une mine riche et inépuisable ou doit puiser celui qui aspire à former un nouveau système. Gomme Leibnitz nous l'enseigne par son exemple, il n'y a pas d'opinion, de doctrine si obscure qui ne renferme quelque vérité et dont un esprit éclairé ne puisse tirer quelque
1. Cest plaisir d'entendre Kant lui-même si sévère pour ses devanciers s'exprimer en ces termes :
« C'est dans une certaine mesure défendre l'honneur de l'esprit humain, que de le réconcUier avec lui-même dans la personne des différents penseurs; que de démêler, au milieu de leurs mutuelles contradictions, la vérité qui ne saurait jamais échapper complètement à la pénétration de pareils hommes. (Kant, Essai sur la vraie mesure des forces vives, 1747.) y. Ed. Hartenstein, t. I, 146.
Et Pascal, qui se plaît tant à humilier la raison humaine et à signaler ses contradiclions, ne dit-il pas aussi :
c II y a un plaisir extrême à remarquer dans les divers raisonnements des philosophes en quoi les uns et les autres ont aperçu quelque chose de la vérité qu'ils ont essayé de connaître. Car s'il est agréable d'observer dans la nature le désir de peindre Dieu dans ses ouvrages où l'on voit quelques caractères, parce qu'ils en sont les images, combien plus est-il juste de considérer dans les productions des esprits les efforts qu'ils font pour parvenir à la vérité» et de remarquer en quoi ils y arrivent et en quoi ils s'en égarent, c'est la principale utilité qu'on doit retirer de ces lectures. • (Pascal.) V. Bordas, Mélanges, 60.
Là PHILOSOPHIB BT SON HISTOIRE XXIX
parti. L'erreur est mêlée à toutes les conceptions de Tesprit humain; mais Terreur pure n'existe pas plus pour lui que la vérité pwe.
Tous les systèmes ont développé un côté de la vérité et l'ont mis en lumière, et cela aux temps et lieux marqués pour le développement de la raison. On conçoit donc combien il est important pour le philosophe de ne pas s'isoler des temps et des hommes qui l'ont précédé dans la même carrière. Se séparer de l'histoire et consentir à l'ignorer, c'est s'exposer à refaire ce qui est fait depuis longtemps, et à le faire plus mal peut-être. C'est, dans tous les cas, se priver d'un immense secours. Les réformateurs eux-mêmes, à qui il est donné de rompre avec le passé, se font souvent illusion sur ce point. Ils ne l'ignorent qu'en partie, et souvent le continuent en le corrigeant.
La connaissance des nombreux systèmes anciens et modernes ne nuit pas, comme on serait tenté de le croire, à l'originalité. La véritable originalité, celle du génie, consiste précisément en une puissante assimilation des éléments contenus dans les doctrines les plus diverses. C'est un trait de faiblesse de se laisser accabler par la multiplicité des connaissances. Tous les grands philosophes ont ainsi résumé leurs prédécesseurs, Platon, Aristote, Leibnitz. Pour faire avancer la science, il faut se placer au point où elle est parvenue. Le dernier système, qui mérite ce nom, est celui qui contient et résume tous les systèmes précédents, en y ajoutant une idée nouvelle.
IL Mais irons-nous jusqu'à prétendre que l'histoire de la philosophie est adéquate à la philosophie elle-même * ? La célébrité de l'auteur de cette opinion et les réflexions auxquelles
i. « Je soutiens que la succession des systèmes de philosophie danâ l'histoire, est la même que la succession dans la déduction logique des déterminations de ridée. D*où il suit que Pétude de l'histoire de la philosophie est la même que Tétude de la phUosophie elle-même. » (Hegel.)