‹ La philosophieChapitre 11 sur 28 · VI. LA RENAISSANCE · texte numérisé non relu

VI. LA RENAISSANCE

Platoniciens : Gémiste Pléthon, Marsile Ficin.

Péripatéticiens : Pomponace.

Le groupe des humanistes et des sceptiques : Érasme, Rabelais.

Montaigne, Charron, Sanchez.

Les panthéistes mystiques : Giordano Bruno, Campanella.

Les matérialistes athées : Vanini.

Pour sortir de l'imbroglio scolastique et secouer le marasme chrétien, qui menaçaient de la réduire à l'impuissance intellectuelle, l'humanité avait besoin d'une impulsion nouvelle. L'érudition juive et arabe avait déterminé la renaissance du treizième siècle; la renaissance du quinzième, la vraie, fut provoquée par l'érudition byzantine. L'Espagne musulmane avait donné à l'Occident un Aristote complet, mais quelque peu dénaturé par les tendances kabbalistes, gnostiques et alexandrines de commentateurs orientaux. Byzance envoya à l'Italie non seulement le texte d'Aristote avec ses scoliastes nettement péripatéticiens, mais Platon, les néoplatoniciens païens et chrétiens, et tout ce qui restait de la philosophie antique. Aussitôt, des centaines d'humanistes se ruèrent sur le trésor, avides d'en classer, d'en polir et d'en faire briller les richesses à tous les yeux. Ce fut un mouvement, un bourdonnement de ruche en travail.

L'esprit avait retrouvé son ressort; et sa reconnaissance est acquise à ceux qui le lui ont rendu. Mais son activité, tout d'abord concentrée sur des textes et des idées d'un autre âge, enfermée dans un cercle qu'elle croyait élargir en s'y multipliant, aboutit

bien rarement à des conceptions originales. On dissertait, il est vrai, de omni re scibili, mais d'après des maîtres, mais dans le langage de cette scolastique dont le règne se prolongea en fait jusqu'à la fia du dix-septième siècle (et au delà). On s'agitait en tout sens, mais sous le ciel et dans l'horizon chrétiens. Comme ces animaux qui prennent la couleur du sol qui les nourrit et les porte, les nouveautés revêtaient l'aspect théologique. Les opinions qui se croyaient les plus audacieuses avortaient en hérésies. La Réforme n'a été que cela.

Déviation fatale imposée à la raison par la foi!

Luther, le turbulent, l'incohérent mystique, le rigide et cruel Calvin, ont bien pu croire qu'ils rompaient l'unité catholique ; ils l'ont brisée, en effet, sans voir qu'ils la fortifiaient en la restreignant, qu'en l'amputant ils lui rendaient une vie qui allait l'abandonner, une vie plus concentrée et plus robuste; mais ont-ils ébranlé l'enceinte du christianisme? Us n'ont pas eu, même un instant, l'idée de la franchir. Ils se sont enfoncés dans la religion à corps perdu, jusqu'à Augustin, jusqu'à Paul; tout leur effort a été un recul. Sans doute, en proclamant le libre examen d'un texte, celui-là seulement, ils ont offert à la pensée, à leur insu et contre leur volonté, un moyen lent de tourner la foi, de se dérober vers la science, mais encore tout imprégnée de subtil anthropomorphisme, exhalant à plein nez une odeur de déisme et de religiosité.

Ah ! qu'ils ont vu plus loin, quels plus réels services ils ont rendus à l'humanité, ces Charron qui, sans s'aheurter aux moulins à vent du catholicisme, sans toucher trop fort au joug déjà vacillant d'une orthodoxie de commande, ont glissé entre les hérésies et les fanatismes en leur disant : « Que sais-je!... Peut-être. » Voilà les émancipateurs de la pensée! Ils attendaient la science; ils la sentaient venir et lui ouvraient la porte.

Seule, la science positive pouvait en finir avec l'ambition de la logique et l'humilité de la foi; seule, montrer à l'homme son domaine et sa destinée, le guider par mille routes à la conquête de la vérité. Et la science était née ; du premier coup elle avait crevé

248 PARTIE I. LES PIIILOSOPHIES.

les cieux de Platon, d'Aristote et de Jésus, renvoyant au delà des étoiles, comme un ballon dont le fil est coupé, le Royaume de Dieu, la Jérusalem céleste, pauvre Laputa perdue. Mais combien timide encore, combien peu consciente de sa force, s'excusant d'avoir vu, saluant bien bas Josué et tous les arrêteurs de soleil, baisant la robe et le glaive, le sac et la corde, à genoux devant ce tas d'assassins mitres et couronnés qu'adorent quelques tardigrades ridicules! Témoins les scrupules de Copernic, le mysticisme de Keppler, le compromis de Tycho. Témoin Galilée, un génie, un vieillard, humilié sous la main sanglante de l'ignare Inquisition!

Certes, le jour où, du fond des boues de la Pologne, dans la chambre d'un chanoine de Thorn, six mots furent lancés au monde : « La terre tourne autour du soleil, » la métaphysique et la religion furent condamnées. Que d'exceptions, de délais, de conflits ! que de sursis ! Elles mettront du temps à mourir. Elles ne lâcheront pas leur proie. Aujourd'hui encore, forcées de ménager, de reconnaître, réduites à embrasser la science, qu'elles voudraient englober, c'est-à-dire étouffer, comme elles se cramponnent à l'ignorance, ce jouet qu'elles possèdent en commuiij qu'elles se renvoient et se disputent depuis cinquante siècles !

Quoi qu'il en soit, la Renaissance est la première étape de l'esprit moderne vers l'émancipation lointaine. Il rentre en possession du passé, il y reprend pied solidement. On sent, il sent lui-même, à de certaines heures, que, s'il recule, c'est pour prendre son élan dans l'avenir.

La philosophie des quinzième et seizième siècles ne semble d'abord qu'une recrudescence de la scolastique. Mais la scolastique énervée s'éteint dans le mysticisme de Gerson et de Ylmitation. La Renaissance aboutit à Racon et à Galilée. En parcourant les rangs pressés de ses hellénistes et de ses professeurs, nous réservons notre attention à ceux qui ont émis quelque idée générale, à ceux qui ont préféré l'expérience aux livres, surtout aux penseurs indépendants qui ont payé leur audace de leur sécurité, de leur liberté ou de leur vie. Si contestables que puissent être

leurs doctrines, elles ont eu du moins une valeur relative : la haine de l'Église en est le témoignage.

Dans l'Orient chrétien, la philosophie, chassée des écoles par Justinien, au sixième siècle, s'était réfugiée dans les hérésies qui sévirent si furieusement sur le monde et sur l'esprit byzantins. Bien plus stérile encore que celle de l'Occident, la scolaslique grecque revêtit un caractère presque exclusivement religieux. Toutefois la polémique alexandrine de Philopon (VIIe siècle), l'érudition critique de Photius (IXe) et, au onzième, la violente lutte théorique entre le péripatéticien Xiphilin et Psellos le platonicien, font bien voir que l'antiquité profane était restée le fond de l'éducation et de l'enseignement, et que tous les systèmes quelque peu conciliables avec la métaphysique chrétienne demeuraient familiers aux Byzantins instruits. Il n'en pouvait être différemment. Les bibliothèques de l'Orient ne conservaient-elles pas le texte original d'Arislote et de Platon, dVEnésidème et de Plotin, de Porphyre, de Jamblique, de Proclus et leurs successeurs?

Le grand schisme d'Orient, en lui-même fort oiseux, eut le résultat déplorable d'interrompre la tradition de la civilisation antique juste au moment où l'esprit occidental, étouffé dans le chaos barbare, commençait à reprendre conscience de lui-même. Il a coûté à l'Europe deux siècles de tâtonnements et trois de travail stérile sur un Aristote de contrebande, mâtiné d'Augustin. Les croisés, si justement suspects aux Comnènes et aux Paléologues, n'étaient pas des savants. Ces pourfendeurs héroïques qui traversaient Constanîinople, qui se taillaient des principautés dans l'empire, étaient trop occupés à désorganiser les dernières forces, à démolir de leurs mains le dernier rempart de la chrétienté en Orient, car tel fut le résultat des croisades et de l'éphémère conquête latine, pour songer à copier ou à traduire les chefs-d'œuvre des anciens penseurs. Enfin, les progrès effrayants du Turc, à peine enrayés un moment par l'invasion mongole, contraignirent les empereurs grecs à se tourner vers cet Occident qui les avait si mal défendus. On tenta de réconcilier les deux communions: et

c'est un de ces essais, d'ailleurs infructueux, de rapprochement qui renoua des liens brisés jadis par le schisme.

Le retour de l'érudition grecque en Italie précéda de vingt ans environs la chute de Constantinople. C'est en 1429 et 1450 que Théodore Gaza de Thessalonique et le Cretois Georges de Trébizonde, traducteurs et partisans d'Aristote, vinrent s'établir à Venise, à Florence, à Rome. Puis, en 1458, le concile de Ferrare amena les platoniciens Gémiste Pléthon et Bessarion et le péripatéticien Gennadius, qui fut patriarche de Constantinople sous Mahomet II (1455). Les deux premiers se fixèrent en Italie. Bessarion, qui s'était prononcé pour l'union des deux Églises et pour la suprématie romaine, fut fait cardinal et jouit de la faveur des papes. Gémiste, attiré à Florence par les Médicis, y enseigna avec une grande autorité la philosophie de Platon dans le sens alexandrin. C'était l'esprit le plus libre de ce groupe d'émigrés. Dans un traité qui s'est perdu, imité des Lois de Platon, il osait préférer hautement le génie grec aux conceptions chrétiennes; il prouvait sans peine que toute la métaphysique religieuse était empruntée à l'ancienne philosophie. Gennadius, Gaza et Georges de Trébizonde lui répondirent par une violente campagne contre Platon. Bessarion s'entremit dans la lutte, mais réussit d'autant moins à concilier les adversaires qu'il avait pris lui-même parti, étant un platonicien avéré.

Avant la fin du quinzième siècle, l'éducation byzantine avait porté ses fruits, et la direction des sectes philosophiques passait à des Italiens, à des Espagnols, à des Allemands. Dans le camp des idéalistes brillaient Marsile Ficin, de Florence, traducteur infatigable, conciliateur à outrance de Platon, de Pythagore, de Proclus, de Jamblique, d'Orphée et d'Hermès, plus alexandrin que chrétien, les deux Pic de la Mirandole, si fameux par leur universalité superficielle, Nicolas de Cuss qui, par le scepticisme sur l'origine de la connaissance, s'en allait tomber dans l'Un suprême de Pythagore et de Parménide. Parmi les disciples d'Aristote, on cite Achillini, Pomponace, Simon Porta, Paul Jove, Jules César Scaliger, et l'Espagnol Sepulvéda, l'apologiste de l'esclavage. De tous ces

hommes distingués, le seul ou à peu près qui pense par luimême et mérite le nom de philosophe est Pierre Pomponace, de Mantoue (1462-1525).

Intus ut libet, foris ut moris est : en dedans, penser ce qu'on veut, en dehors, ohéir à l'usage. Tout Pomponace est dans cette brève maxime d'un de ses disciples, Crémonini. Dans un temps où l'usage avait pour sanction le bûcher, où un mauvais plaisant pouvait dire : Comme homme il faut absoudre Pomponace, comme philosophe il faut le brûler ; un peu de prudence ne messéyait pas à la sagesse. Pomponace a soumis d'avance à l'autorité de l'Église ses doutes et ses négations, et il s'est fait de son orthodoxie un

bouclier précaire. Mais combien de fois ne s'est-il pas découvert? Lorsqu'il a dit : « Je crois comme chrétien ce que je ne puis croire comme philosophe ou comme savant, » sa hardiesse a été encore plus grande que son hypocrisie. Aussi peut-on dire qu'il a senti le fagot toute sa vie. Son livre sur l'âme a été brûlé par la main du bourreau.

Jamais Pomponace ne s'est montré fils plus respectueux de l'Église que lorsqu'il en attaquait les dogmes fondamentaux, quand sa critique, passant par-dessus le christianisme, atteignait la religion dans son principe même.

« Les lois religieuses, a-l-il dit, comme tout ce qui se trouve sur la terre, sont sujettes au changement et à la destruction. — Souvent les effets de la foi ne semblent pas différer des effets de l'imagination. — Le but de la religion n'est pas la recherche de la vérité pure; c'est une influence pratique, accompagnée de promesses et de menaces capables de secouer les intelligences puériles et grossières qui ne savent porter leur fardeau, comme les ânes, qu'après avoir reçu des coups ». Quelle définition plus exacte du catholicisme!

Pomponace a pu abandonner au christianisme la direction morale des sociétés et des individus; il a pu donner à ses contemporains, surtout à ses ennemis déconcertés, le spectacle d'une mort édifiante. La postérité ne s'en souvient pas. Elle revendique l'homme qui a séparé la science de la théologie, qui a réclamé

252 PARTIE I. LES PIIILOSOPIIIES.

pour la philosophie le droit « de s'en tenir à la nature toutes les fois que, pour l'explication d'un phénomène, si extraordinaire qu'il paraisse, les raisonnements naturels sont suffisants » ; celui qui a dit : « Il serait ridicule et absurde de mépriser le visible et le naturel pour recourir à un invisible dont la réalité ne nous est garantie par aucune probabilité solide », et finalement : « Il est sage de préférer le témoignage des sens à celui de l'entendement ».

Un autre scrupule, plus sincère chez Pomponace que l'affectation chrétienne, c'est la tidélité au maître, à l'impeccable Aristote. Mais il ne lui emprunte ses théories et ses arguments que pour autoriser ses conclusions personnelles.

Tout son effort a porté sur l'immortalité de l'àme, sur la Providence et sur les miracles. Par cela même qu'avec Aristote il accepte l'hypothèse d'une raison active, universelle et éternelle, il rejette l'immortalité de la raison individuelle. Mais il sort de la métaphysique, il entre dans la voie de l'expérience. L'àme, dit-il (car il croit à l'existence de l'àme), est intimement liée au corps ; elle n'atteint l'universel que par le particulier; elle ne pense et n'imagine que par les sens; elle n'agit que par les membres, par l'organisme, « le sang et les esprits vitaux; nulle partie de l'esprit humain ne peut rien et n'a aucune vie sans son action avec le corps ». Et il conclut que, « au sens propre et absolu, l'àme est mortelle ».

Il nie les miracles en tant qu'événements contraires à l'ordre de la nature, et si, par une ironie fort orthodoxe, il admet les prodiges de Moïse et du Christ, c'est pour remarquer qu'il faut aux religions des miracles et qu'à celles qui n'en font plus on peut prédire une fin prochaine.

Il nie la Providence et paraît incliner vers la nécessité panthéiste des stoïciens, laquelle ressemble fort au déterminisme scientifique; mais rien ne lui est plus doux que de prendre sur le fait les contradictions du christianisme, qui nous livre tout entiers à la fatalité en prétendant nous y soustraire; car « la Providence exclut la liberté ». Retournant le fer dans la plaie, il pousse jus-

qu'à ce Pieu qui pouvait créer un monde où il n'y eût que des gens de bien, et qui a fait le nôtre pour « une majorité de méchants ». « L'Église, dit-il, prescrit d'affranchir de l'erreur et du vice tout homme qui s'est trompé ou égaré; or, pourquoi Dieu, étant tout-puissant et ayant prévu de toute éternité toutes les fautes des hommes, ne les délivre-t-il pas de leurs imperfections? Pourquoi, en omettant cela, Dieu ne pèche-t-il pas, tandis que cette omission même constitue un péché chez l'homme? » Dilemme qui conserve sa force, près des gens qui croient au bien et au mal en soi.

Le seizième siècle est une Babel, non de langues, car tout le monde savant écrit encore en latin, mais de doctrines plus ou moins tranchées ou mixtes, toutes renouvelées de l'antique, et qui valent beaucoup moins par les idées que par les hommes. La confusion est encore accrue par les chocs variés, complexes, sanglants des groupes protestants et de l'orthodoxie; c'est un pêlemêle, où l'école de Pomponace conserve seule quelque unité. A côté des vrais péripatéticiens, il existe des partisans de FAristote arabe, des averroïstes, Achillini de Bologne mort en 1572, Césalpin d'Arezzo (1509-1603), plus recommandable par ses découvertes physiologiques (circulation pulmonaire) que par son panthéisme incohérent. Parmi ceux qui récusent Aristote, outre les platoniciens Ramus, Taurellus, Goclenus, Patrizzi, le stoïcien Juste Lipse, et les néo-platoniciens tels que Michel Servet, Giordano Bruno, il faut au moins citer toute une lignée de mystiques, kabbalistes, hermétiques, Reuchlin, hébraisant , qui vient en droite ligne de Philon, Agrippa, qui critique avec succès l'anarchie scientifique de son temps, l'obscur Paracelse, le luthérien exta tique W'eigel , le magicien infatué Jérôme Cardan , législateur des sciences occultes, l'Anglais Robert Fludd, le théosophe illuminé Bœhme, dit le Cordonnier de Gorlitz, et le médecin réaliste Van Hehnont, tous renvoyés à Jamblique, à Pylhagore, voire à Orphée. On tiendra plus de compte des sensualistes Télésio, né à Cosenza dans le royaume de Naples (1508-1588), et Campanella, mort en 1659, plus à cause de leurs intentions que de leurs

254 PARTIE I. LES PHILOSOPIIIES.

théories. L'un et l'autre veulent fonder la philosophie sur l'étude directe de la nature et de l'organisme vivant; ce sont donc des successeurs de Roger Bacon et des précurseurs de François Bacon, qui cite Télésio avec éloge. Mais ce même Télésio ne dépasse guère les hypothèses des anciens Ioniens; et, comme les Éléates, comme Aristote lui-même qu'il repousse de si loin, il donne au froid et au chaud un rôle prépondérant dans la constitution du monde.

En attendant la coordination des connaissances positives par Galilée, les plus sages étaient certainement les critiques à la manière d'Érasme, et les sceptiques raisonnables, Sanchez, Rabelais Montaigne.

Érasme, le premier en date (1467-1556), ne paraît pas, au premier abord, avoir professé, en philosophie, des opinions personnelles. C'est un déiste chrétien, un rationaliste éclectique; il n'a d'ailleurs jamais abordé les grands problèmes, et sa défense du libre arbitre contre Luther ne se recommande que par une élégante banalité. Et cependant il a rendu plus de services à la pensée libre que cent thomistes, scotistes ou ockamites ensemble. Toute sa vie a été un combat, et acharné, et périlleux, contre la scolastique et la théologie; il est intarissable en sarcasmes contre la cuistrerie et le fanatisme, contre les subtilités logiques et les superstitions religieuses. Il flétrit tous les abus, tous les excès; il prêche la tolérance, première condition de la liberté. Ses commentaires sur les auteurs profanes ou sacrés, en même temps qu'ils raniment l'amour de l'antiquité, si contraire au faux ordre chrétien, habituent les esprits cala critique et à l'exégèse. Ses compilations d'adnges et d'apophthegmes introduisent dans la morale des maximes plus justes et plus larges que celles de l'Évangile. Ses vues sur l'éducation de la jeunesse sont dignes encore d'être méditées par tous les ennemis des routines universitaires.

Érasme a été du nombre, trop petit, des esprits lucides qui ne se sont pas engagés dans le schisme protestant. Sa clairvoyance l'a préservé de ce faux pas. Aussi réformateur que Luther, Hutten ou de Bèze, il les a, malgré leurs injures, défendus au nom de la liberté de conscience. Mais il n'a pas voulu prendre la res-

ponâabilité d'une rupture si funeste à la paix du monde et si favorable à la recrudescence inutile de l'esprit religieux. Il voyait pins loin que ces violents sectaires; sa prudence était plus hardie que leur témérité. Les dernières pages de son exquis et admirable pamphlet, V Éloge de la Folie, nous dévoilent le fond de sa pensée. Nul mieux que lui n'a démontré, en riant, la folie du christianisme, c'est-à-dire des religions. Et notez que dans sa langue précise et raffinée, folie est synonyme de sottise, moria en grec, en latin slnltitia.

La philosophie de Rabelais est celle d'Érasme, avec une allure plus libre et de plus vives couleurs. Son épopée satirique est dans toutes les mains. Avons-nous besoin de rappeler son Janotus de Bragmardo, son Jean des Entommenres, son chapitre des Torcheculs, son Abbaye de Thélème, ses Chats fourrés, ses Papegaux et Papimanes, et la mirifique, la libérale éducation de Pantagruel? Il a combattu de toutes ses forces les tyrannies scolastique, ecclésiastique, politique et judiciaire. Pas plus qu'Érasme, il n'a consenti ta s'enfermer, comme beaucoup de ses amis, dans une secte ni dans une religion. Sa devise a été « science et liberté ». Quant à son vague déisme, plus hardi en son temps que l'athéisme aujourd'hui, il est quelque peu démenti par sa burlesque descente aux enfers, il est jugé par ses dernières paroles : « Je vais chercher un grand peut-être. »

Rabelais ne doute que du ciel, de l'inconnu. Le scepticisme de Montaigne (1555-1592) s'étend à la nature entière, aux choses et aux doctrines. Mais c'est un scepticisme à part ; il n'y faut chercher ni la rigueur philosophique d'un vEnésidème, ni la sécheresse morale d'un Charron. Montaigne ne s'abstient que de ce qui lui est réellement indifférent ou antipathique, et surtout de ce qui pourrait troubler la paix de sa vie. Une épidémie survient-elle dans la ville dont il est maire, il a soin de ne pas s'y exposer. Il s'arrange du milieu politique et religieux qu'il est forcé de traverser. Soumis à l'Église, à la royauté, il se tient en dehors de toute réforme et de toute révolte. Croyances et institutions sont, pour lui choses secondaires, qui dépendent de l'usage et n'ont qu'un intérêt histo-

rique. Une fois garanti, autant que possible, contre les « gens portant bâton ou mendiants », princes, juges, soldats et moines, il se sent gaillard et dispos ; il va de sa bibliothèque à sa fenêtre, comparant ce qu'il vient de lire à ce qu'il voit passer. La sagesse, c'est la curiosité universelle.

Montaigne n'est pas un héros, mais ne le prenez ni pour un égoïste ni pour un misanthrope ; il ne l'est ni de cœur ni d'esprit. Il a eu des amis et il les a aimés : son dévouement à la mémoire de La Boétie, le legs dont il gratifia Charron, nous le montrent capable de sentiments affectueux et solides. Épicurien modéré à la façon d'Atticus, il sait, comme Horace, goûter les maximes d'Arislippe et les préceptes du Portique. Rien d'humain ne lui est étranger. Il s'intéresse a toutes les manifestations de la vie, à tous les phénomènes de la nature. Il note peut-être avec un plaisir égal les faits et gestes de l'homme et de l'animal, les actions nobles et les passions viles, les grandeurs et les misères; mais l'ouverture de son esprit n'exclut pas le discernement et le choix.

Du spectacle ondoyant et divers, il ne tire pas la morose sagesse d'Heraclite. La tristesse n'est pas son fait, encore moins l'impassibilité. Sa morale, pour n'être pas austère, n'en est pas moins pure; elle est seulement naturelle et compréhensive. La coutume, qui est, avec le tempérament, la règle flottante des mœurs, est aussi la raison du progrès. C'est elle qui fournit à chaque époque les éléments éprouvés de conceptions toujours plus hautes, plus fermes et plus sages. Mais elle ne suit pas une marche régulière; elle a, comme l'humanité, ses reculs, ses longues ou passagères aberrations. Ainsi de la morale, qui la suit, qui en résulte. Tout au fond, Montaigne est convaincu que l'ère chrétienne a marqué le début d'une triste décadence. La vraie religion, qu'il met hors de cause, n'a rien ajouté, loin de là, à la sagesse et à la vertu antiques. C'est à Plutarque, à Cicéron, à Lucrèce, à Socrate même et à Zenon qu'il faut remonter pour retrouver la voie véritable de l'humanité et de la civilisation. Avant tout, il faut savoir, il faut considérer l'homme sous toutes ses faces, avec ses variétés

ethniques, ses passions, ses facultés spontanées et acquises, le comparer aux animaux dont il est le frère et le maître, tenir compte de toutes les fatalités, de tous les accidents qui l'entourent, lui obéissent ou le dominent. Il faut renoncer à l'abstraction, entrer dans le vif des choses et laisser là les mannequins sur lesquels s'exercent la scolastique et la théologie. Soit qu'il profite de l'expérience du passé, soit qu'il y ajoute les données de son observation sagace, pénétrante, Montaigne reste tout entier dans le concret, dans la complexité du réel. Il a trop à étudier pour conclure, pour édifier un système que l'expérience pourrait demain abattre ou rectifier indéfiniment. Il pense que la philosophie se fait chaque jour et qu'elle n'est jamais achevée. N'avait-il pas raison pour son temps, et pour beaucoup d'autres? Mais que fautil penser du monde et de l'homme? Comment faut-il agir? Montaigne répond : Voici ce qu'on a pensé, voici ce qui est, ce qui a été; choisissez vous-mêmes et agissez à vos risques et périls ; mais soyez prudents.

On ne lit plus Thomas d'Aquin, ni Bonaventure, ni Raymond Lulle, ni Ockam, ni Paracelse; les savants seuls ouvrent Aristote ou Platon, voire Descartes ou Spinoza. Mais on lira toujours Montaigne, parce qu'il est sincère et vrai, divers comme le monde et la vie, parce qu'il ne s'est jamais guindé sur les échasses de la métaphysique : étant resté sur la terre, il n'est jamais tombé d'un ciel de convention.

Charron (1541-1605) procède de Montaigne; Montaigne est sa substance. Mais en le condensant, il l'a desséché, il a laissé fuir toute la grâce d'un libre génie ; en l'enfermant dans une méthode rigoureuse, il l'a faussé. Il n'est qu'un Montaigne rétréci et incomplet. On dit trop souvent que le traité de la Sagesse est la conclusion des Essais. C'est une conclusion, mais tirée par un disciple excessif, exclusif, foncièrement dissemblable, dont la responsabilité ne saurait incomber au maître. Avocat, chanoine, prédicateur am bulant, auteur très-orthodoxe de Discours chrétiens et d'un traité des Trois Vérités, Pierre Charron ou Le Charron, Parisien, lils d'un ibrairequi avait vingt-cinq enfants, ne connut Montaigne que vers

158G ou 1587. Il avait quarante-six ans; son âge lui avait fermé plusieurs couvents où il voulait déposer la fatigue d'un long et peu fructueux apostolat. Ayant ressassé pendant vingt ans, devant des parlements, devant des rois et des princesses, car il prêchait bien, tous les lieux communs de la jurisprudence et de la théologie, il prétendait avoir assez parlé pour se taire. A quoi, d'ailleurs, avaient servi ses homélies? Qu'avaient-elles changé au cours des choses, aux vices et aux misères nés de la nature humaine et de l'état social? Montaigne lui déroula le tableau du monde, le perpétuel flux et reflux des croyances, des doctrines et des actions, sous l'empire de la coutume et de la fatalité; ce fut assez : de la foi irréfléchie. Charron passa au doute extrême. Il embrassa le scepticisme avec le zèle d'un converti, non avec la largeur d'un esprit curieux et libre.

« La vérité, dit-il, n'est point chose qui se laisse prendre et manier, encore moins posséder à l'esprit humain. Les erreurs se reçoivent en notre âme par mesme voye et conduite que la vérité ; l'esprit n'a point de quoi les distinguer et choisir. » Raison, expérience, témoignage de nos semblables, tout est ondoyant et variable. « Ce qui est impie, injuste, abominable en un lieu, est pitié, justice et honneur ailleurs, et ne sauroit nommer uneloy, coustume, créance receue ou rejettée généralement partout. » Toutes les religions sont également « estranges et horribles au sens commun. Elles sont, quoy qu'on dise, tenues par mains et moyens humains. La nation, le pays, le lieu donne la religion; l'on est de celle que le lieu auquel on est né et eslevé tient; nous sommes circoncis, baptisés, juifs, mahométans, chrestiens, avant que nous sçachions que nous sommes hommes. » Que faire? Suspendre notre jugement, nous tenir libres de tout parti et de toute affection. « Le souverain remède est de se prester à aultruy et de ne se donner qu'à soy, prendre les affaires en mains, non à cœur, ne s'attacher et mordre qu'à bien peu et se tenir toujours à soy. »

C'est ainsi que le scepticisme aboutit, comme l'égoïsme mystique, à la fausse morale de Ylmitation, bien plus, chez Charron, à l'intolérance et au despotisme. Lui qui déclarait « user de la liberté

philosophique », il la garde pour lui-même et la juge inutile et funeste au reste du monde. Inconséquence si fréquente chez les sceptiques qu'il faut bien la considérer comme une conséquence naturelle du scepticisme.

Montaigne dit « Que sais-je? » et Charron « Qu'importe? » Il y a un abîme entre eux.

Mais il ne faudrait pas croire que le livre De la Sagesse, malgré ses fausses conclusions morales, ait été inutile à l'humanité. Son immense succès prouve d'abord qu'il était en parfait accord avec l'état général des esprits, las des querelles religieuses et des insanités scolastiques. De plus, il sapait radicalement la foi et la religiosité. Enfin, au nom de l'expérience, il niait la métaphysique ; il enseignait que « toute cognoissance s'achemine en nous par les sens ; ce sont nos premiers maistres ; elle commence par eux et se résoult en eux. Ils sont le commencement et la fin de tout. » Charron place fàme dans les « ventricules du cerveau ». Au lieu de vanter la sublimité de l'esprit, il conseille d'en étudier le mécanisme et les conditions ; il remarque que les animaux pensent et raisonnent comme nous ; il essaye lui-même de classer nos connaissances. Charron ne se prononce ni sur la nature, ni sur la destinée de l'âme, mais voici comme il parle de l'immortalité : « L'immortalité de l'âme est la chose la plus universellement, religieusement et plausiblement receuë par tout le monde (j'entends d'une externe et publique profession, non d'une interne, sérieuse et vraye créance), la plus utilement creuë, la plus faiblement prouvée et establie par raison et moyens humains. »

En somme le scepticisme est le commencement de la Sagesse, et ne peut être que cela : un préliminaire. Cette vérité, qui a échappé à Charron, parait avoir été comprise par l'Espagnol ou Portugais Sanchez (1560-1652), que l'on regarde à tort comme le plus déterminé des sceptiques. Admirateur d'Aristote, mais aussi ennemi de la métaphysique que de la dialectique, Sanchez se proposait d'étudier directement la réalité, de rechercher si l'on sait, comment on sait, et quelle est la méthode de la science. Il est vrai qu'il n'a jamais achevé son grand ouvrage et qu'on ne possède que

l'introduction où il attaque avec une grande liberté d'esprit « les chimères et les iictions sans fondement » qui obstruaient le seuil de la science. Le titre piquant de ce traité a fait illusion sur le but du savant écrivain (Tractatus de multum nobili et prima universali scientia, quod non scitur : De la science très-noble et vraiment universelle, à savoir : qu'on ne sait rien). Le scepticisme de Sanchez est radical, mais provisoire, et c'est le bon.

Avant d'aborder la période de l'observation et de l'expérience, l'ère moderne, déjà inaugurée par Bacon et Galilée (nés en 1560 et 1564), nous devons un souvenir à quatre personnalités, originales sans doute, mais qui appartiennent par leurs doctrines et par leurs malheurs à cette époque de transition où l'esprit nouveau luttait contre les croyances et les méthodes du moyen âge sans être parvenu à s'en dégager. Tel a été le caractère de toutes les doctrines et de tous les hommes de la Renaissance, notamment de Ramus, victime de la scolastique, de Bruno, de Campanella, de Yanini, martyrs de l'Inquisition.

Ramus, Pierre La Ramée, né en 1515, assassiné pendant la Saint-Barthélémy, n'a pas été un philosophe. Humaniste, grammairien et logicien, il a exercé sur son temps une influence qui nous paraît hors de toute proportion avec son œuvre. Pour comprendre la passion qui animait ses disciples et ses adversaires, il faut se transporter à Paris, au seizième siècle, dans la capitale de la scolastique. Ramus attaquait dans son fort TAristote du moyen â°e ; il introduisait la révolution dans le camp barbare et puéril du distinguo, par suite dans l'enseignement tout entier. Il paya sa victoire de sa vie. Des professeurs qu'il avait évincés le firent tuer lâchement en 1574, à la faveur du massacre général et sous couleur de protestantisme. Ramus avait commis la maladresse d'embrasser la religion réformée.

Ramus, bien qu'il ait soutenu dans sa thèse qu'Aristote n'avait dit que des faussetés et des mensonges, et qu'il ait passé sa vie à combattre la dialectique péripatéticienne, n'a jamais été qu'un élève révolté d'Aristote. Ses grandes colères n'ont abouti qu'à une simplification de la logique et à une estimable théorie du syllogisme.

Bien plus intéressant, plus profond et plus hardi nous apparaît le religieux impie, l'apôtre de la nature naturante, Giordano Bruno, poète et mathématicien, prédicateur et astronome, qui dans une foule d'écrits en vers, en prose, en latin et en italien, aussitôt supprimés que publiés, a développé, par pièces et morceaux, une doctrine aussi complexe et vraie dans ses éléments que simple et fausse dans son ensemble.

Giordano Bruno, né vers 1548 dans la Terre de Labour, débuta par l'orthodoxie la plus fervente; il entra dans l'ordre de l'Inquisition; il fut dominicain. Est-ce l'amour passionné de la nature et ses propres méditations, est-ce la lecture des néoplatoniciens arabes et des successeurs de Marsile Ficin, est-ce la vue des horreurs tous les jours sanctifiées au nom du Christ, ou toutes ces causes à la fois, qui l'arrachèrent à la religion de sa jeunesse, détournant vers un autre idéal son amour et son culte? C'est aux environs de la trentième année qu'il réussit à fuir « l'étroite et noire prison où si longtemps l'erreur l'avait tenu enfermé ». Dix années durant on va le rencontrer sur les chemins, en Italie, en Suisse, en France, en Angleterre, en Allemagne, dans toutes les villes d'université, partout accueilli par les grands, partout admiré de la jeunesse, et finalement chassé; toujours la franchise de ses opinions détruira l'effet de ses agréments personnels et de sa brillante éloquence; traqué, espionné, trahi enfin par un Mocenigo qui l'avait attiré à Venise, il languira six ans sous les Plombs (1592-1598); livré au saint-office, il montera sur le bûcher après deux ans de tortures, pour « être puni avec toute la clémence possible et sans effusion de sang ». Son héroïque fermeté ne se démentira pas pendant cette interminable agonie, et ses dernières paroles seront : « Vous êtes plus épouvantés de prononcer ma sentence que moi de l'entendre ». Le supplice de Bruno ouvre le dix- septième siècle, et ses juges honteux, déjà frappés de la terreur des temps nouveaux, cachent sa mort au lieu de la proclamer, si bien que pendant quatre-vingts ans sa destinée fut un mystère.

Ce n'est point pour sa doctrine que Bruno fut condamné. Elle

262 PARTIE I. LES PHÏLOSOPHIES-

était bien connue des anciens Pères de l'Église et des nouveaux; beaucoup de scolastiques avaient su la concilier avec l'orthodoxie* Mais le chevalier errant du panthéisme attaquait furieusement l'Église; il ne ménageait pas plus Genève que Rome; il enseignait une nouvelle religion; bien plus, il opposait partout la liberté à l'autorité : (( Pourquoi, écrivait-il, invoquer toujours l'autorité? Entre Platon et Aristote, qui doit décider? Le juge souverain du vrai, l'évidence... L'autorité n'est pas hors de nous, elle est en nous-mêmes ». Il sapait toutes les prétendues bases de la société. C'est pourquoi les universités le repoussaient, les princes le proscrivaient, les protestants l'expulsaient; c'est pourquoi l'Église le brûla comme athée.

Et l'Église a vu juste. Panthéisme équivaut à athéisme. L'enthousiasme, le sentiment religieux si manifeste chez Bruno, ne changent rien à cette équation. Parménide, Zenon, Plotin ou Spinoza sont aussi athées que Protagoras, que Straton ou que Lucrèce. Dès que Dieu n'est qu'une sorte de virtualité universelle, il n'est rien, car il n'ajoute et n'enlève rien à la réalité des choses. Le panthéisme est la métaphysique appliquée au matérialisme, la quintessence de l'anthropomorphisme amalgamée à l'univers; son dieu, c'est la Nature de Lucrèce pourvue de la volonté de Schopenhauer, c'est la cause efficiente et finale, illusion subjective, ajoutée à la masse de faits et de combinaisons que l'expérience constate.

Partout nous avons trouvé, partout nous retrouverons le panthéisme, on dit monisme aujourd'hui, parce qu'il est l'intermédiaire entre l'anthropomorphisme et la science, le fil parfois presque insaisissable qui sépare les deux philosophies, celle de la raison logique et celle de l'expérience. Bruno ne le cède à aucun de ses prédécesseurs et de ceux qui viendront après lui dans l'art subtil de mêler la matière et l'esprit en les distinguant, d'identifier l'univers et Dieu, Dieu et la créature, l'un et le multiple, sans les confondre. Il se tire de ces contradictions par des formules sonores où se cachent des subtilités dialectiques et surtout par des hymnes brûlants à l'infini, à la force, à la nature naturante ou naturée, qui

rappellent tantôt Luerèce et tantôt Marc-Àurèle. Il est évidemment sincère quand il dit qu'il était copernicien avant d'avoir lu Copernic, et quand, avec Lucrèce, il infère de la force universelle et de l'immensité où elle est répandue l'infinité des systèmes solaires, des étoiles et des planètes qui blanchissent la voie lactée.

Ce qui constitue l'originalité de Giordano Bruno, c'est nonseulement d'avoir, par réminiscence moins que par instinct, reproduit et combiné toutes les hypothèses des matérialistes et des panthéistes anciens, mais encore d'avoir esquissé les théories et employé les termes mêmes qui vont jouer un rôle si important, si prépondérant dans la philosophie moderne.

Le doute méthodique, l'évidence, l'infinité du monde et les tourbillons de Descartes; le Dieu consubstantiel à l'univers, la cause immanente, la nature naturante et naturée de Spinoza; les monades, les atomes, la circulation ascendante et descendante, l'harmonie préétablie, l'optimisme de Leibniz; l'Identité de Schelling ; le minimum et le maximum de Hegel, sans compter la cause efficiente et tinale, la Volonté, l'Inconscient, etc., tout cela est épars, latent ou patent dans les ouvrages de Giordano Bruno. Et si l'Inquisition lui avait laissé le temps de résumer et de coordonner ses doctrines, l'histoire des philosophies serait abrégée de moitié.

Campanella (1568-1659) est, comme Bruno, napolitain et dominicain. Suspect à l'Église par son adhésion au sensualisme de Télésio, aux scolastiques par ses innocentes attaques contre Àristote, à l'Espagne par son patriotisme, il fut traduit devant les tribunaux de Xaples, sept fois torturé, et enfermé vingt-sept ans dans un cachot. Rendu à la liberté par la compassion du pape Urbain VIII, il réussit à gagner la France. Accueilli et pensionné par Richelieu comme ennemi de l'Espagne, il put achever en paix une vie si éprouvée.

Son originalité consiste dans l'intime alliance de la métaphysique, du mysticisme panthéiste et astrologique et de la philosophie expérimentale. La première science est fondamentale et renferme les principes des deux autres. Mais nous laisserons de

264 PARTIE I. LES PHILOSOPIIIES.

côté cet échafaudage de chimères couronné par un Dieu qui est triple, puissance, sagesse, amour; nous n'entrerons même pas dans son ingénieuse Cité du soleil, bien qu'il soit curieux et amusant d'y retrouver les conceptions des utopistes modernes : Saint- Simon, Fourier, Cabet; Campanella possède d'autres titres à notre reconnaissance. Dans la partie sérieuse de son système, qui traite de la réalité et, sous le nom de micrologie, embrasse la science naturelle et la science morale, il fonde la philosophie sur l'observation et l'induction. Dans le même temps que Bacon, il propose une très-remarquable, mais embryonnaire classification des connaissances humaines, d'après les facultés intellectuelles qui concourent à leur formation. L'entreprise de Bacon est plus vaste t plus riche; mais le point de vue de Campanella est plus uste.

Vanini (Pompeio Ucilio et, de par son choix, Jules César, 1586- 1619), également napolitain, et sans doute moine, condamné au feu par le parlement de Toulouse, et juridiquement assassiné avec une férocité immonde, n'obtient généralement que la compassion des philosophes décents. C'est par grâce qu'on veut bien glisser sur le relâchement de sa morale théorique et pratique. Nous ne défendrons pas ses vices, qui n intéressent en rien ses doctrines et ne dépendent que de son tempérament. Mais nous ne nous étonnerons pas de rencontrer des incohérences et des insuffisances philosophiques dans un esprit étiolé par une éducation toute catholique et par une longue orthodoxie, et dont le fanatisme a supprimé l'épanouissement. C'est à trente-trois ans que Vanini a expié son athéisme, ou plutôt son scepticisme matérialiste.

Déjà, dans son Amphithéâtre de V éternelle Providence, se fait sentir la haine de la scolastique et des divagations platoniciennes, « rêves délirants de vieilles femmes » ; il parle en disciple émancipé d'Aristote interprété par Pomponace et Averroès; la discipline catholique le retient seule dans une orthodoxie de pure forme. S'il croit à l'immortalité de l'âme, c'est parce que la résurrection de la chair est un article de foi. Sa conception de la divinité est panthéiste et illusoire : « Dieu est tout, au-dessus de tout, hors de

tout, en tout, à côté de tout, avant tout, après tout et tout entier ». Vanini ne manquait pas d'esprit et il pouvait s'en tenir à l'ironie. Mais dans ses Dialogues de la nature il jette le masque et les réticences orthodoxes. Quand on lui parle de religion : « Les enfants, répondit-il, qui naissent avec l'esprit faible, n'en sont que plus aptes à devenir de bons chrétiens ». S'agit-il de l'immortalité, il dit : « J'ai fait vœu à mon Dieu de ne pas traiter cette question avant d'être vieux, riche et allemand ». Il ne comprend pas comment l'esprit pourrait mouvoir la matière ; et il conçoit trèsbien que le corps, que l'organisme, donne l'impulsion à l'intelligence; et il émet cette proposition, que nulle métaphysique ne peut ébranler : « Nos vertus et nos vices dépendent des humeurs et des germes qui entrent dans la composition de notre être, du climat, de la constitution atmosphérique ». Il oublie, il est vrai, l'éducation et le milieu moral, et c'est précisément cette omission qui entraine l'imperfection de sa morale et la licence de sa vie.

Nous avons enfin traversé cet océan de doctrines en dissolution sur lequel ont plané les fantasmagories de l'Orient, le rêve affreux de la barbarie et de la féodalité, et la terreur chrétienne aux ailes étouffantes, aux griffes ensanglantées. En mettant le pied sur le rivage moderne, sur le sol des vivants, nous y avons trouvé la curiosité renaissante, penchée avec admiration, avec doute et espérance, sur les épaves de l'antiquité mêlées aux commentaires et aux scories accumulées par le travail des flots et des âges. Nous allons voir désormais la pensée, en possession de l'héritage dispersé et restitué par les tempêtes, s'avancer tantôt d'un pied prudent, tantôt d'un vol trop hardi à la conquête de la terre, des cieux et de l'homme. Elle n'est pas libre encore ; elle traîne les débris de ses innombrables lisières, le fardeau de toutes les erreurs pèse sur ses épaules; l'horizon est encore obscurci par les fumées de l'alchimie et par celle des bûchers, par les toiles d'araignée de la logique et de la dialectique, par les miasmes des religions et les résidus métaphysiques, par l'ombre tenace du vieil anthropomorphisme. De là tant de déviations, de reculs, de déca-

dences. Le télescope, le microscope, le scalpel, la vapeur, l'électricité, mais aussi l'histoire, les révolutions politiques et sociales, l'expérience enfin, sous toutes ses formes, avec toutes ses armes, percera, crèvera, dissipera, illuminera ces nébulosités sans cesse reformées. La lutte sera rude, chanceuse, interrompue. Mais l'enjeu est grand; l'humanité l'a écrit sur sa bannière pour ne plus l'oublier :

En marche vers la certitude par la sgience.

Page 1