‹ La philosophie ancienneChapitre 24 sur 194 · XXXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXVI INTRODUCTION

Rien n'est plus simple que renoncé de cette règle; rien de plus dificile que de rappliquer, surtout aux systèmes de la philosophie ancienne.

Conserver à Tantiquité son esprit et son caractère, que de conditions pour y réussir, même purement négatives! Ne pas voir dans les conceptions des premiers philosophes, de ceux même qui, venus après eux, sont d'un autre âge que le nôtre, placés qu'ils étaient dans un milieu tout différent, nos propres idées, la manière d'envisager et de traiter les questions qui nous sont familières; ne pas leur prêter notre langage, nos formules, notre terminologie, rien de plus malaisé à observer.

Pour ne pas faillir à cette règle, celui qui entreprend cette lùchc doit se surveiller lui-même ; cela exige une attention constante, une lutte persévérante contre les dispositions les plus naturelles de notre esprit. C'est le grand écueil, on le sait, de tout philosophe qui se fait historien; mais le simple historien lui-même, qui veut être et rester historien, court à chaque pas le danger de franchir les limites du passé qu'il retrace et d'anticiper sur l'avenir, de prêter à des esprits très différents du sien, placés dans des circonstances différentes, une manière de voir et de juger semblable à la nôtre, bien qu'en réalité elle soit fort différente et même souvent opposée. Nous nous sommes efforcé d'éviter ce défaut dont il est impossible de se défaire entièrement, même à celui qui a pris la résolution la plus arrêtée de ne pas y tomber. Au moins ne l'aurons-nous pas fait à dessein. Aussi nous protestons contre une méthode qui systématiquement enseigne la théorie contraire et se vante de la pratiquer.

Cette méthode, que nous appelons Vari daccoucher les grands esprits y en tous cas, n'est nullement historique. Une pareille maieutiqney appliquée surtout aux anciens philosophes, à Heraclite, à Démocrite, à Ëmpédocle ou à Pythagore, a Socratc lui-même, ou à Platon et Aristote, est redevenue à

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la mode ; elle a pour elle des esprits très distingués * ; elle témoigne chez ceux qui la préconisent ou s'en servent de qualités supérieures. La sagacité, la profondeur, roriginalité s'y déploient à Taise, mais aussi la subtilité. Malgré tous ses mérites, elle n'est propre, selon nous, qu'à défigurer et à falsifier les systèmes que l'auteur est chargé avant tout de feirc connaître, sauf à lui ensuite de les expliquer et apprécier. Elle fut celle des Alexandrins, qui, on le sait, l'appliquèrent à tous leurs devanciers; on en connaît aussi les résultats. Ceux-ci seront toujours les mêmes.

Nous avons été en garde contre elle. On la verra signalée en plusieurs endroits : à propos d'Heraclite, 64, de Thaïes, 22, d'Anoximène, 24, de Pythagore, 41, de Parménide, 72, de Démocrite, 64, de la Sophistique, 99, de Socrate, 128, etc.

Quant à la forme du langage propre aux philosophes de l'antiquité, il y a aussi certaines règles à observer. Il n'est pas possible de ne pas mêler à l'exposition des doctrines de ces philosophes, des termes nouveaux et quelques-unes de nos formules dont nous nous servons pour les caractériser; mais on doit être très sobre et circonspect dans leur emploi. Il faut que le lecteur voie que ces termes sont nouveaux, non anciens, qu'il puisse les distinguer; car, il n'est pas superflu de le dire, on ne doit pas prêter à utt auteur, qu'il soit ou non philosophe, un langage qui n'est pas le sien, des formules, une terminologie qui lui sont étrangères et de date plus récente. Faire parler Socrate, Platon, Aristote, comme parleront plus tard Descartes, Leibnitz, Kant, c'est, on l'a dit bien des fois, habiller les anciens à la moderne; il &ut y voir un véritable travertissèment.

N'est-ce pas aussi foire quelque chose de semblable que de signaler partout des analogies avec nos idées et nos mœurs, nos institutions, etc.? Ces analogies peuvent être et sont souvent

1. V. Aev. phil,^ 1879, Alf. FouiUée. ^ Froschammer sur Aristote, etc.

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réelles. Encore ne faut-il pas les forcer ou les exagéref. Une semblable assimilation accuse une préoccupation , souvent intéressée, de Thistorien, quand elle n'est pas contraire à la vérité de Thistoire. Nous avons signalé ce défaut spécialement à propos de la réhabilitation des sophistes grecs, du pessimisme grecj etc.

Nous dirons aussi quelques mots de Vordre à suivre dans l'exposition des systèmes. La règle à observer est de se con*former à la marche que Tauteul* lui-même a suivie. On na pas le droit de lui imposer un plan, quoique plus rationnel, qui ne serait pas le sien. Hais, si cette règle est facile à appliquer pour Tensemble et les divisions principales, il Test beaucoup moins d'y rester fidèle dans les détails; cela est vrai surtout, comme on le verra, de la philosophie ancienne.

La méthode génétique^ aujourd'hui très préconisée et qui a ses mérites, outre qu'elle offre bien des incertitudes et prête à la controverse, ne saurait être de mise, cela va sans dire, dans une histoire aussi géniale que la nôtre.

La méthode la plus simple, la seule capable de répandre la clarté et de donner l'intelligence des systèmes, consiste à saisir l'idée générale, à la présenter d'abord dans sa généralité, à la suivre ensuite dans ses développements et ses applications principales. L'écueil, nous le savons^ est encore ici d'introduire dans la philosophie ancienne et dans l'exposé de ses systèmes, des divisions modernes qui lui sont étrangères, dues à un développement ultérieur de la science philosophique. Le devoir de l'historien est de se plier, autant que possible, à la façon dont Tauteur a lui-même conçu et traité son sujet; substituer un ordre différent du sien quoique plus logique est interdit à qui veut rester historien. Il l'est encore plus de poser au philosophe des questions auxquelles il n'a pu songer, de lui faire subir un interrogatoire, et, lui ne répondant pas, de répondre pour lui souvent dans une langue qu'il n'aurait pas même comprise, ou de le forcer à préciser sa solution sur des problèmes qui n'ont

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été que plus tard a^tés et scientifiquement débattus (libre aii)itre, prescience, etc.). C'est là, selon nous, encore une manière très fausse quoique très commune d'exposer et de comprendre les grandes doctrines de la philosophie ancienne. Sans prétendre y avoir toujours échappé, nous noos sommes tenu en garde contre ces défauts.

Quelquefois, néanmoins, dans Tabsence d'un plan déterminé de l'auteur, on a dû adopter un certain ordre que prescrit la logique dans la distribution des matières; mais le lecteur en est averti et ne peut s'y tromper.

Il y a aussi une proportion k garder dans l'exposition des . diverses parties d'un système. La règle est encore ici de se conformer au degré d'importance que telle ou telle partie y occupe et que l'auteur lui-même lui a donnée, au rôle qu'elle a joué dans l'histoire. C'est i l'historien à le discerner.

Pour ce qui est de la btcgraphiêy qui, dans ce livre, devait avoir sa place, mais y être restremte, celle des grands philosophes seule y a une certaine étendue. C'est encore une mesure à garder. Il est clair qu'il ne s'agit pas de satisfaire la curiosité des profanes, amoureuse de détails et d'anecdotes. Les faits vraiment significatifs propres à éclairer le système et le rôle de son auteur ont seuls le droit d'y entrer; on jugera si nous l'avons dépassé.

Les questions relatives à Vauthenticité des écrits^ à leur successiorij à leur date^ à la discussion des sottrceSy etc., en un mot, tout ce qui est d'érudition et de critique, restant étrangères à notre plan, nous avons tâché d'utiliser les meOIeurs travaux exécutés par les auteurs de ces recherches. On verra dans quel esprit s'est fait notre choix. Nous le disons nettement, très souvent nous avons cru devoir éviter la manie trop commune aujourd'hui des plus savants critiques jaloux d'étaler leur érudition et d'avoir, sur chaque point litigieux, leur opinion nouvelle et personnelle, qui est de tout contester, de tout rejeter, de tout remettre en question, souvent par des raisons plus sub-

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