‹ La philosophie ancienneChapitre 93 sur 194 · V. — Anaxaffore · texte numérisé non relu

V. — Anaxaffore

I. Sa place dans la philosophie ancienne. — c Quand un homme vint, dit Âristote, qui proclama que, de même que» dans ]es animaux, il y avait dans la nature une intelligence, cause de Tarrangement et de Tordre universel, il parut comme un homme de sens rassis au milieu de gens dont Tesprit n'était pas lucide, b {Mét^y I, 3.) Ici commence la lumière, dit Hegel. (Gesch., I, 380.) Et, en eflet, ce qui manque à tous ces systèmes, qui tous prennent pour objet la nature, c'est un principe qui y explique Tordre et l'arrangement des choses. Et ce principe ne peut être que Tintelligence. Aucun de ces systèmes ne Ta donné. Là, c'est un élément tout matériel : Yeau^ Vair, le feu , animés ou non. Ici , c'est une pure abstraction, le nombre^ ou l'unité, Tètre unique ; ailleurs, le devenir^ un mouvement éternel sans moteur, régi par une nécessité aveugle. Ou ce sont des atomes, pluralité sans unité centrale ni principe qui explique les lois. Anaxagore est le premier qui ait ^u clairement, (pavepcoç, que l'esprit seul, la pensée antérieure aux choses, est nécessaire pour expliquer Tordre dans Tunivers. A ce titre, avec raison, il a été regardé comme le précurseur de Socrate.

n. Sa vie et ses écrits. — Il était né à Clazemène, TÎHe de Lydie (70* olymp., 500 av. J.-C), d'une famille illustre. Il quitta sa patrie, fit plusieurs voyages, vint se fixer à Athènes et y passa trente ans de sa vie. Ici, un fisiit nouveau s'accooiplit , qui, bien qu'extérieur, a une haute importance. La philosophie quitte les côtes de TAsie et de la Grande-Grèce. Elle «^établit avec lui i Athènes, désormais la capitale et le centre du inonde phikKNH phique, comme elle Tétait déjà des arts et de la poésie. Tous les philosophes, Socrate, Platon, Aristote, les stoïciens, les épicuriens, les académiciens, les cyniques enseignèrent à Athènes et y ouvrirent leurs écoles, jusqu'à ce qu'une ère nouvelle ayant commencé, de nouveau le centre se déplace et se transporte à Alexandrie, d'où il revient encore à Athènes.

C'était Tépoque la plus florissante d'Athènes, l'apogée de sa puissance, le moment où brille la pléiade de ses grands hommes. Périclès se préparait au rAle qui fit donner son nom à ce siècle. Il rechercha le philosophe qui devint son maître et son ami. Plalou

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dit qu'il lui dut quelque chose de la grandeur de son éltqueiice i« La sérénité d'àine du philosophe ne se démentit jamais. On ml lui annoncer la mort d'un de ses deux fib. « Je savais, dit-il, q«e je les aiais engendrés mortels. » (Réponse attribuée ««ssî à Xéno^ phon.) Quand Périclés le néglige, il s'enveloppe de son manteau, résigné à se laisser mourir de faim. Une preuve de son influence est que tous les grands esprits se groupent autow de lui. Le poète Euripide fut son admirateur passionné; ses pièces offrent des traces de sa doctrine. On reproche à Périclés de ne Favoir pas secouru dans sa détresse, ce qui fit dire ^il «vait bissé laanqver d'huile la lampe qui Tavait éclairé.

Un (ait plus grave est l'accusation d'impiété portée coatre lui el dont il fut victime avant Socrate. <« U dbait que le foleîl, les étoiles étaient des pierres enflammées, que la lune ^it un disque empruntant sa lumière du soleil, qu'elle était grande comme le Péloponèse, que les astres étaient habités, etc. » Assurément, de leUes explications n'étaient pas nouvelles. D'autres (Thaïes, AaaximMie) en avaient donné de pareilles. Nul d'entre eux n'avait été inquiélét pas même Xénophane, dont rbostilité était flagrante. C'est que jusque-là l'opposition de b science et de la religion n'a été que spécubtive. La nature cesse d'être divinisée et poétisée , voilà tout. On n'y fait pas grande attention. La conscience du conflit n'était pas éveillée chez les Athéniens. Tant que d'autres Frisons ne s'y ajoutent pas, on bisse discourir les philosophes. Dès que la politique intervient, il n'en est plus ainsi. On le verra pour Socrate. Ici, c'est la jalousie des Athéniens contre Péridès qui est en jeu. N'osant s'attaquer au disciple, on s'en prend au maître et au favori. Cela s'était déjà vu pour Aspasie, l'amante et la femme de Périclés. Pour b sauver, il fut obligé de descendre aux suppl»cations et aux larmes. Le peuple se vengeait ainsi des maîtres ipiit s'était donnés. Anaxagore fet donc accusé d'impiété. Ce qu'on sait de précis, c'est que Périclés le défendit et parvint à sauver sa tète; mais il ne put emipècher qu'il ne fût coiidamné à une amende. Jugeant le danger assez grand pour s'y soustraire, il qintla b ville, se réfagb à Lampsaque, dont les habitants le reçurent avec jeie. Il y mourut deux ans après, à Tàge de 78 ans (408 amnt i.-C., 8^

1. c ToQ8 les arts ont besoin de ces systèmes qoi disserteot sur la nature et ebercbeot k pénétrer les secrets des cienx. Ces étàdcs donnent de r6!6valion à l'esprit C'est ce ^enre de mérite que Périciès Joignait à aon lateat niturel, enr il tomba, je crois, sur Anaxagore, qui s'occupait de ces spécoktioosr cl, s'étant rempli de ses vues sublime?, il en lira pour i'art de ia parole tout ce qui pouvait \\Â Mre utile. » (PM»» Phèdre.)

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olymp.)- On lai rendît les honneurs funèbres. Un autel fut consacré à sa mémoire avec cette inscription : A r Intelligence. Ses écrits , en prose, dont le principal est le IIcpl «puacùK, se distinguent par une certaine élégance, non exempte de confusion et de redites. (Zewort, p. 20.)

III. Son système. — Caractère général. — C'est un dualisme, le dualisme de la matière et de Vesprit^ mais pour la première fois séparés, distingués et nettement caractérisés. Sous ce rapport, ce système, qui pèche par Tunité et par là est inférieur aux précédents, leur est supérieur. Des deux principes, la matière semble empruntée aux ioniens; le second, l'esprit, appartient en propre à ce philosophe.

1® La matière (les homœoméries). — La matière, qu'est-elle? Selon Anaxagore, ce qui la constitue, ce sont des germes ou éléments (<m^p(AotTa, 9T({txcta), dont les propriété^ sont fixes, et qui ne changent pas, semblables entre elles, mais en proportion diverse, selon les espèces d'êtres où ils se rencontrent; ils y sont diversement combinés et arrangés. De cette matière diverse et de ses propriétés, ainsi que de la combinaison, résulte la nature différente des objets ou des corps. D n'y a pas autant d'éléments qu'il y a d'espèces ; mais , dans les êtres composés , se retrouve et domine une certaine matière invariable. Ainsi, Tor se compose de parcelles d'or; l'air, la terre, le feu, de parcelles d'air, etc. Il y a plus : les 08, la moelle, les nerfs, dans les êtres organisés, viennent d'éléments qui ont déjà les mêmes propriétés. De là le nom d'homcMméries (parties similaires), dont se sert Aristote pour désigner ces éléments (-A 6(iLoto|Mf7) orotxcTa tiBr^). (De Gén.^ I, 2.) Anaxagore est mécaniste, non animiste. Les changements et la variété des formes sont dus, non à la génération ou transformation, mais au mélange. Tout se fait par mélange ou séparation : cuYxpocatç, ^tdbcpivtç. Les propriétés de la matière sont étemelles, identiques, non sujettes au changement.

2® VEsprit (voue). — Jusqu'ici, rien de bien original dans le système. Anaxagore ne difière pas beaucoup des ioniens, ses prédécesseurs. La conception même est inférieure à Tatomisme. Ce qui est nouveau et le distingue, c'est Tadmission d'une intelligence ou d'un esprit comme principe moteur et ordonnateur. II vit bien que cette matière aveugle et inerte, mobile ou immobile, mais confuse, ne suffisait pas à expliquer le monde et l'ordre qui y règne. Incapable de se mouvoir par elle-même , elle l'était encore plus de régler ses mouvements et de sortir du chaos où elle était.

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Il fallait un principe d*ordre et d'harmonie qui, n'étant pas elle ni en elle , en fût distinct et possédât des propriétés différentes. Il l'appelle vouç et loi reconnaît les attributs d*un être simple , capable de se gouverner par lui-même, pour pouvoir régir toute chose, exercer sur la matière une puissance que celle-ci n'a pas et ne peut avoir.

3« Ses attributs. — L'intelligence est simple (àicXouç), pure (xaOapa) et sans mélange (à^nyi^). Elle est inerééey étemelle y indépendante: elle connaît tout : Ttdcvra tfHù (Simplicius). Elle est présente partout, souverainement sage, immanente aux choses. Est-elle personnelle? Anaxagore ne s'explique pas. Il dit qu'elle est partout présente, supérieure à la matière, qui, comme elle, est éternelle. Elle a sur elle la supériorité de l'actif sur le passif, de rintelligent sur l'aveugle, de l'unité sur la pluralité.

4<> Son rapport avec lemonde. — Comment agit-elle sur le monde? Elle agit comme puissance motrice et ordonnatrice, non créatrice (idée étrangère à tous ces systèmes). A l'origine, l'esprit sépara ce qui était confus; il imprima le mouvement à la masse informe, en fit un tout réglé et ordonné : icoévra ^p^f^ara ?[v iiioZ, tlvx voue A6(ov «^ $ccx^(iLV)9c. « Au commencement, toutes choses étaient confon- « dues. Vint ensuite l'esprit, qui les sépara et les ordonna. » Par ces mots débutait le livre, dit Diogène de Laerce (II, 5). Ainsi, Dieu est cause motrice, sinon finale, démiurge et architecte du monde; il lui donne ses lois. Il meut, sépare, ordonne, mais ne rée rien : xCwjffiv i[i.mvfyioLt xbv vouv xod ^toxptvai. (Ari8t.,P/^y8., VIII.)

Là s'arrête la pensée du philosophe; il ne va pas plus loin. Il ne faut pas encore demander si c'est d'après des idées, un dessein, que cette cause agit, comment l'esprit dispose les parties de l'univers.

On voit les lacunes ou imperfections de ce système. On sait comment en parle Socrate, suivant Platon (Phédon). « Anaxagore, c dit Aristote , à son tour se sert de Tintelligence comme d'un < dieu machine (6t^ &'k6 [A7)xav9)ç) pour la formation du monde. Et € quand il est embarrassé d'expliquer pour quelle cause ceci ou a cela est meilleur, il produit l'intelligence; mais partout ailleurs « c*est à toute autre cause qu'il attribue la production des phénoc mènes. » {Met., I, 20.)

Tout se borne à une action générale. Anaxagore pose le prin* cipe; puis il laisse aller le monde selon ses lois, sans suivre ce principe dans ses conséquences, même générales. Il redevient ionien et suit la méthode ionienne , où tout s'explique par des causes physiques.

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N«us B'étttdieroDS pas ce système dans son développemeiit et ses applications.

La cosmologie y la phyfûjm», la physiologie, ce qui est dit des plarUesy des animawBj de V hommes etc., n'offirent rien de particulier. Dans r/iomme, rinkelligence reparaît et semble se rattacher au vouç universel. Dans quel rapport? Rien n'est précisé. Il est dit qu'un Dieu habite eu nous : ôtoç Ttclv %Ty. — La morale se réduit à des maximes tou^iours très-belles. Le bouhesr consiste dans la contemplation des choses célestes. On y retrouve le maître de Péridès, le grand philosophe ; mais pas de théorie ni de système.

rV. iNFLSfittCE d'Anâxagore ; SES SDCCESi^URS. — La célébrité de cette philosophie fui grande quand elle apparut; mais son influence fut courte. Ce qu'elle avait de vital, le voue, devût passer dans Sotrate. La physique qui servit de prétexta aux Nuées d'Aristophane Cut simplifiée et supplantée par ratomisme. Anaxagore aurait-il soupçonné les cerps simples? Cette question et d'autres sont restées indécises.

Valeur de ce système. — On n'eu comprend bien la valeur et l'originalité, le progrès sur les précédents, que si l'on conçoit nettement la nature du nouveau principe et si on le compare à ce qui lui ressemble auparavant. Sans doute, on peut dire que des philosophes antérieurs en avaient eu le sentiment. Çà et là, chez eux, le besoin s'en fait sentir. Us ont recours idors à des mots abstraits qui en tiennent lieu : l'air animé, le feu divin, ou l'amitié, Yamour, la discorde. La p^sée même y est invoquée (Xénophane, Parméoide) ; mais aucun d'eux ne voit clairement la nature de l'intelligence. Celle-ci n'est même pas un principe; elle est secondaire; elle est un ataibut, non une cause, l'attribut de l'air, du feu « de l'unité, etc. Aucun ne reconnaît sa supériorité, aucun ne la dégage de la matière avec laquelle elle reste confondue.

Il en est de même quand ce principe est emprunté à la religion, aux anciens mythes. La distinction n'y est pas faite. Qu'est-ce que Jupiter ou toute autre divinité revêtue d'attributs moraux? une personnification du droit, de la justice ou de la force : mais nulle part la pensée n'est distincte et mise à son rang; nulle part on ne voit ja séparation ni la subordination qui (ait que l'esprit est conçu comme esprit* « Or, ajoute Aristole, nous savons, à n'en pas douter, € qu'Anaxagore le preoûer a introduit cette idée dans la science « et l'a clairement exprimée, d {Mét.^ I, m.) Quant aux défauts du

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système, ils sont trop évidents et ont été signalés. C'est : !<" le dualismey deux principes égaux en dignité, égaux en durée, coéternels et nécessaires. 2^ La notion de l'esprit n'étant pas prise à sa vraie source, la conscience, est empruntée à la contemplation de la nature, par où l'auteur tient encore à son époque et reste ionien. 30 L'esprit joue un rôle de simple ordonnateur et abandonne le inonde à ses lois. L'homme reste perdu dans ce système.

L'hypothèse des homœoméries a-t-elle frayé la voie à l'atomisme, ou vient-elle après? Ce qui est clair , c'est qu'elle est toute mécaniste et par là ionienne. Cette question et d'autres, qui intéressent la chimie et la physique, etc., ont pour nous un médiocre intérêt. L'honneur de cette philosophie et de celui à qui elle appartient est d'avoir conçu l'esprit comme prindpe distinct de la matière et d'avoir introduit cette idée dans le monde de la spéculation. Elle est si bien la sienne, que les aneiens lui en décernèrent le titre. Ils l'appelèrent v^ (esprit). C'est, en effet, ce qui lui marque sa pkoe dans la succession de ces philosophes.

Sur Anaxagore (public réc.) : Zewort, la Vie êi la Doctrine d'Anaxagore^ 1843, Zeller, et les écrits cités par Uebervreg (AU.), p. 68.

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