‹ La philosophie ancienneChapitre 33 sur 194 · LYI LA MYTHOLOGIE ET LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

LYI LA MYTHOLOGIE ET LA PHILOSOPHIE

bilité. Interprète de son temps, héritier de ses prédécesseurs, il n'est pas moins le créateur d'une doctrine à lui propre, dans son ensemble et ses parties. Le caractère des mythes et des dogmes religieux est au contraire d'être impersonnelsy anonymes et tradittonneb, dus à une révélation supérieure à la personnalité humaine.

m. — Mais ce qui prouve encore mieux la nécessité de séparer les deux histoires, c'est que la méthode qu'on suit de part et d'autre, dans Vexposé et V interprétation des mythes et dans l'exposé et l'appréciation des systèmes, est également toute différente et n'aboutit nullement au môme résultat.

Un des caractères du mythe, on Ta dit, c'est sa complexité^ autrement dit de renfermer plusieurs sens. Il en est ainsi de chacun des mythes; mais cela est bien plus \Tai encore de leur ensemble. La mythologie d'un peuple ou d'une race, c'est sa pensée tout entière.

L'ensemble de ses croyances sur le monde^ sur Dieu, sur Yhomme, sa propre histoire, tout y est condensé dans un récit dont les diverses parties offrent un sens plus ou moins approprié à chacun de ces divers points de vue physique, astronomique, moral, religieux^ ou métaphysique. On peut donc être tellement frappé d'un de ces côtés, s'en préoccuper à tel point, que l'on néglige tous les autres ou qu'on les subordonne à son point de vue favori.

De là les divers systèmes d'interprétation mythologique que l'on rencontre dans l'histoire et qui varient selon le temps, l'esprit particulier des écoles ou des écrivains. Le plus ancien de ces systèmes est celui d'Evhémére, et qui porte son nom. Fvhémère ne voyait dans les mythes de l'antiquité païenne que l'apothéose des grands personnages de l'histoire, législateurs, rois, conquérants ; on sait qu'il prétendait montrer le tombeau de Jupiter en Crète. Le point de vue astronomique a été développé, au xviH* siècle, par Dupuis dans son grand ouvrage sur V Origine de tous les cultes, où il met au service de cette opinion étroite toutes les ressources que lui fournit la science moderne jointe à une vaste érudition. Boulanger^ dans Y Antiquité dévoilée, émet une idée analogue, mais plus restreinte encore. Ces traditions, selon lui, nous retracent le souvenir des grandes catastrophes qui ont bouleversé la face du globe aux époques primitives. Ce sont, en môme temps, des monuments de l'effroi dont fut saisie l'imagination des peuples à la vue de ces désastres, et de la crainte de leur retour. D'autres ont fait principalement ressortir, comme sens particulier de ces mythes, la loi de la génération et de la destruction des êtres qui, en effet, domine dans certains cultes et à un certain moment de l'histoire religieuse des peuples de l'Orient. Quand on s'attache à la mythologie grecque et que l'on considère le côté

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humain et passionné qui distingue le caractère de ces divinités et les histoires assez peu édifiantes, racontées à leur sujet, il est naturel de voir les passions humaines divinisées, personnifiées dans ces dieux à forme humaine, si rapprochés de nous par les mobiles qui les font agir, par les actions qu'on leur attribue, et leur destinée si peu différente de celle des simples mortels. La mythologie sera représentée alors comme une apothéose des passions. Quoique ce point de vue ait été celui des Pères de rÉglise et soit resté celui de quelques théologiens, il n'est pas moins étroit que les précédents. On conçoit qu'il ait prévalu dans les premiers siècles de TËglise, pendant ou après la lutte du christianisme contre le paganisme; mais en se dégageant de ces préoccupations et en pénétrant plus avant, on est arrivé à reconnaître que, dans ces fables, dont plusieurs sont frivoles et d'autres licencieuses, et sous les traits des personnages divins qui y jouent un rôle, sont exprimées d'une manière non équivoque les plus hautes idées de la conscience humaine, les premières notions de la vertu, de là justice, du droit, les bienfaits des arts, de V agriculture, les liens de la famille, les rapports qui servent de fondement à la société. On ne peut nier que tel ne soit, à côté d'une foule d^accessoires, le fond des principaux mythes, ceux de Prométhée, des Euménides et d'un grand nombre de fables où figurent les grandes divinités du polythéisme : Jupiter et Junon, Diane, Cérès, Apollon, Minerve, etc. En dégageant le fond et en le purifiant des éléments hétérogènes, on arrive à tirer de la mythologie des leçons de morale d'une haute sagesse. C'est ce qu'a fait le premier Bacon dans son écrit sur la Sagesse des anciens, et dans plusieurs endroits de ses autres ouvrages. Beaucoup d'hommes moins illustres, mais dont on ne peut pas plus suspecter la foi et l'attachement sincère au christianisme, que contester l'érudition et les lumières, sont entrés dans cette voie. C'est dans cet esprit qu'est composée, par exemple, toute la partie du Traité des études de Hollin qui concerne la mythologie et la poésie ancienne. Enfin, on peut aller plus loin encore que le sens moral. Plusieurs de ces mythes recèlent une partie supérieure et plus profonde, un sens spéculatif on métaphysique qu'il est difficile de ne pas reconnaître. Là se trouvent exprimées des conceptions d'une haute portée sur Dieu et ses attributs, sur les lois du monde intellectuel, sur la Providence, sur l'âme humaine et ses destinées, son passé, son avenir, ses migrations. On y voit se dessiner le plan et Tordonnance d'un monde invisible d'après lequel est divisé le monde réel et sont réglés les plus simples détails de la vie. Tel est le côté saisi d'abord par les stoïciens, et qui plus tard fut développé par les alexandrins. Ceux-ci l'exagérè-

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rent au point de ne plos voir dans les fables les plus scandaleuses et dans les récits les plus obscènes que des allusions aux choses saintes, aux attributs moraux ou métaphysiqucB de la Divinité, et de retrouver dans l'ensemble de ces mythes la théorie des idées et leur système tout entier. La plupart des sectes mystiques issues du polythéisme ont suivi un mode analogue d'interprétation ^

Aujourd'hui, on le sait, le système qui prévaut, quant à l'origine des mythes^ est emprunté à h philologie (V. Max Muller). Les dieux y sont donnés comme ayant été d'abord des noms {noTnina, numina). Ces noms désignaient d'abord des attributs, des êtres naturels, le soleil, la lune, les phénomènes de la nature, etc. Plus tard ils ont perdu leur signification primitive et sont devenus des personnages divhis. L'imagÎBation s'emparant de ces données a inventé des récits on des fables qui ont été les mythes par corruption de la lettre ou du sens primitif des mots , de sorte que la mythologie peut se définir a une maladie du langage ».

Nous n'avons pas à prendre parti entre ces systèmes. Ce qu'il Callait montrer, c'est combien le problème est complexe et délicat, que de plus il réekme une méthode toute autre que celle qu'exige, pour être comprise et appréciée, une œuvre vraiment philosophique. On nous permettra d'y insister un instant et de les comparer.

La méthode du mythologue, très difficile à manier, outre qu'elle suppose des qualités et une condition toute spécides, a des procédés et des règles de critique et de science comparative à ^e propres, nullement de mise dans l'étude des systèmes.

Ainsi, par exemple, il est facile de voir que si aucun de ces systèmes n*est complèteaient faux, aucun, non plus, n'est dans le vrai, parce q»e la vérité ici consiste à embrasMr à la fois plusieurs éléments et à leur assigner leur part, leur place et leur rang, à les réunir et les coordonner. Le système le plus vrai sera donc le moins excludf , celui (fans lequel an aura admis tous ces élémenti, oà l'on aura su leur (aire «ne part ni trop petite ni trop grande, les distmguer sans les séparer, leur assigner leur \Ttte place, non à priori et d'après use théorie préconçue, mais en consultant la nature de chaque ensemhle de mythes et de chaque mythe en particulier. U faut eosnke être en eut de suivre ces mythes dans leur déveleçpenent et leurs diverses transfonnatioM; étudier leurs migrations, leur mélange, leur altératkm, saisk* les rapports et les malo^es qui les unissent, comme les

1. Li Symboliqie de Creuser est aussi, on le sait, ctmçae beaucooj» trop selon cet esprit, ce qui, malgré ses mérites, n*a pu la maintenir devant les travaux plut rtoiAs. (V. ^p., WetdMr.)

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difierenoes qui les aépareat des mythes appartenant à d'autres nations ou d^autres systèmes de dvilisatkw* Dans cette nouvelle carrière, a«9si vaste que le développement de l'humanité, il y a bien des écueils à éviter pour le savant voué à ces recb^iches, que Thistorien de la philosophie n'a pas k redouter ^

L'intelligence et Tapprôdation des systèmes philosophiques ont bien aussi, sans doute, leurs difficultés ; mais les conditions de la méthode sont toutes différentes. Ici d'abord, qu'on ne l'oublie pas, la pensée est abstraite. L'obscurité, si elle existe^ vient de la pensée même du philosophe, non de la diversité des sens ni du voile qui la recouvre. Elle peut tenir aussi à la langue dont il se sert pour s'exprimer, à sa terminologie (Kant, Âristote, Heraclite, etc.). Mais il n'y a pas de symbole à interpréter, pas de sens divers à démêler et à concilier. H n'y a pas à faire le départ de l'idée et de la forme qui la symbolise. La difficvlté sera peut-être de mettre d'accord le philosophe avec luimôme dans les diverses parties ou phases de sa doctrine, difficullé très grande souvent, mais nullement la même que pour le mythe, d'en acoorder les différents s^is en écartant le voile ém'gmatique qui cache l'idée et la rend diffidiie à pénétrer. Le sphinx a disparu avec son énigme, ou plutôt c'est un autre sphinx se proposant à lui-même ses énigmes et ch^tchant lui-même ï les résoudre : la raison est mise en face d'elle-même avec ses problèmes que seule elle agite, victorieuse ou vaincue dans la lutte, sûre d'avoir trouvé ia vérité ou se pren^t è douter et se résignant à ignorer à elle y échoue, mais toujours ne comptant que sur elle-même, se défiant surtout de l'imagination, écartant ses images comme autant d'illusions et de fnWknes.

Ainsi, les deux méthodes n'ont rien de commun, et les résultats ne peuvent se ressembler.

IV. — La conclttflOD est que l'historien des systèmes ne doit pas mettre un pied indiscret sur le terrain des mythes, qui n'est pas le sien; il doit le laisser tout entier à défricher aux mythologues : sufficii euiqme maiitia sua.

Ces productions, toutefois, bien qu'elles appwtiemient k l'histoire des reliions, ne sont pas sans lien avec les systèmes philosophiques, surtout avec ceux des philosophes anciens qui souvent ont puisé à ces sources.

Os se sont souv^it servi 4e8 myth» et s'en sont mspirés, cela est

L « Qioiqae la tcadition paisse s'avoir qo'ane rtcine, eUe croit coaune on figoier des Banians et devient an labynntlie d'arbres qoi s'étend an-dessus de tont. » CoHf <e, dtè par Max Mnllcr, U^ihêiogis comparé€y p. 163, trad. fr.

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certain, ou ils les ont consultés et s'en sont autorisés, car le philosophe est ami des mythes ((p(X(({xuôoc. Arist., Met. 1), ou bien encore (Xénophane, Héraclile) ils les ont attaqués. Mais cela est en dehors du sujet que nous traitons. Jusqu'à quel point, dans quelle mesure des philosophes comme Thaïes, Pythagore, Empédocle, plus tard Platon, les Stoïciens, à la fin les Alexandrins, ont-ils mis à profit ces antiques documents de la pensée naïve et primitive? Comment les ont-ils interprétés? C'est un travail que l'historien de la philosophie ne doit pas s'interdire; mais c'est toujours l'accessoire de son œuvre et cela n*a rien à voir avec la confusion des deux histoires; cela surtout n'autorise nullement à voir dans les mythes des systèmes et à les envisager comme tels.

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