‹ La philosophie ancienneChapitre 5 sur 194 · VI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

VI INTRODUCTION

Si telle est l'idée qu'on doit se faire de la philosophie et de ses systèmes, il faut bien avouer que, de toutes les histoires, celle-ci est la moins digne d'occuper les esprits sérieux. Tout au plus peut-elle offrir un aliment à la curiosité de quelques rêveurs spéculatifs, épris de ces questions, qu'eux-mêmes s'efforcent inutilement de résoudre. Si l'on vient i en réunir et grouper les monuments, à quoi doit aboutir cette entreprise? à former une galerie de tableaux où, à côté des portraits des anciens philosophes, apparaissent aussi leurs œuvres qu'ils ont jugées les plus importantes? Mais celles-ci, ce sont des rêves, des conceptions arbitraires que nous reconnaissons être vaines et pour nous, mieux instruits, sans aucune valeur. Or, de quelque célébrité qu'aient joui de leur temps ces personnages : un Thaïes, un Pythagore, un Socrate et tant d'autres, quel attrait peuvent avoir pour nous ces figures si tout est mensonger dans ce qu'ils nous ont transmis comme le résultat le plus élevé de leurs méditations? Leur réputation est usurpée si à leur nom ne s'attache aucune découverte dans le champ de la vérité; il ne faut voir dans les systèmes qu'ils nous ont laissés, qu'une suite de romans du genre le plus ennuyeux, à l'usage de quelques esprits chimériques comme ceux qui les ont composés, inutiles aux autres, écrits dans une langue obscure, souvent inintelligible et qui ne valent pas le temps ni la peine que l'on met à les déchiffrer. Le seul fruit que l'on puisse retirer de cette étude est de devenir sceptique, si on ne l'est déjà. Seul, le doute peut naître du spectacle de ces opinions qui se combattent et se contredisent, se renversent les unes les autres et qui, comme on l'a dit, « sont des variations d'une histoire qui varie toujours * ».

Ce n'est pas, je l'ai dit, le lieu de reproduire les arguments qu'on peut accumuler contre ce système, car lui-même en est un,

i. « Voyez ces brillants fondateurs de sectes, leurs théories sont à peine comptées parmi les rêves de Tesprit humain et leurs systèmes ne sont que des variations d'une histoire qui Tarie toi:ûours. » (RiTarol.)

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et lui aussi a sa métaphysique. Rien n'est plus aisé que de le prouver. Ceux qui prétendent que la science doit s'abstenir de ces questions relatives aux premiers principes de la connaissance et de l'existence, eux-mêmes les agitent et les résolvent à leur manière. Pour être négatives, leurs solutions n'en sont pas moins des solutions. Celles-ci forment un véritable système qui a son nom et sa place à côté des autres systèmes et qui doit figurer dans leur histoire. Pour les uns, c*est le scepticisme^ pour d'autres Y empirisme^ le phénoménisme^ ou le matérialisme^ ou le sensualisme; aujourd'hui il s'appelle le positivisme ^ qui, à vrai dire, n'est qu'une de ses variantes.

Quant à l'objection banale, elle aussi tant de fois réfutée, de la variabilité des systèmes^ et qui s'applique aussi bien aux opinions humaines en général, nous ne devons pas non plus nous y arrêter. La réponse est dans la loi aujourd'hui universellement reconnue des savants et que le positivisme lui même est forcé d'admettre : la loi de progression ou d'évolution qui régit toutes les formes de la pensée humaine, celle-ci comme les autres.

Cette loi étant admise, la solution est facile et il suffit de la rappeler. Tout en tenant compte, en effet, des objections contre la possibilité d'une connaissance adéquate et définitive en ce qui touche à d'aussi hauts problèmes que ceux qui sont propres à la métaphysique, on n'est pas obligé d'admettre la conclusion qu'en tire et propose le positivisme. L'opinion seule raisonnable et conséquente à laquelle adhère le sens commun , est de penser que, si la raison humaine, quand elle agite de tels problèmes sur d'aussi grands objets, ne parviendra jamais à en pénétrer tout à fait le mystère, elle n'y est pas pour cela tout à fait impuissante, ni condamnée à une irrémédiable ignorance, qu'elle ne doit pas pour cela non plus renoncer à en faire la science. La philosophie poursuit un idéal irréalisable d'une façon absolue. Soit. Mais cet idéal n'est pas pour cela chimérique; lui-même se réalise d'une façon progressive et selon la loi de la pensée

vin INTRODUCTION

humaine. Il en résulte que si, à l'origine, ces systèmes sont imparfaits, entachés d'erreurs grossières, cela devait être; aussi ne sont-ils pas restés ce qu'ils étaient, ils se sont successivement perfectionnés et développés. Il en résulte aussi que, de ces systèmes, aucun n'est ni tout à fait vrai ni tout à fait faux dans sa totalité, mais que chacun contient une portion plus ou moins grande de la vérité totale ou infinie. Gela seul est conforme à la nature de l'esprit humain lui-même fini, borné, mais dont la loi est de se développer sans cesse et de se rapprocher toujours de la vérité totale, sans jamais l'égaler. Aussi, tout en possédant une part plus ou moins grande de la vérité, aucun de ces systèmes n'a ou ne doit avoir la prétention de la posséder entière et parfaite.

Ce qui apparaît dans ces systèmes est bien la vérité, mais seulement une de ses faces; c'est la vérité bornée, divisée, imparfaite, reflet de la pensée universelle et divine. La philosophie n'en est pas moins la raison humaine sous sa forme la plus élevée, se développant à travers les siècles. Elle s'est personnifiée dans les plus grands penseurs qui sont ses plus dignes interprètes et ses plus purs représentants. Ces esprits supérieurs sont, dans l'antiquité, Pythagore, Socrate, Platon, Aristote, etc., dans les temps modernes, Descartes, Leibnitz, Kant, etc. Chacun d'eux, sans doute, a mis dans ses conceptions sa pensée propre ou personnelle; mais il faut distinguer, dans ce qui est appelé leur système, le côté individuel, local, temporel et périssable de ce qui est le côté général, universel.

Cela suffit pour répondre à l'opmion que nous avons en vue et réintégrer l'objet dont on méconnaît la valeur et l'importance dans l'histoire de la philosophie ancienne en particulier.

Un argument extérieur, il est vrai, mais non sans valeur est celui-ci : De telles doctrines, disons-nous, n'ont régné quelque temps sur la partie la plus éclairée du genre humam que parce qu'elles étaient dignes d'exercer cet empire. Elles ne l'étaient que parce qu'elles étaient vraies. Leur influence ne s'explique

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