L*BSSBNGB DB UL SOPHISTIQUE
l"" La sophistique (Hegel, Logique^ § 121, p. 243) est Tart déraisonner d'après des principes (RoUanninn aus Grunden), non, il est vrai, d'après les vrais principes que conlient Tidée {dégriffé Idée) y mais selon des principes non réfléchis qui servent de base au raisonnement ordinaire et dont se sert le sens conunun pour motiver ses jugements et ses actes. (Ibid.)
Est-ce là Tessence de la sophistique? Nous dirions, nous, plutAt qu'elle est sans principes ou que, raisonnant ainsi, elle n'en a pas. L'indifférence au vrai la rend indifférente aux principes. Elle ne s'en sert que pour établir la thèse qui lui convient, mais sans y croire. Elle les emploie ou les utilise pour soutenir le pour et le cofUre. Mous ne reviendrons pas sur ce qui a été dit à ce sujet de la logique et de la métaphysique des sophistes.
2^ La sophistique, dit-on encore, est la r€U80fi mlUvée (gebildek Veratandj ibid.), la raison réfléchie, un premier degré de réflexion opposée au bon sens naïf et borné, qui ne sait se tirer d'affaire, appuyé sur des maximes qu'il n'a pas examinées. C'est le savoir libéral, placé au-dessus des préjugés, qui nie et détruit tout ce que croit ou établit la raison commune. U est J'oppose du sens commun, de la saine raison humaine (gesunde Memchenverêtand)^ comme on rappelle. (Ibid.)
Que le sophiste soit un esprit cultivé, très-cultivé, et même dégagé de tout préjugé, cela est trop clair; que cela lui donne un avantage et le rende supérieur à l'esprit ignorant, naïf et borné, qui a conservé ses préjugés et est resté fidèle à ses vieilles maximes, cela est encore évident et accordé. Est-ce bien là ce qui constitue la sophistique? Non, car un savoir réel et plus vrai, non superficiel, mais profond, qui, soucieux de la vérité, a aussi raisonné ses maximes, sera encore mieux en état d'être tout cela, et sera, en tout cela même, très-supérieur au sophiste. Il y a sans doute une culture encore plus libérale que la sienne et même, selon nous, la seule vraiment libérale. Socrate, esprit non tout à fait borné et aussi trèscultivé, remportera sur Gorgias, Platon sur Polus et Thrasyraaque. On en convienL Donc ce n'est pas ce qui fait la sophistique et le sophiste.
d° La sophistique (et ici nous parlons la langue hégélienne) est la négation opposée à ïa/lirmation^ le terme négatif précédant le terme positif et le préparant. Il est nécessaire pour passer au terme supérieur, auquel il s'oppose, mais qui Tabsorbe (aufhebi)* C'est le degré inférieur de la fausse gubjectivité conduisant à Vof^ectitUé. {Ibid.) ^ Je ne vais pas plus loin dans cet exposé. Mais
est-ce bien là encore Tessence vraie et propre de la sophistique?
Nullement, selon nous.La sophistique nie sans doute ; mais : 1^ elle reste dans la négation ; niant seulement, elle ne la dépasse pas et ne se dépasse pas elle-même. Elle y reste et elle s'y complaît; elle en jouit, comme on le dit très-bien {ibid.)^ et elle en triomphe. Aussi a-t-elle besoin qu*on la détruise. (Ibid.) — Cela est trèsbien, et nous souhaitons vivement qu'on y réussisse; ce sera trèsheureux si Ton y parvient. Hais, en attendant, elle reste ce qu'elle est et n'a pas hâte ni qu'on la détruise, ni qu'on la remplace. Elle détruit tout sans se détruire elle-même. Elle n'a même qu'un souci, celui de se conserver. Être absorbée n'est pas du tout ce à quoi elle aspire. Non, elle fait et continue son œuvre. — S"" Elle nie, mais elle affirme aussi; quoi et comment? Est-ce qu'en niant tout elle se nie elle-même et qu'en ce sens une double négation vaut une affirmation ? Ce n'est pas précisément cela qui est sa dialectique. Ce serait plutôt en faisant croire qu'elle n'est pas ce qu'elle est, en se reniant et en disant qu'elle est son contraire. Ce faisant, elle s'affirme et se maintient. C'est en effet son grand art et son chef-d'œuvre.
Est-ce ainsi que la sophistique serait détruite? loin de là, la dialectique l'élève à sa plus haute puissance. Ce qu'elle affirme, on le dit très-bien {ibid.)j c'est le moi, la personnalité subjective , la fausse personnalité, se mettant en relief et s^nstallant à la place de la vraie, comme de tout ce qui est l'être, la réalité véritable. C'est le moi, faux et vain, se prenant pour mesure de toute chose, comme le dit Protagoras, le moi seigneur et maître, arbitre suprême. Vrai magicien (tou (pavTa(rr{xou y^vou;), il fait (PI., Soph.y 51) à son gré le vrai et le faux, le beau et le laid, le bien et le mal, etc. Il sait adroitement pour cela, t^Vyi-niç toî3 («xpou (ibid.)j faire prendre l'apparence du vrai pour le vrai lui-même, et triompher ainsi son opinion. Tout cela, il le fait dans un but égoïste et personnel. — Tel est le vrai sophiste et l'art véritable du sophiste.
Bref, en tout ceci, abusant du langage abstrait, on oublie de nous dire en réalité ce qu'est le sophiste, ce qu'il nie et ce qu'il affirme. On ne dit pas ce qui en résulte pour lui et son caractère comme être réel, individu vivant et personnel, quant à son apparente sagesse opposée à la sagesse véritable. Dans ce royaume des ombres, les sophistes passent comme des ombres évoquées par la baguette de cette magicienne, la dialectique. Il y aurait à leur demander, comme la Sibylle du poète à d'autres ombres et à d'autres héros : a Quel lieu habitez-vous? (Vos) quis habet locus? > Et l'un de ces héros, Protagoras ou Gorgias, que Platon compare quelquefois à ceux
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d'Homère, pourrait répondre : NuUi certa domus. Lucis fuibitamus opads. {Eneid.^ VI.)
A^ A tous ces caractères, je le sais, on en syoute d'autres moins essentiels, quoique réels, et qui méritent aux sophistes d'alors quelque indulgence, sinon de très-grands éloges. On signale les ser-vices qu'ils ont rendus, la nouvelle cuUure qu'ils ont introduite pour satisfaire aux besoins nouveaux, Véducation noufelle substituée à l'ancienne, l'extension des arts ei des sciences, la similitude avec les encyclopédistes et avec Vire critique où nous vivons. (Hegel, ibid.)
Je ne nie aucun de ces résultats ou de ces services; mais, je le répète, rien de tout cela n'est le vrai caractère essentiel et propre de la sophistique ; ce n'est pas ce qui la distingue et la constitue, quoique, à y regarder de près, on pourrait y découvrir des traits qui lui sont inhérents. Les sophistes ont fait tout cela, mais en poursuivant leur but propre, qui n'était rien moins que louable. Du mal, on ne dit rien. Le bien qu'ils ont Tait, Tont-ils cherché et voulu? Par quel motif l'ont- ils fait? Pour s'enrichir, se faire applaudir, etc.
5^ La sophistique est un événement marqué dans le développement de la civilisation, un moment dans la vie de chaque peuple.
Ici, la fatalité reparaît. Je ne répéterai pas ce qui a été dit plus haut. Hais, si l'on maintient ce point de vue, je dirai : Laissons là l'humanité et ses lois fatales; laissons aussi ceux qui Tont servie, sans le savoir et le vouloir, ne pouvant faire autrement et ne songeant qu'à eux, non à elle. L'eussent-ils fait par un autre motif, est-ce une raison de ne pas voir leurs défauts et de les réhabiliter, surtout de les louer et de les admirer ? Attaché aux vieilles maximes, ce n'est pas notre avis.
Encore une fois, tout cela n'est pas la sophistique et ne définit pas le sophiste '.
i. Le PoiiiivUme anglais met eo relief d'autres caractères. « Les sophistes ont été les maitrei de la jeunesie, des précepieun publia, les émineots maîtres gagés 9 (Grole). Les premiers, ils ont fietit payer leurs leçons et enseigné pour nn salaire. De là contre eux la haine des anciens philosophes et les odieases calomnies dont ils ont été poursuivis. De plus, ce quMls enseignèrent n'avait rien de nouveau. Ils D*ont enseigné que la morale vulgaire ; les doctrines qu'on leur attribue sont fausses et mensongères. (Grote, Hitt. de la Grèce, t. XIL)
Cette thèse, r^marquons-Ie, diffère tout à bit de la thèse allemande ; sur le point essentiel, elle est diamétralement opposée. Ici, on nie que les sophistes aient eu un eraeignement commurif qu'il y ait une tophistique, (Ibid,) Ce qui, là, est essentiel, ici est accessoire, et vice versa. Tout cela n'a pas empoché de rapprocher Hegel de Gf oie et Leioet. Nous avons été très-surpris de voir M. Zelier lui-môme le faire on ne pas y contredire. Quant aux arguments à l'appui de la thèse anglaise, il est diflicfle de les dégager d'un si volumineux
m. Sa vraie définition. —Quel est ctonc et en quoi consbte le caractère vrai, essenliel et propre de la sophistique et qui doit la définir ?
Nous n'en voyons pas d'autre que celui de la définition donnée par les contemporains des sophistes, Platon et Âristote : Yapparence du vrai donnéB pour la vérité même. Le faux semblant qui se fiût prendre ponr la réalité, c*est id la sagesse. Cette apparence voulne, cherchée, employée tree adresse, habilement choisie, exploitée dans un but égoïste, afin de tromper autrui quand on n'y est pas trompé soi-même, de faire croire ainsi ce que l'on veut et ce à quoi on ne croit pas, c'est là le trait caractéristique, essentiel, gétïéral et propre de la sophistique.
Cette définition, disons^nouB, est la saule vraie. Elle s'applique à tous les sophistes, aux anciens comme aux nouveaux, à toutes les générations de sophistes et à toutes les formes de la sophistique ^
Le sophiste donc n'est pas tel parce qu'il ne croit pas à la vérité, ce qui ferait seulement de lui un scepliguey mais parce que, sachant que la vérité n'existe pas, il se sert de son apparence trompeuse pour tromper les autres et poursuivre son but égoïste. La sophistique, dit encore très-bien Aristote, est aussi dans le choix du genre de vie (h rou ^00 T9i 7tpo«(p<9e() ', ou dans Tintentioii. Platon appelle les sophistes les mimes ou faux imitateurs du sage, fAifutrclic toS vc^ou. {Soph.fU,) La sophistique est une certaine science d'opiner et de raisonner sur toute chose, mais non selon la vérité, otXX'ouS' «XtiOtCav. (/6mI.)
On ne changera pas ces définitions, parce qu'elles sont vraies et que le vrai ne se réfute pas, dit encore Platon, l'adversaire impitoyable de celte fausse sagesse.
Elle enlrahie comme conséquence, chez les hommes, certains défauts du caractère et de la manière de vivre ou d'agir, qui sont pins saillants ches les uns que chex d'autres, la vanité, l'ostentation, l'amour du gain, etc., mais qui chez tous se retrouvent à des degrés différents ^
amas de disserltUooi et da commeofaires, d'ioterprétatioos, de digressions, d'aïluskKii et d'asderUoDB de toute sorte, où rérudiUoD, une éradilkm quek|iie peu vagabonde, très-savante, mais qui ne sait se borner, n'est guère, selon noua, fidèle ans règles de la \reie critique philoK>pl)iqoe. — Du reste, il suffit à on esprit sériuex de rapprocher les deux thèses pour les briser Tune par l'autre.
1. Voy. notre B$mi sur la mphis^%qu€, à la suite de la trad, du Chrgimi de Platon. (Paris, 1865. Delagrave.)
2. O yàfi •êftmuiéf sùx Iv xfi ^và/wi, «lÀ' I» t^ nit9w^9U, {RhéU^ I , i, 7.) — itmfép%t (^1 ftXo90ftà) Tlic »Of«#T«^ twO/Uoyt^ i^m«Û^«c. {Méi,, IV, II.)
3. Sophistn appellabantur ii qui osteatationis aut quœstus causa philosophabantur. (Qo., iicml,, II, 2.) 0 «sfctr^ ;ûstV*«TC9Tik( imé fmtvjtJhmi wfuif. (Arist.,