LA CIVILISATION ORIENTALE LXXVII
nature et ne se confond plus avec elle. Affranchi de ses liens, il se croit supérieur à elle comme il l'est en effet, par sa prérogative d'être spirituel. Dans Tordre moral et social, cette supériorité se révèle à lui plus réelle et plus grande encore; il se sent libre en lui-même et dans ses rapports avec ses semblables. Pénétré du sentiment de sa dignité, il attache du prix à son existence. Il n*est plus courbé devant la puissance absolue d'un homme ou d'une caste. U se sait membre d'une association politique où ses droits sont reconnus et garantfs, comme le sont ceux des autres, que lui-même est tenu de respecter.
Aucune de ces conditions ne s'offre à nous dans la civilisation orientale. L'Orient, on l'a dit bien souvent, est le monde de l'immobilité, de la nécessité, de la fatalité, comme l'Occident est le monde du mouvement, de l'activité libre et du progrès. Dans l'Orient, l'homme presque confondu avec la nature, semble voué à une servitude étemelle et à une perpétuelle enfance. Le climat pèse sur lui avec toutes ses influences. U reste comme éperdu en face de ces espaces immenses et de ces masses gigantesques. Les forces dévastatrices que la nature recèle en son sein et qui bouleversent le globe à sa surface lui sont une perpétuelle menace qui, en rendant son existence précaire, l'empêchent de rien entreprendre avec suite et de compter sur la durée de ses œuvres. Plein d'effroi à l'aspect de ces puissances redoutables dont l'action imprévue et désordonnée détruit en un instant le fruit de ses labeurs et les plus grands travaux qu'avec peine il a exécutés, il n'agit pas, il ne pense pas, il contemple et il rêve. Il a encore moins conscience de lui-même et de son individualité. L'équilibre de ses forces morales en lui ne peut s'établir. Les sens et l'imagination chez lui dominent et tiennent sa raison captive. Celle-ci ne peut s'emparer d'elle-même, se gouverner et se diriger. Sa vobnté, faible ou impuissante, retombe sur elle-même incapable d'une lutte efGcace d'où elle puisse sortir victorieuse; il accepte tous les jougs et s'y soumet sans résistance. Ou bien il attend, impassible et résigné, la délivrance de ses maux, de Y anéantissement qui sera le terme de sa vie ou, ce qui est le même, de l'identification ou de l'absorption avec la substance étemelle.
Toutes les créations de la pensée orientale offrent ces caractères. Une imagination féconde et luxuriante mais déréglée enfante des conceptions grandioses riches et variées, mais où manquent la proportion, la mesure, l'harmonie. Le grand et le gigantesque y frappent partout les regards et éveillent l'idée de l'infini : mais cet infini c'est l'indéterminé; le grand est le disproportionné; le sublime, le
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démesuré ^ La beauté pure n'y saurait éclore ou, si elle nait, s'y maintenir. Le laid, le hideux, le grotesque, Thorrible même, sans cesse mêlés an beau, gâtent et déforment les plus gracieuses images de l'art et de ses œuvres. L'esprit se perd dans la multiplicité confuse de ses idées et dans Taccumulation des formes destinées à les exprimer. L'ensemble est sans ordre et sans liaison. Des pensées quelquefois profondes, souvent brillantes et ingénieuses, jaillissent en éclairs rapides, pour ensuite se perdre dans le vague ou s'évanouir dans le vide. L'absurde, l'abstrait, Tinintelligible, à chaque pas, se rencontrent à côté du sensé, de Tingénieux, des plus hautes et des plus sublimes pensées. L'expression, comme l'idée, reste imparfaite; elle-môme est vague, équivoque ou impénétrable et voilée. Le demi>jour du symbole remplace la clarté pure de la formule abstraite, et lui-même semble plutôt fait pour cacher la pensée ou la faire deviner que pour la révéler et l'expliquer *.
L'Orient est la terre des symboles; tout y est symbolique, figuré, rempli d'énigmes. Comment, en un tel milieu, avec de telles conditions, un vrai mouvement, libre et régulier de la pensée philosophique, aurait-il pu se produire? Là où l'extraordinaire et le merveilleux dominent, Tordre et renchainement des idées que la raison demande, et où elle se reconnaît, ne sont guère possibles. Aussi n'y a-t-il rien qui ressemble à la science, à ses froids calculs, à ses expériences méthodiquement instituées et patiemment poursuivies, à ses allures calmes et régulières. L'intuition remplace la réflexion, l'observation y est la contemplation. Le raisonnement n'y fait pas défaut, il y apparaît môme souvent, mais non pas tel que le veut sa nature. Il ne s'astrânt guère à une marche régulière; s'il entre dans sa voie, il l'abandonne vite et se perd dans le détail minutieux des distmctions subtiles; il se crée à plaisir des divisicms et des subdivisions factices. Les énuroérations qu'il invente et où il se complaît lui tiennent lieu d'une sctenee acquise et d'inventaire de ses résultats. La vraie méthode lui est inooonue. Toute pensée qui commence bien ne peut se soutenir; elle fait place au vague et à l'obscurité ou aboutit à l'extase et au ravissement.
Non seulement, pour l'homme, le monde quH voit autour de Icri est rempli d'énigmes, mais il est pour lui-même de toutes les énigmes la plus grande. Pour la résoudre, il s'en crée d'autres qu'il sait encore moins déchiffrer. II ne peut s'exprimer que parjures, symboles, allégories.
1. Voy. Befel, EttkéHqm, 2* partie, ferad. fr., 2* Mifion, Uhh t24.
2. M. 4e Maittre t fait (JSoiriu iê SaitU Piîênbowg) da (ftnie oriental et aecideatal, ao parallèle brillant toat diffèrent qui ne peat être vrai qu'à son point de vue.