IV. — Las Arts et les Solenoes antérieurs à la philosophie
Il est une autre difficulté, plus grande encore pour Thistorien de la philosophie ancienne, s'il veut rester dans les limites de celte histoire. Un problème y est impliqué qui, aujourd'hui surtout, a besom d'être résolu d'une façon nette et précise.
A l'origine, les sciences exactes et positives, les arts même sont confondus avec la philosophie. Ainsi Thaïes, Empédocle, Démoerite, et tous les premiers philosophes, sont aussi des physiciens. Pythagore et ses disciples sont des mathématiciens illustres et, pour leur temps, des astronomes de premier ordre. S'ils construisent le monde avec le système des nombres, ils se livrent à des recherches particulières qui en font des savants. Plus tard, la distinction s'opère; mais elle est loin d'être complète; savants et philosophes se donnent la main quand ils ne sont pas les mêmes.
Platon était un des premiers mathématiciens de son temps. Aristote, s'il n'est un physicien, est un grand observateur de la nature et ses écrits sont remplis d'expériences; comme naturaliste il n'a pas d'égal dans toute l'antiquité. D'ailleurs, si la philosophie et les sdences, nées ensemble, se séparent ensuite, elles doivent marcher de front, pour ne pas s'immobiliser et se stériliser, entretenir de perpétuels rapports.
n est nécessaire cependant de les distinguer, sans supprimer ces rapports et les isoler, en retraçant leur histoire.
Une autre difficulté est relative au commencement même de cette histoire. Chez les peuples anciens antérieurs à la Grèce, les Égyptiens, les Assyriens, les Chaldéens, etc. , les sciences et les arts mécaniques avaient déjà fait d'assez grands progrès. L'astronomie leur doit ses premières découvertes (V. Arisl., Met., I). Fera-ton entrer ces recherches et ces découvertes dans l'histoire des systèmes?
Si l'on adoptait l'opinion positiviste sur l'objet de la philosophie (p. v) ce parti serait le seul à prendre, science et philosophie, ayant un domaine identique, l'une n'étant que la synthèse de l'autre. Mais l'embarras pour l'historien ne serait pas médiocre. La philosophie étant tout entière dans la collection des sciences particulières, il faudrait d'abord reculer son histoire aussi haut que la science ellemême apparaît, en recueillir les moindres traces chez tous les peuples de la terre. Il faudrait ensuite, quand on arrive aux systèmes, faire entrer dans leur exposition tout ce qui de près ou de loin s'y
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rattache de scientifique. Il paraît bien qu'on le comprend ainsi *. Du moins, on fait tout ce qui est possible pour ne pas trop faillir à la tâehe. Mais le moyen d'éviter la confusion et Teneorobrement?
Pour nous, rembarras n'existe pas. La solution du problème est dans ridée elle-même fort claire et très précise, qui a été donnée de la philosophie et de ses systèmes; la ligne de démarcation est facile à tracer.
La philosophie, sans doute, a-t-on dit, est une science ; elle est la science, la science du tout, son caractère est Tuniversalité. H s'ensuit que toute recherche particulière non faite en vue de cette unité, isolée, séparée du tout, où la pensée du tout n'est pei présente, n'est pas une recherche philosophique, mais purement scientifique. Pythagore, s'il a trouvé le carré de l'iiypothénuse, n'a pas fait cette découverte en vue de son système. Donc celle-ci n'a rien qui intéresse l'histoire de la philosophie. Thaïes, dit-on, a mesuré la hauteur des pyramides. Cela n'a rien à voir avec le principe de sa philosophie. Mais que les pythagoriciens aient admis un feu central, le soleil immobile au centre de l'univers, et cela en vertu de leur système des nombresy contrairement à ce que disent les sens, et à l'opinion vulgaire; ceci est philosophique et l'historien de la philosophie aurait tort de le né< gliger. Ainsi du reste.
L'objet propre de la philosophie ce sont les vrais principes, les première principes ou les premières causes. Elle s'occupe aussi sans doute des faits et des vérités particulières; mais c'est à la condition de les rattacher à ces principes. Les théories spéeicdes ne deviennent philosophiques qu'à celte condition, de sortir de la spécialité où chaque sdenoe proprement dite se renferme.
Ainsi en est-il des plus grandes découvertes, de celles de Newton^ de Kepler^ de Lamarck, Darwin ^ etc. Toujours ce qui n'est que scientifique ne devient philosophique que parce que des découvertes, des faits de détail, on voit surgir un principe supérieur et général qui lui-même rentre dans la conception totale de Tuniv^rs et de aes principes.
Les sciences exactes et positives ont aussi, sans doute, leurs principes. Ceux-ci sont des faits particuliers ou des propositions dont on part et qu'on ne discute pas. La science les admet comme évidents et certains par eux-mêmes ou établis. La philosophie les analyse et les discute, elle en fait aussi la théorie; elle les ramène à une conceplioa
1. Un grand nombre d^articles très savants de la Rewe phitoiophique. Th. Ribot, en font foi.
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sopérieure. Donc, partout où, dans Tbistoire, s'offrent des recherches ou des résultats du premier ordre, il n'y a pas lieu de les introduire dans l'exposé et l'appréciation des systèmes; celles du second genre ont seules le droit d'y entrer.
La méthode des sciences est empirique ou rationnelle. La philosophie, elle ausd, se sert de raisonnement et elle ne doit pas négliger l'expérience. Loin de là, elle doit la consulter sans cesse, se servir de ses procédés; s'éclairer de ses découvertes; elle ne peut marcher sûrement qu'en se mettant en contact perpétuel avec les sciences eiq>érimentales et positives dont elle recueille les (résultats. Mais ceux-ci elle les transforme, les pense et les repense de nouveau, à son point de vue, les rattachant à ses principes les plus élevés ^ Sa méthode à elle c'est précisément de transformer en conceptions abstraites et spéculatives les faits ou les vérités de fait et de détail que le raisonnement et l'expérience ont acquises, de montrer comment elles découlent de principes supérieurs, de les en déduire ou d'y remonta* et de les induire. Ainsi se feit ou s'élabore une œuvre philosophique qui n'est pas seulement scientifique. Toute autre production de l'esprit, CNJk cela n'est pas, on n'apparaît pas, l'historien de k philosophie n'a pas à s'en occuper et à en retracer l'histoire.
Gela suffit pour que les deux histoires, sans rompre les liens qui les unissent, puissent marcher de front sans se confondre comme les deux ordres de sciences qu'elles représentent. En observant leurs limites elles ne risquent pas d'empiéter l'une sur l'autre et achèvent librement leur œuvre.
Et cela doit s'appliquer à la philosophie ancienne. A l'origine, tout semUe s'y mêler et s'identifier : les sdenees mathématiques et physiques avec la philosophie; la physique avec la morale, la politique, etc. Pythagore est, à la fois, un grand philosophe et un mathématicien illustre; il est aussi grand moraliste, le fondateur d'un Institut qui a conservé son nom et dont la base est la mœrale. Toutefois, les rôles sont distincts : Youdraitron par exemple, que la table de Pythagore ou toute autre invention de ce genre entrât dans l'exposé d'un système de philoeophie? Thaïes a prédit une éclipse. Gela intéresse l'hbtoire des sâeDOQS, non cdle de la philosophie. Les Égyptiens avaient des procédés dans les arts mécaniques inconnus et peut-être avancés. Gomment Archimède (s^il est vrai), avec ses miroirs, a-t-il brûlé les vaisseaux de la flotte ennemie? Le principe d'Arcbimède lui même appartient à l'histoire des sôences. Hippocraie est edèbre comme médecin et philo-
i. Voy. Vacherot, La Métaphysique et la Science. 2* édition.