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II. — La Philosophie des Poètes. Les Poèmes et les Systèmes

La philosophie ancienne, la philosophie grecque en particulier, a non seulement derrière elle tout un passé mythologique ou religieux, mais aussi avant elle et devant elle tout un monde poétique avec ses chefs-d*œuvre ; ceux-ci, immortels sans doute par le riche fonds d'idées qu'ils contiennent, comme par la forme qui leur a valu l'admiration des siècles. A son origine, elle-même est mêlée à la poésie à laquelle est empruntée sa langue. Les premiers philosophes {Parménide^ Empédocle^ etc.) s'expriment en vers. Toutefois, ici, la séparation est facile; car si la forme est poétique, la pensée est abstraite, sinon prosaïque. Ce n'est donc pas d'eux qu'il s'agit, mais des œuvres des poètes véritables, d* Homère^ d'Hésiode^ de Simonide ou à'Eschyk^ de Sophocle^ etc. La confusion consiste ici, non à regarder ces poèmes comme des conceptions philosophiques, mais à en extraire, comme des mythes, tout un système de philosophie. C'est cette erreur qu'il s'agit également de rectifier par des raisons précises.

Essayons d'abord de montrer comment s'est effectuée la transition de la mythologie à la poésie, et comment^ par suite de cette transformation, due à une plus grande liberté de l'esprit, a pu naître au sein de la poésie elle-même ce qui depuis s'est appelé Idi philosophie des poètes,

La mythologie est née du besoin de représenter par des emblèmes, des récits et des fables, les idées qui forment le fond de toute religion, les lois de la nature, les attributs de Dieu, les vérités morales ou les traditions relatives aux événements des premiers âges de l'humanité. Or, ces idées et ces faits traditionnek, elle les exprime et les déve-

LBS POÈMBS BT LES SYSTÈMES LXI

loppe dans des actions et sous la figure de personnages que Timagination invente, dans l'unique but de traduire ses conceptions par des formes sensibles, ne pouvant ni les saisir ni les exposer d'une manière abstraite, générale et positive. Elle s'inquiète donc peu de savoir si ces récits et les événements qui les remplissent sont conçus et présentés de manière à satisfaire aux r^les de la vraisemblance, de la proportion et de V harmonie. Loin de là, comme il s'agit d^exprimer l'infini ou le surnaturel, l'imagination se tourmente à inventer des formes bizarres, des événements merveilleux, extraordinaires, absurdes et invraisemblables. Veut-elle représenter une loi physique comme la génération des êtres, elle ne craindra pas d'employer les images les plus grossières et de descendre saintement dans les détails les plus obscènes. Quelquefois, quand l'idée est confuse, le récit manquera de suite, d'ordre et de clarté, il se perdra dans le fantastique, l'abstrus, l'inintelligible, ce qui lui donne d'autant plus une apparence de profondeur et de mystère. Partout l'absence d'ordre et de liberté.

n n'en est pas ainsi des créations véritables de ïart et de la poésie.

L'art est né de l'idée du beau et du besoin de la réaliser; il travaille uniquement dans ce but et y subordonne tout le reste; il faut donc qu'il observe certaines lois, qu'il choisisse une idée déterminée et la rende capable de revêtir une forme également précise, qu'il les proportionne l'une à l'autre et les combine harmonieusement. Dès lors, s'il s'empare d'un mythe, il commence par en altérer le fond ; il soumet l'infini lui-même à la mesure, le réduit à des proportions finies. C(mune il n'y a rien de plus dair à la fois et qui réponde mieux à son but, celui de nous intéresser, que la représentation de l'homme, de ses idées, de son caractère et de ses passions, il ramène tous les autres éléments, physiques, astronomiques, métaphysiques, à l'élément humain ; il est essentiellement anthropomorphique. Il l'est doublement par la pensée et par la forme, par la forme surtout, car il n'y a que la forme humaine, belle, harmonieuse, expressive, qui puisse représenter le fond moral et intellectuel que l'homme porte en lui-même.

De là, des personnages nouveaux, des divinités qui dans leurs actions et leur caractère , comme dans leur figure, leur maintien et tout leur extérieur, reproduisent l'idéal de la vie humaine et les belles proportions du corps humain. Adieu donc le sens profond et multiple des vieux symboles et des mythes prioiitifs. Le mythe s'évanouit dans la fable libre, mensongère, quelquefois capricieuse et frivole, mais toujours brillante, belle et gracieuse^ vivant tableau des passions et aussi des idées qui font agir les hommes. L'Olympe devient un théâtre où se joue perpétuellement le drame idéalisé de la vie humaine. Les

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