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III. — lA Sair^sM morale antèrieore à la Philosophie

Philoflophie irnomiqne on sentencieuse. — (Gnomes, sentences,

proverbes, etc.). — Les Sages et les Philosophes.

Sur les conBns de la philosophie et de la poésie ancienne, se placent d'autres productions de Tesprit d'une nature plus abstraite et plus réfléchie, souvent môme d'une forme toute prosaïque, mais qu'on ne doit pas davantage confondre avec les systèmes.

Ces productions, où l'on a vu, avec raison, une forme de la sagesse antique (Barthélémy, Andcharsis), ce sont d'abord des gnomes ou sentences^ des maximes^ des proverbes^ des paraboles ou apolo^ gués, apophtegmes, etc., attribués à des personnages célèbres, le plus souvent anonymes, ou semés chez les poètes. Il y a toute une classe de législateurs, comme Minos, Solon, Lycurgue, ou des moralistes (Confucius), qui sont aussi donnés pour avoir été à la fois des sages et des philosophes. On trouve beaucoup de ces maximes ou pensées chez les philosophes eux-mêmes. Diogène de Laerce en a rempli son livre et elles deviennent pour lui comme le fond de son histoire. Plus d'un historien moderne l'a imité. Au dernier siècle, ces personnages étaient en grand honneur, comparés à Socrate, mis souvent au-dessus du sage athénien sur le même pied que Platon, Pylhagore, etc.

Les Orientaux, on le sait, ont particulièrement affectionné cette forme de la sagesse pratique et populaire. La fable, la parabole, Vénigme. Vallégorie, les proverbes, les sentences tiennent une grande place à côté ou à la suite des mythes dans leurs livres, soit sacrés soit profanes, et dans toute leur littérature. Presque toute la sagesse hébraïque non révélée est pour la plus grande part dans les Proverbes de Solomon. Ce qui caractérise celte forme de la pensée, c'est qu'en général, quoiqu'elle soit encore poétique, assujettie au rythme et à la figure, et qu'elle s'exprime en vers, l'image qui la rend sensible aisément s'en détache; souvent aussi^ elle est énoncée d'une manière abstraite ou prosaïque, ce qui la rend semblable aux formules qu'emploie la science ou la philosophie. Les Grecs auraient, dit-on, hérité de cette sagesse antique ^

1. Augustes débris d*un siècle éclairé et comme un souffle léger, qui, des traditions de quelques nations beaucoup plus anciennes, est venu tomber dans les trom« pettes et les flûtes des Grecs. (Bacon, De la Sagetse det Anciens, préface.)

LES SAGBS ET LES PHILOSOPHES LXY

Le plus souvent l'auteur est anonyme; aussi Fensemble de ces maximes a été appelé la sagesse des nations, mais souvent aussi elle est celle des individus. Les sages de la Grèce sont connus surtout par ces sentences ou maximes (v. p. 13) dont plusieurs ont été recueillies et conservées. Le laconisme des Spartiates en était nourri. Platon qui les cite (Protagoras *) et les vante, l'appelle leur philosophie ou leur éducation philosophique. Les Athéniens eux-mêmes, discoureurs et raisonneurs, ne les tenaient pas moins en honneur. Us les gravaient sur les colonnes servant de bornes indicatrices sur les chemins, d'où le nom de 7CGcpoc^ta(. Platon disait qu'en faisant le tour de l'Âltique on ferait un excellent cours de morale. Ils furent très prisés des philosophes anciens (Âristote) qui en avaient fait des recueils.

Jusqu'à quel point, à quel titre et dans quelle mesure, ces productions de l'esprit humain doivent-elles entrer dans une histoire de la philosophie? Sont-elles en réalité philosophiques, et les hommes qui les représentent doivent-ils être regardés comme des philosophes? Quelle place doit leur être accordée dans la philosophie ancienne en particulier*?

Ce point mérite aussi d'être examiné.

11 y a d'abord une distinction à faire entre les maximes de la sa" gesse populaire ou autre, antérieure à la philosophie, et les maximes

1. c Qoe les Lacédémomens soient parfaitement instruits dans la philotophie et dans Tart de parler, Toici par où on peat en juger. On n'a qu'à lier couYersation avec le dernier Lacédémonien : dans presque tout Tentretien, on verra un homme dont les discours n'ont rien que de très médiocre ; mais, i la première occasion qui se présente, il vous jette un mot court, serré et plein de sens, tel qu'un trait lancé par une main habile, en sorte que celui qui l'entretient ne parait plus qu'un enfant auprès de lui. Aussi a-t-on remarqué que l'institution lacédémonienne consiste beaucoup plus dans l'étude de la sagetse que dans les exercices de la gymnastique. Car il est évident que le talent de prononcer de pareilles terUeMes suppose en ceux qui le possèdent une éducation parfaite. De ce nombre ont été Thalèt de Milet, PUtaeus de Mitylène, Bios de Priène, notre Solon, CléobuU de Lindos, Myson de Chênes et ChiUm de Lacédémone que l'on compte pour le septième de ces sages. Tous ces sages ont admiré, aimé et cultivé Téducation lacédémonienne. Et il est aisé de reconnaître que leur sagesse a été de même genre que celle des Spartiates, par les teiUencet courtes et dignes d'être retenues qu'on attribue à chacun d'eux.

« Uo jour, s'étant rassemblés, ils consacrèrent les prémices de leur sagesse i Apollon dans son temple, y gravant ces maanmes qui sont dans la bouche de tout le monde : Connais-toi Mrméme, — Rien de trop, >• (Platon, Protagoras.)

2. La philosophie gnomique est la plus ancienne des formes de la philosophie chez les Grecs. De brefs aphorismes, des proverbes pleins de sens, des préceptes sur lalconduite de la vie, des conseils (^o6T|xai) sont en effet l'expression élémentaire et primitive de cette science qui s'appela plus tard la morale. (E. Egger, Dict. des se, phil,, art. Gnomique.)

Le r^le important et original des gnomiqnes grecs qui représentent des phases de la philosophie ancienne (Id., Ibid,).

LTVI LA SAGESSE ANTÉRIBURB A LA PHILOSOPHIE

des philosophes eox-mômes et que Ton rencontre à chaque instant dans leurs écrits. CellesH^i sont aussi des formules abstraites par lesquelles le philosophe résume sa pensée, soit sur l'ensemble, soit sur chacune des parties de sa doctrine. Il est évident qu'elles ont une valeur philosophique très grande. Ainsi, la sagesse spéculative ellemême )a plus haute, celle qui crée ou édifie les systèmes, qui les expose et en démontre la vérité, qui analyse, raisonne et discute plus ou moins longuement, finit elle-même par se condenser en phrases brèves et significatives, qui en sont le résumé. Toute une révolution dans la pensée peut, on le sait, être contenue dans une de ces maximes :

a Gonnais*toi toi-même i> (Soerate). — « Je pmise, donc je suis » (Descartes) . — c On ne triomphe de la nature qu'en lui obéissant » ^acon). Tantôt c'est une conception générale de l'univers ou un principe de métaphysique abstraite, qui s'applique à tout et qpi devient la base d'un système. « Tout s'écoule » (Heraclite). — « Rien ne vient de rien » (Démocrite). Le panthéisme s'énonce en trois mots, qui sont trois syllabes : '£v xal tcocv (l'un et le tout). Chaque école a sa devise. Le scepticisme de Pyrrhon s'exprime ainsi : « Pas plus ceci que cela. » On connaît la formule de Protagoras : « L'homme est la mesure de toute chose. » La maxime sensualiste : Nikil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu, est encore plus célèbre et se reproduit à toutes les époques. — Chaque partie de la philosophie, la psychologie, la logique, la morale, Y esthétique, la théodicée^ etc., a, comme la science entière, ses formules qui en font connûtre l'esprit et ofDrent le résumé de ses recherches. Toute la théodicée d'Aristote aboutit à cette phrase célèbre : « La pensée est la pensée de la pensée, » comme caractérisant l'acte étemel de la pensée divine. « L'homme est une intelligence servie par des organes ; » le spiritualiste voit toute la science de l'àme dans cette définition. La logique de Condillac est dans ces mots : « La science se réduit à une langue bien faite. » — « Tout œ qui est réel est rationnel, tout ce qui est ratknnel est réel. » Dans ce peu de mots est l'abrégé de la logique et de toute la phUosophie de Hegel. — Les sciences qui ont pour objet la nature ne font pas moins usage des maximes. Natura non facit scUtus; c'est ainsi que Leibnitz âionce la loi du progrés des espèces. « La nature agit par les voies les plus courtes » est un autre principe qu'il ne perd jamais de vue dans ses reeherches physiques. Du même genre est la maxime de Newton : Natura semper sibi consona. « Dieu et la nature ne font rien^en vain, » dit Aristote, et ce principe, qui est celui des causes finales, passe de sa physique dans son histoire

LES HâXIMES Et LES SYSTÈMES LXtlI

naturelle. Aujourd'hui tout le débat entre les naturalistes sur les générations spontanées et la transformation des espèces rouie sur ces mots : Omne vivum ex ovo. « Pour apprendre, il faut avoir foi en la parole d*autrui, » dit Aristote. Ced est la première pierre de la science de l'éducation.

n est clair que ces maximes qui font partie intégrante des sys« témes, puisqu'elles les résument, ne sauraient s'en séparer, et elles occupent une grande place dans l'histoire de la philosophie. Mais ce n'est pas d'elles qu'il s'agit ; les autres sont bien différentes. Celles-ci, sans doute, sont émanées de la raison humaine, déjà, si l'on reut, à quelque degré réfléchie; mais non arrivée à ce degré de réflexion oà elle est tout à fait libre, où maltresse d'elle-même elle poursuit un but désintéressé, assez sûre d'ellennéme pour être systématique. Aussi se produisent-elles au hasard ou à Foccasiofi d'un but pratique; dies s'offrent éparses, disséminées ou juxtaposées, rédigées en apbortsmea, non rattachées à des principes eux-mêmes formulés et discutés ^

Cette sagesse, qui apparaît dans Gonfudus et dans d'autres (infrâ), si on lui applique ce qui a été dit plas haut des systèmes, n'est pas de la philosophie prt^rement dite, et ses représeotants ne sont pas des phàosophes. Un système, on l'a dit, n'est pas une juxtaposition de pensées si vraies et ri profondes qu'elles soient, mais on tout organiséi dont toutes les parties se rapportent h une même idée, base et centra de la composition. Une pareille œuvre, éclose de la méditation personnelle d'un homme ou d'un individu est nisonnée, discutée, le fruit d*une méthode elle-même connue et appliquée, où apparaissent les procédés logiques et spéculatifs qui ont servi k le former ^ L'auteur n'y affecte ni le ton, ni la forme dogmatique qui est celle des maximes on des sentences. Gelles-d s'éneneent et s'imposent, le ton bref on laconique l'indique assec. H y a des esprits prolonds, il est vrai, qui exceBent en ce genre, qui n'ont pu cm vo«la faire autrement (Pascal, Hamann). Ce sont des penseurs ou de» moraliitefl non à proprement parler des philosophes. Si le nom leur est donné ou s'ik le mériteait,

1. La phUQ$0pkie ^Mmique raifloane ftm et raifonae bri^retteat. Elle ne le piqae pas d'aceorder to^ioars ses axiomes entre eux avec une parfaite rigueur : Sohnj Théognit, Evenot se rencontreot souvent cités Tod pour Fautre, mais aussi ils se contredisent... THèognis varie luMèae dtM set «^nkms; çvelfnasHHw de stf ■aximes sont retouraées en sens contraire. (£gger, Ibid.)

Comme on voit la philosophie sentencieuse touche à tous les intérêts de la vie pratique. EHe ne forme pas un ensemble (Taxlemes savammeat coordonnés. Klle change de sujets et de tons suivant bien des caprices, ioar i toir spirilMliste eu sensuelle, religieuse ou sceptique, souvent indulgente ou souvent austère ; c'est la morale du bon sens populaire ennemie avant tout des excès du dogmatisme. Elle a précédé les grands systèmes et elle leur a survécu, etc. (Id., ibid.)

LXYIII LA SàQSSSB ANTÉRIEURE A LA PHILOSOPHIE

c'est que la pensée totale est visible dans Fensemble et en forme Tunité. On y reconnaît aussi Tœuvre personnelle de celui qui en est l'auteur et son nom y reste attaché. Mais la plupart des maximes, proverbes ou sentences dont il est ici question, antérieurs aux systèmes, n'ont ni dates ni noms propres. Us volent de bouche en bouche et se perdent dans un passé inconnu comme les mythes. Enfin, un système, et ceci est capital, n*est pas isolé, il succède à d'autres systèmes. Ceux-ci forment une série non interrompue, s'engendrent les uns des autres, se suscitent, se continuent ou se contredisent. Un vrai système est l'anneau d'une chaîne qui plus ou moins longuement suivie peut se briser, mais se renoue plus tard en d'autres systèmes, si bien que, sans lui, ceux-ci ne seraient pas compris. Tous ces caractères distinguent profondément l'œuvre vraiment philosophique des manifestations de cette sagesse antérieure à la philosophie quoique plus ou moms voisine d'elle, et qui tout au plus en marque l'aurore ou le crépuscule.

La conclusion pratique est celle-ci : S'agit-il des maximes et des proverbes qui sont la sagesse populaire incamée dans ces formules, on ne peut leur refuser une haute estime et une valeur réelle. On y trouve tout un trésor de sagesse pratique fort utile à consulter, des conseils à l'usage de toutes les situations de la vie, des réflexions fort sensées, des observations très justes, mêlées à des préjugés. La philosophie elle-même aurait tort de les dédaigner. Sous tous ces rapports ils sont dignes de l'attention des philosophes comme manifestations simples et naïves de la conscience humaine, mais c'est tout ce qu'on doit leur accorder. Cette primitive sagesse sans doute n'est pas aussi séparée qu'on le croit de cette sagesse plus haute due à la pensée méditative et spéculative qui sonde les plus obscurs problèmes de la nature intellectuelle et morale de l'homme. Mais elle s'en distingue; on n'est pas autorisé à les mentionner autrement que comme antécédents de la philosophie ancienne (voy. p. 12) . D'autres que l'on dit appartenir aux philosophes, dans la première période de la philosophie grecque (Empédocle, Heraclite, etc.) et qui figurent à la suite de leurs systèmes, ne doivent pas usurper la place et le rang qu'ils n'ont pas, s'ils ne s'y rattachent pas visiblement. On doit les mentionner, mais sans leur accorder trop d'importance, à une époque où la philosophie morale comme science n'existe pas ; car elle attend que, par Socrate, elle soit fondée sur sa base véritable. Faire plus pour ces maximes, c'est dépasser les limites.

LBS SCIENCES ANTÉRIBURBS A LA PHILOSOPHIE LXIX

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