LA SOPHISTIQUE ET LE KANTISME
antinomies kantiennes ? C'est ravriXoytà irepT irxvrwv au sein môme de la métaphysique.
Mais s'il y a des ressemblances, les différences sont bien plus grandes encore et surtout plus profondes. Kant, nous le croyons, eût pris, avec raison, pour une injure d'être assimilé aux sophistes et son système à la sophistique. Schube, un de ses disciples et successeurs, l'auteur A'Énésidème^ n'y a pas songé. On a bien pu le comparer lui-même à Pyrrhonj ou à tout autre sceptique. On l'a avec plus de raison comparé à Socrate, ou à Descartes. Mais la ligne qui le sépare des adversaires de Socrate est infranchissable. Le vrai prédécesseur immédiat de Kant, c'est Hume qui l'a tiré, il le dit lui-même, de son sommeil léthargique. Ce n'est ni Gorgias, ni Protagoras, ni tout autre sophiste. La filiation ne pourrait s'établir qu'autant qu'on ferait de Socrate luimême le premier des sophistes. On sait ce qu'il faut penser d'une telle opinion. (Sup*a^ p. 290.)
Entre le sage de Kônigsberg et les sophistes venant d'Abdére ou de Sicile, etc., il n'y a, disons-nous, de comparaison à faire que pour signaler les contrastes. La profondeur, la sincérité du philosophe, son amour pur de la vérité seuls établissent entre lui et les sophistes une distance que la sophistique elle-même seule peut franchir. Kant hait les rhéteurs; son aversion va si loin qu'il ne cache pas son antipathie même pour l'éloquence qu'il bannit de la philosophie, et qui lui parait un moyen de déguiser ou de farder la vérité. Son langage austère et abstrait, dans sa sécheresse, contraste avec le style orné et fleuri des sophistes. Mais ce sont là des côtés extérieurs. Pour le fond et la pensée elle-même, le subjectivisme de Kant c'est celui de la raison, non de la sensibilité, comme Hegel lui-même l'a très bien reconnu. Mais le subjectivisme sensible lui-même n'est pas l'essence de la sophistique. D y conduit et l'engendre, il ne la constitue pas. Ce qui la constitue, on l'a dit et on ne peut trop le redire, c'est l'apparence du vrai sciemment donnée comme la vérité avec toutes ses conséquences ou corollaires pratiques, Tégoïsme, etc.
D'autre part la morale de Kant et toute sa philosophie pratique sont tout juste l'antipode de la sophistique. L'impératif catégorique c'est le pur stoïcisme de la raison opposé à l'égoïsme de la morale du plaisir ou même du sentiment. Kant y représente la raison ; les sophistes, la sensibilité. D'une part, le devoir pur et désintéressé ; de l'autre, l'intérêt, le caprice et le bon plaisir. D'une part, la force libre; de l'autre, la force seule, le droit du plus fort. Et l'opposition se poursuit sur tous les points de la philosophie, morale, sociale, politique et même reli-
Autre dissemblance complète : partout Eant subordonne la théorique à la raison pratique.
Les antinomies elles-mômes, qui sobsbtent dans la sophistique, se résolvent chez Kant par cette subordination. Sa dialectique, sous ee rapport, est toute différente, dans ses résultats comme dans ses procédés, de ceux de la sophistique. Malgré ce qu'en dit Hegel, qui les trouve rigoureux et légitimes, ce ne sont chez Gorgias^ pour la plupart, que de subtils et q)écieux sophiames.
Teivnemann, son HisTomi DE LA nUiOsoPHii. — Nous avons maintenant ce qu'il faut pour comprendre son idée de la sophistique et la mamère dont sont jugés les sophistes dans son Histoire de la philo^ Sophie.
D'abord les sophistes, pour lui, ne seront pas même des philosophes^ parce que la première condition du philosophe c'est Tamour pur de U vérité ; c'est ce qui apparaît tout d'abord dans le parallèle qu'il trace entre eux et les premiers philosophes.
a Les hommes dont nous avons exposé, dit-il, les doctrines étaient de paisibles chercheurs de la vérité. La connaissance eOe-méme était la plus haute récompense de leurs efforts. Us sacrifiaient à oe but tous les avantages extérieurs; ils vivaient la plupart dans la pauvreté, la solitude et le silence, 1 eloignement du monde. La con^ëralioD et l'honneur dont on les entourait étaient un tribut libre accordé à leur mérite, non le fruit cherché en vue duqud ils avaient caicullè leurs démarches et leurs actes. Us ne voulaient pas briller, mais trouver la vérité. Les découvertes qu'ils avaient faites pour résoudre les énigmes de la nature étaient sorties des besoins profonds de leur esprit. Us communiquaient à chacun leurs connaissances avec le même désintéressement qui avait présidé à leurs travaux » {Gesck cfer. PAt7.,t.I,p. 453).
c Tout autres étaient les hommes dont il s'agit. Us ne cfaerchai^ ni la vérité, ni la conviction ; leur but était de se faire admirer, la réputation et le gain. Us rassemblaient autour d'eux des disciples et des adhérents et faisaient payer très cher leurs leçons. Us allaient de ville en viUe débitant de beaux discours, faisant étalage de leurs connaissances, afin de ))riUer hors de leur patrie, d'augmenter le nombre de leurs admirateurs et de leurs disciples. Les objets sur lesquels ils parlaient en public ou qu'ils enseignaient, le mode de leur enseignemenl étaient calculés pour obtenir la faveur de la multitude et produire de l'effet. L'intérêt de la vérité et de la science n'était nuUement le motif de lerus efforts et de leurs recherches. L'emploi de leurs facultés, de
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leurs lalenls, leurs opinions, tout était soumisàTégoïsmeet àVintërét. L'obscurité, la déclamation, une sagesse apparente mais vaine, la prétention au savoir universel, voilà les traits caractéristiques qui distinguaient les sophistes et qui perçaient à travers les brillants dehors dont ils s'entouraient » (/éirf., p. 544).
Tennemann ne nie pas, du reste, les talents, même philosophiques, des sophistes; mais il leur refuse Tesprit philosophique (p. 474).
U ne nie pas non plus Theureuse action de la sophistique sur la période suivante. < Ils ont dirigé Tattention sur les lois de la pensée. Les excellents écrits d'Âristote sur la logique sont en partie le fruit de la sophistique. » (Ibid.)
Mais il n'en fait pas un mérite aux^sophistes.Loin de là, c'est oomme ayant suscité l'opposition au mal et appelé le remède. (Ibid,)
Quant à Veff'et moral de leurs doctrines, le disciple de Kant ne doit pas être indulgent à cet égard. H va jusqu'à dire qu'ils n'avaient auciuà sens moral ; il leur reproche d'avoir provoqué Tindifférentisme et l'ioimoralité, d'avoir propagé l'esprit de subtilité et de raffinement. Comme kantien et dans la langue môme de Kant, il leur reproche d'avoir fait de la force libre l'objet d'une pure spéculation, etc. Us apf^qu aient leur art de discuter à des questions subtiles. Par suite, la morale s'affa iblit, le mépris de la religion augmenta chez les classes cultivées, etc.
La conclusion est celle-ci :
c La sophistique força l'esprit humain à porter un regard pénétrant au dedans de soi afin de diercber ua poiat d'appui solide à la philoso • phie et des principet sûrs pour la vérité, k religion, et la morale » {Manuel, 180).
On le voit, tous les traits de cette critique, sauf le dernier, soat empruntés aux anciens auteurs; c'est toujours h vieille légende, celle de Platon, d'Âristote, ete. Le style seul a changé, l'idée est la même . Et cependant l'ère de la critique est ai^nrue; nous allons voirai, dan s ee qui va suivre, cette idée sera ébranlée.
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