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VI. RÉACTION FRANÇAISE CONTRE L'ESPRIT DU DIX-HUITIEME SIECLE

L'Éclectisme.

Retour à la philosophie objective : Le Positivisme.

L'Associationisme anglais: Stuart Mill, A. Bain; Herbert Spencer.

Conclusion.

Encore une étape, et nous aurons terminé notre voyage à travers les systèmes. Depuis longtemps le rationalisme et ses variétés n'ont plus rien à nous apprendre. « C'est toujours même note et pareil entretien » depuis Parménide et Anaxagore. La philosophie a deux pôles, le matérialisme et l'idéalisme; le rationalisme va de l'un cà l'autre, plus ou moins attiré ou repoussé selon les tempéraments individuels, l'état des sciences, l'autorité des maîtres et la mode des temps. Si la vérité est entre les deux, l'éclectisme français l'a trouvée. Mais s'il ne l'a pas trouvée? C'est que le in mcdio virtus, maxime douteuse en morale, n'a aucune place en philosophie. D'ailleurs l'éclectisme est une étiquette trompeuse; l'école des Royer-Collard, des Cousin, des Jouffroy n'a rien emprunté à l'expérience scientifique, elle s'est confinée dans la métaphysique ; c'est parmi les doctrines qui prétendent appliquer à l'univers les lois de la logique humaine qu'elle a fait choix de vérités moyennes, décentes, compatibles avec une sage morale, une sage religion et une sage politique. Le spiritualisme vulgaire, voilà son vrai nom. Son véritable manuel serait la Profession de foi du vicaire savoyard, enrichie de notes et de commentaires

d'après Socrate, Platon, Aristote, Zenon, Plotin, Proclus, Augustin, Thomas d'Aquin, Descartes, Bossuet, Fénelon, Kant, Schelling, Hegel, Balmès : un Vicaire savoyard Variorum.

Nous connaissons tous les éléments de cette philosophie officielle; nous les avons rencontrés cent fois, définis et discutés : l'âme immatérielle et ses facultés, l'âme immortelle et ses destinées, l'universalité et la nécessité des idées générales, la souveraineté de la raison, l'existence d'un Dieu personnel, tout puissant, tout bon, tout juste, la récompense et le châtiment rejetés au delà de la mort, l'accord de la philosophie avec la religion. Tout cela ne nous apprend rien de ce que nous voulons savoir, rien du monde et de l'homme. Nous laisserons à l'enseignement des collèges et des facultés ces lieux communs du spiritualisme. Aussi bien, il y a vingt ans et plus que la doctrine se survit. Vainement, pour l'inculquer aux générations nouvelles, lui fait-on une large part dans les épreuves du baccalauréat dédoublé. Elle n'en passe que plus sûrement à l'état de pensum universitaire. A l'époque où Taine écrivit ses Philosophes français au dix-neuvième siècle, en 1857, on discutait encore sur la sensation directe, sur l'aperception, sur l'observation interne; le brillant critique met une certaine chaleur dans ses réfutations; on sent qu'il a lu ses auteurs, qu'il les a entendus, admirés parfois. Pied à pied, il les suit, les pousse ; il s'ingénie à les frapper au défaut de la cuirasse. Enfin il s'intéresse à l'issue du combat qu'il leur livre. Nous venons de relire son ouvrage ; nous y avons retrouvé les mêmes mérites, mais non l'impression vive qui nous en était restée. Questions refroidies, cendres éteintes! Les hommes et les doctrines ont passé. Solennité de Royer-Collard, profondeur de Maine de Biran, éloquence de Victor Cousin, conviction chaleureuse de Jouffroy, impartialité de Damiron, judicieuse analyse d'Adolphe Garnier, etc. : domaine de l'archéologie. On aime mieux y croire que d'y aller voir. En vérité, je ne sais si, en dehors du professorat, il sort en ce moment de nos lycées un homme destiné à ouvrir un volume de ces philosophes.

Sans entrer dans un examen doctrinal qui nous exposerait à

des répétitions perpétuelles, nous rechercherons les causes qui ont ramené l'esprit français à la métaphysique mitigée de l'éclectisme, celles qui ont assuré le triomphe et prolongé l'influence du rationalisme sentimental, enfin celles qui en ont ébranlé, puis anéanti la domination.

Le spiritualisme orthodoxe qui a régné de 1815 à 1848 a été une réaction contre l'idéologie officielle de Gondillac, mais bien plus encore contre l'incrédulité railleuse et les tendances matérialistes du dix-huitième siècle, un désaveu de Voltaire, de Diderot et de l'Encyclopédie. C'est un recul qui a entraîné pêlemêle des hommes de toutes les classes et de tous les partis, des hommes de foi, des hommes de lettres et des hommes de science, des politiques libéraux, autoritaires et révolutionnaires, des bourgeois et des utopistes. Toutes les circonstances, toutes les idées, toutes les aspirations, même celles qui devaient l'enrayer, et qui plus tard en ont arrêté le développement, ont concouru au succès du spiritualisme. Il en est ainsi dans tous les mouvements d'opinion.

La part qui revient aux doctrines de Rousseau dans la Révolution, la chute de la première République, et la fausse appréciation des causes qui ont amené ce désastre, le désarroi de l'esprit public, le déplorable retour de Bonaparte à l'ancien régime, l'inepte et dangereux Concordat, la rentrée en scène des privilégiés, la fausse et puérile esthétique chrétienne de Chateaubriand, telles sont les causes déterminantes et accessoires du phénomène. Il en est des peuples comme des individus, des intelligences comme des corps. La maladie les abat; les grandes crises, les pertes de sang, leur laissent une faiblesse qui se prête aux radotages vides et aux rêveries incohérentes. Tandis que des savants comme Laplace et Lalande demeuraient fidèles, même dans leurs conceptions les plus hardies, aux données de l'expérience, la majorité des Français se laissait aller à ce qu'on nomme le vague à l'âme. Les successeurs même de Condillac doutaient déjà de la méthode du maître; ou plutôt, ils trouvaient dans les inconséquences de Locke et des sensualistes de quoi satisfaire au besoin

de déisme et de rationalisme courant. Ni Locke ni Condillac, en effet, n'ont refusé une existence immatérielle à l'âme et à Dieu; ni l'un ni l'autre n'ont rompu avec le christianisme. Laromiguière, professeur ingénieux et fin, esprit moyen et timide, n'eut pas de peine à faire rentrer à petit bruit la métaphysique dans l'enseignement. Mais ces concessions parurent insuffisantes au janséniste Royer-Collard.

Cet illustre orateur avait tout ce qu'il faut pour être un centrier libéral et éclairé, un ferme et honnête guide dans la lutte du parlementarisme contre le pouvoir absolu. Il représentait dignement cette moyenne d'opinion et de science qui constitue le sens commun ; et il y ajoutait le prestige de son autorité personnelle. Mais le sens commun s'élève rarement au-dessus du lieu commun, qui est l'âme de la morale et le trésor de l'éloquence. Aussi Royer-Collard était-il disposé à recevoir une philosophie toute faite, solennellement dogmatique, convenable et approximative, pratique, intermédiaire entre une religion raisonnable et une morale rationnelle, accordant quelque chose à l'expérience apparente, peu au mysticisme, beaucoup à la raison. Toutes ces conditions se trouvaient réunies dans la psychologie écossaise. Chargé à l'improviste d'enseigner la philosophie, Royer-Collard eut la bonne fortune de rencontrer sur les quais, dit Taine, un exemplaire de Reid. On a eu lieu de regretter les trente sous que le livre lui coûta, et les trois aimées de leçons qu'il en sut tirer. Que ne peut la parole! Clairement ordonnée, relevée par des expressions fortes, par des images nobles, par des sentences d'une concision éclatante, animée par une conviction sincère, l'exposition de Royer- Collard subjugua des auditeurs français, sensibles avant tout à la beauté de la diction.

« Le temps et l'espace contiennent dans leur ample sein toutes les existences finies, et ils ne sont contenus dans aucune. Le temps est partout, et l'espace est aussi ancien que le temps. Chacun d'eux réside tout entier dans chaque partie de l'autre.

a La durée est un grand fleuve qui ne cache point sa source comme le Nil dans les déserts, mais qui n'a ni source, ni rives,

ni embouchure. Ce fleuve coule en nous, et c'est en nous seulement que nous pouvons observer et mesurer son cours.

« On ne divise pas l'homme; on ne fait pas au scepticisme sa part. Dès qu'il a pénétré dans l'entendement, il l'envahit tout entier. »

Justes ou non, ce sont là de belles phrases que tout écrivain serait heureux de rencontrer sous sa plume. On les trouvera dans les recueils de morceaux choisis, dont elles font le plus bel ornement.

La philosophie de Royer-Collard est tout extérieure, malgré ses appels à l'observation interne. Celle de Maine de Biran, plus personnelle, plus originale et plus chimérique, est abstruse, absconse et n'en est pas moins creuse. Maine avait commencé par le sensualisme et par l'étude comparée des faits. Son Traité de l'habitude est d'un observateur sérieux. Mais ce n'est pas le livre qui fait de lui, au dire de ses adeptes, un des maîtres de la métaphysique moderne S'isolant du monde, il s'est plongé dans le moi, et il en a découvert l'essence ; cette essence est une force, cette force est la volonté. La volonté, c'est la monade. Ainsi ont conclu, à peu de chose près, Leibniz, Fiente, Schopenhauer, Hartmann. Nous connaissons ces formules, sur lesquelles nous n'avons pas à revenir : « Les êtres sont des forces, les forces sont des êtres : il n'y a que les êtres simples qui existent réellement à leur titre de forces; ce sont aussi les véritables substances existantes... Toute cause efficiente, dans l'ordre physique même, est une force immatérielle. »

Un tel idéalisme dépassait la mesure éclectique. On s'est contenté de l'admirer. Nous le négligeons.

Le grand homme de l'école est, comme on sait, Victor Cousin. Il a beaucoup parlé et beaucoup écrit sur la philosophie des autres, mais il n'a pas été un philosophe. On dit qu'il a inventé une subdivision dans on ne sait quelle menue province de la psychologie convenue. Sa conception éclectique, inspirée peut-être des idées de Hegel sur l'histoire de la philosophie, n'était pas de nature à faire avancer la science. Que beaucoup de penseurs nous aient

légué des théories intéressantes ou judicieuses, qu'il soit utile de recueillir cet héritage avant de l'accroître, ce n'est pas là une découverte. Encore Cousin n'est-il pas resté fidèle à son principe. Des quatre tendances qu'il a superficiellement attribuées à l'esprit humain : spiritualisme, sensualisme, scepticisme, mysticisme, il n'a guère suivi que la première et la dernière; ce qui était son droit, mais non le droit d'un éclectique conséquent. On sait qu'après avoir effleuré le panthéisme allemand, péché de jeunesse, il est revenu à Descartes, non pas au mécaniste hardi, mais à la métaphysique de Descartes arrangée par Malebranche, amendée par Leibniz: puis que, reculant jusqu'à Platon, il s'est confiné dans le moyen terme du christianisme; il est mort catholique. Au temps de sa domination, de son ministère, il a écrit un catéchisme (« Qu'est-ce que Dieu? » et le reste), un vrai catéchisme orthodoxe. 11 allait le publier, à la grande joie de Sainte-Beuve, lorsqu'on s'aperçut d'une lacune impardonnable : cet apprenti clérical n'avait-il pas oublié le chapitre du Purgatoire!

Que reste-t-il du grand enchanteur? Ses cours? Qui les lira jamais? Ses nombreux aperçus sur l'histoire de la philosophie? Dépassés depuis longtemps. Il reste une traduction de Platon, sur laquelle ont sué gratis ses malheureux secrétaires, et un recueil de lieux communs sur l'art et la morale : Le vrai, le beau et le bien. Ne soyons pas ingrats : sa bibliothèque était belle et il a bien voulu la léguer à la France.

Ce n'est pas ici le lieu de parler de son érudition, plus minutieuse qu'étendue et clairvoyante, et qui, troublée par de séniles et posthumes amours, n'a produit que de longs romans historiques. Ses études sur quelques brouillonnes de la Fronde, dont il a su tirer trois moutures pour le Journal des savants, pour la Revue des Deux-Mondes et pour la librairie, seront parfois consultées, non sans précaution, par les curieux. On a fait à sa langue et à son style une renommée excessive. Par un long exercice, il était arrivé à parler et à écrire le français du dix-septième siècle comme sa langue naturelle. Il y a été élève excellent et maître passé. L'avenir aimera mieux accepter ce jugement porté par les contem-

porains que prendre la peine de le reviser. M. Taine, qui a lu les écrits de Victor Cousin, ses cours, alors qu'ils avaient perdu à peine la chaleur vitale, distingue entre le style philosophique et le style purement littéraire : le premier, chez Cousin, est à la fois obscur et brillante, l'autre est noble et uni. Le talent oratoire faisait illusion à l'auditeur : l'élève rentrait enthousiasmé, croyant avoir compris; plus tard, en lisant la leçon si fort admirée, il doutait que le maître se fût compris lui-même.

L'école de Royer-Collard et de Cousin, à laquelle se rattachent, en somme, bien des dissidents qui se sont crus novateurs, compte sans doute un grand nombre d'esprits distingués, d'hommes instruits, de rationalistes libéraux, parmi lesquels nous citons encore et volontiers le sincère Jouffroy, Saisset, le plus clairvoyant de tous, Damiron, Garnier, MM. Franck et Paul Janet. Leurs travaux n'ont pas été lus sans profit. Mais, si nous songeons qu'ils n'ont point fait avancer d'un pas la science de l'homme et de ses rapports avec l'univers, c'est-à-dire la philosophie, la nécessité qui nous force à les laisser dans l'ombre nous causera moins de regrets. Nous avons épuisé depuis longtemps la critique du spiritualisme, et nous sommes à bout de répétitions. Or la répétition est le caractère de presque tous les systèmes nés à l'occasion, à rencontre, à côté ou à la suite de l'éclectisme ; il semble que ce siècle, avant de se résigner à l'expérience, ait pris à tâche d'essayer, de renouveler, en les accommodant de son mieux à l'état scientifique, politique et social du monde, les formules et les moules artificiels qu'il a trouvés dans l'encombrant héritage du passé. Il a refait, sur tout le cycle philosophique, le même travail que les Gréco-Romains sur Aristote, Platon, Pythagore ou Pyrrhon. Il a pris pour devise le vieux préfixe néo. Nous avons eu le néo-christianisme de Bordas et de Bûchez, sans parler de Saint-Simon, le néo-scepticisme idéaliste des Vacherot et des Renan, le néo-kantisme de MM. Renouvier et Pillon, le néo-hellénisme de Louis Ménard. La métempsycose, la triade, le panthéisme surtout ont séduit Ballande, Pierre Leroux l'humanitaire, Jean Reynaud le sidéral, Lamennais, George Sand, et combien d'autres ! Partout le

sentiment ou la raison; nulle part l'observation. Même l'athéisme de Proudhon ne procède que de la logique. L'originalité a été dans les hommes, non dans les idées. Tous ces personnages appartiennent à l'histoire du dix-neuvième siècle, bien plutôt qu'à l'histoire de la philosophie. Sans doute leurs hétérodoxies variées ont concouru au discrédit qui, chaque jour plus accusé, menace l'orthodoxie universitaire. Mais ce n'est pas à leur profit que l'éclectisme tombe. Elles pourront lui ravir l'enseignement public; l'idéalisme, le criticisme, le monisme, cà la rigueur, s'installeront dans les facultés; ils y demeureront confinés. L'esprit est ailleurs.

Tandis que M. Vacherot s'occupera de prouver que l'idée de la perfection est Dieu, mais que la perfection n'existe pas, tandis que M. Renouvier dissertera savamment sur l'incertitude de la connaissance, et sur la certitude du moi, qui acquiert cette connaissance incertaine, la masse de ceux qui pensent s'en ira aux objets de la connaissance; et c'est en apprenant qu'elle prouvera son droit au savoir. Elle marchera, comme marcha Diogène. On lui dira vainement que cette méthode est inférieure et convient à ceux qui sont dénués de « l'esprit philosophique ». Ce dédain ne la touchera pas.

Pourquoi les théories émises par tant d'hommes convaincus, compétents, profonds, n'ont-elles pas eu et n'auront-elles jamais cette autorité officielle dont l'éclectisme jouit encore? C'est que, moins superficielles, elles sont moins accessibles; c'est que, plus subtiles, elles sont aussi plus chimériques, ou, comme on dit aujourd'hui, moins pratiques.

Premièrement, en effet, l'éclectisme est un compromis entre toutes les idées, fausses d'ordinaire, qu'on appelle vérités moyennes, entre tous les préjugés qui constituent le sens commun et ne répugnent pas au bon sens. En second lieu, si, dans l'étude de l'homme, il fait la part bien mince à l'expérience, au moins lui laisse-t-il l'univers. Sans s'arrêter plus que de raison au scepticisme préliminaire, il admet dans le domaine expérimental, aussi bien que dans la métaphysique, la légitimité et la certitude de la connaissance. Son rationalisme, réduit au minimum, ne gêne guère la science; il

recule devant elle chaque jour, ne réclamant pour lui-même qu'un petit coin dans une sphère supérieure, ou plutôt, extérieure à la réalité constatée. Quant à la religion, elle aurait tort de ne pas reconnaître en lui son plus solide appui; car, en dehors de l'ignorance et de la dévotion, il est le dernier asile de la religiosité. Par sa conception, erronée, mais affirmative, de l'autorité et de la liberté, il est compatible avec un état social tolérable; surtout, il s'est trouvé l'allié, l'associé naturel d'un gouvernement hybride et bâtard comme lui, fondé sur une sorte de pondération entre des régimes qui s'excluent. C'est pourquoi les hommes de la doctrine lui ont confié avec joie l'éducation de la pensée, la direction des classes conservatrices et modérées par essence, dont ils voulaient modeler les fils à leur image. Et tant que les générations dont il a déformé et amoindri le cerveau compteront un représentant, l'éclectisme survivra au gouvernement qu'il a servi.

La domination de féclectisme, politique ou philosophique, a été un mal et un bien : un mal, parce que, comme tout modéra ntisme, il a été exclusif, tyrannique et souvent persécuteur, parce qu'il a peu fait et beaucoup empêché; un bien, parce que, résidu de tous les préjugés, fin de toutes les métaphysiques, il en a fait une sorte de mixture, de pâte, peu savoureuse il est vrai, mais d'élimination facile et rapide.

Le vice fondamental du spiritualisme vulgaire apparaît dans ces mots que Victor Cousin adressait aux jeunes Français de 1815 : « Vous aimez ardemment la patrie. Si vous voulez la sauver, embrassez nos belles doctrines. » Celte prétention à la beauté, qui n'est pas exempte de ridicule, est l'expression naïve d'une idée fausse : subordination de la vérité philosophique à l'utilité morale; erreur qui procède d'une série d'erreurs, elles-mêmes suggérées par une longue suite de préjugés.

Nous prenons ici congé du dieu contradictoire, personnel et infini, actif et immobile, parfait et permettant le mal, souverainement libre et enchaîné par les lois de l'univers. Nous disons adieu à l'âme, immortelle parce qu'elle est simple et une, à la

providence hypothétique, justifiée par l'hypothèse de l'immortalité; adieu au mannequin psychologique et métaphysique remonté et démonté par une science artificielle. Il ne s'agit plus de construire le monde; il s'agit de l'étudier. Nous n'avons plus à imaginer l'homme; nous avons à le connaître.

Mais quelle lenteur, que de reculs et de chutes dans l'évolution de la philosophie vers ce terme dernier, la méthode objective et expérimentale! Brusquement arrêlée dans sa marche par l'intrusion des théosophies orientales, enrayée pendant le long espace de douze à quinze siècles par un mysticisme aussi incohérent que tyrannique, nous l'avons vue, anneau par anneau, rompre ses chaînes sans cesse ressoudées, se dégager du marécage brumeux où l'embourbaient ses guides, enfin, reprenant pied sur un sol affermi, s'élancer hors de la prise des vieilles terreurs, des espoirs menteurs qui, d'une voix éplorée, vainement la rappellent encore. Dans cette laborieuse émancipation, grande a été la part de la France, plus grande que ses voisins n'aiment à en convenir. Si, par Galilée et par Bacon, l'Italie et l'Angleterre semblent l'avoir devancée dans la voie de l'expérience pratique et de la théorie inductive, c'est bien chez elle que le nominalisme a, sans en comprendre, il est vrai, la portée, posé la question préalable et capitale contre la métaphysique. C'est chez elle que Montaigne a, le premier, étudié sérieusement et sans parti pris l'humaine nature ; c'est chez elle que Gassendi a restauré la tradition d'Épicure, que Descartes a construit, pour Newton, l'explication mécanique de l'univers. Puis sont venus les Diderot et les encyclopédistes, qui, dépassant de bien loin la sphère bornée du sensualisme, ont convié toutes les sciences descriptives, concrètes, non plus seulement mathématiques et abstraites ou logiques, à l'examen direct de la réalité. Quelques pages de la Lettre sur les aveugles et du Rêve de d'Alembert en disent plus sur les facultés intellectuelles et sur la contexture générale des choses que les milliers de volumes accumulés par le scepticisme, le criticisme et l'idéalisme transcendantaux, sans parler du sens commun, du sentiment et de la raison raisonnante.

Dans ce siècle, enfin, c'est la France qui a donné le signal, définitif cette fois, du retour à la philosophie objective. En plein règne cousinien, sans plus se soucier de l'éclectisme que de ses mystiques adversaires, un penseur français, Auguste Comte, a déclaré que la philosophie est la conclusion des sciences, qu'elle est la conception expérimentale de l'univers et de l'homme. Il a résolument éliminé de la philosophie la métaphysique et la psychologie officielle. Tel fut, du moins, son point de départ.

On conçoit que les métaphysiciens et les psychologues aient feint longtemps de mépriser, ou même d'ignorer sa doctrine; plus tard, ils ont naturellement taxé d'incompétence l'audacieux qui écartait, par une fin de non-reoevoir, cela même où l'anthropomorphisme place le fondement et le corps de la philosophie; quand ils se sont vus contraints de discuter les idées de Comte, plus ou moins adroitement ils ont tiré parti de ses défaillances et de ses contradictions. Mais leurs menus et faciles triomphes sont demeurés stériles; à ce point que les derniers tenants de dame métaphysique, M. Janet, M. Caro, la relèguent eux-mêmes dans je ne sais quel intermonde, d'où elle n'intervient plus « dans la succession constante des phénomènes ». Plus nous allons, plus ce qui pense est convaincu que l'univers ne s'invente pas, qu'il s'étudie, que la connaissance de l'homme doit être demandée aux différentes branches de la zoologie et de l'histoire. Ces vérités si simples, si manifestes, Auguste Comte est venu les rappeler à un siècle qui les oubliait pour des routines impuissantes et des utopies imaginaires. Voilà son titre à la gloire, au respect de la postérité. Éloge d'autant moins suspect sous notre plume que nous n'appartenons pas à son école, que nous n'admettons ni les prétentions, ni les réticences du système qu'il a fondé. Mais autre chose sont les théories, autre chose la méthode. Or, le Positivisme est une application sérieuse et sincère de la méthode expérimentale. C'est à elle seule qu'il doit ce qu'il y a en lui de viable et de durable; il est, avant tout, quoi qu'il en ait, une des formes du matérialisme, et comme tel, il a rendu, il rend encore à la libre pensée des services qu'elle ne peut méconnaître.

On voit assez qu'il ne sera pas ici question des aberrations religieuses et théocratiques, si chères encore à une petite et estimable église, du Grand-Fétiche Terre et du Grand-Être Humanité, des sacrements, de la Vierge-mère, des mariages spirituels, et autres billevesées écloses dans le cerveau fatigué du maître, épanouissement d'un germe morbide que le saint-simonisme y avait déposé1. C'est à ce vieux ferment qu'il faudrait aussi rapporter certaines chimères d'un autre ordre : la hiérarchie universelle des villes et le gouvernement des prolétaires. Renvoyant dos à dos avec le père Enfantin le pontife Auguste Comte, nous ne retenons que le philosophe, le successeur original d'Heraclite, d'/Enésidème, de Racon, de Diderot et de Condorcet, tel qu'il se présente à nous dans le Cours de philosophie positive, professé de 1830 à 1842.

Les deux pivots de la doctrine sont : la conception d'une évolution historique, sociale et mentale; la conception d'une science générale pour laquelle ont travaillé toutes les sciences particulières. Le but de la doctrine est d'établir une concordance exacte entre le développement historique et l'enchaînement des sciences, et, par suite, de prévoir et de diriger le cours des destinées humaines.

Nous avons dit, tout au commencement de cet ouvrage, que la loi des trois états, entrevue par Vico, par Turgot, par Kant, par bien d'autres, n'est qu'une approximation, à la fois trop vague et trop étroite, inoffensive si elle n'est qu'une esquisse, un rudiment de la réalité, dangereuse quand elle impose à l'histoire des cadres immuables. Le positivisme l'a convertie en dogme, et, tout en l'amendant, M. Littré la maintient, a Non seulement, dit-il, les trois modes ne sont pas contemporains, mais encore ils sont exclusifs l'un de l'autre. »

Ici, comme il arrive toujours, les disciples ont dépassé la pen-

1. Eu se séparant de Saint-Simon, dès 1822, Auguste Comte déclarait, avec un triste pressentiment, que sa liaison avec le trop fameux auteur du Nouveau Christianisme avait été « un malheur sans compensation ».

sée du maître. Comte remarque expressément que les trois âges ne sont point séparés par des limites fixes, qu'ils empiètent incessamment l'un sur l'autre; c'est en se pénétrant qu'ils se modifient. Ils ne se présentent guère à l'état pur. Il n'y a point de fétichisme sans polythéisme, et il n'y a point de religion sans métaphysique. Il n'y a pas non plus d'industrie, d'art, d'institutions, de société, sans conception positive. Comte n'a pas oublié l'influence des tempéraments individuels et des aptitudes ethniques. En somme, il a manié sa théorie avec prudence et sagacité, avant de lui infliger, par son retour au fétichisme, un douloureux démenti.

L'histoire sert d'introduction à la philosophie positive; elle nous amène, à travers les ruines du passé, jusqu'au terrain neuf où il faut reconstruire le présent et l'avenir. Aux sciences, maintenant, de tracer le plan de l'édifice. Ce n'est pas à dire qu'on n'ira pas reprendre, dans l'héritage des aïeux, des matériaux et des données; on n'en gardera que trop; mais il faut prendre l'avis des sciences positives, qui déjà se les sont incorporés.

Auguste Comte les appelle tour à tour en commençant par la plus simple, ou plutôt par la plus abstraite et la plus générale. Il donne pour raison que la science qui doit le moins a l'expérience et le plus au travail logique a toute chance d'être la 'plus tôt et la mieux constituée. La hiérarchie s'ouvre donc par le groupe mathématique, qui a pour objet le nombre, l'étendue et le mouvement, qui se suffit a lui-même et qui déduit infailliblement les conséquences impliquées dans toute combinaison numérique, géométrique ou mécanique. A la mathématique succèdent l'astronomie, la physique, la chimie, la biologie, et enfin la science sociale. M. Littré a ajouté à la série une septième classe qui comprend l'esthétique, la morale et l'idéologie.

La classification positiviste a été battue en brèche de tous côtés, et par les néo-kantiens et par les naturalistes (Huxley, entre autres), et, nécessairement, par les métaphysiciens de la vieille école. Pour nous, qui avons la ferme intention de la juger sans parti pris, il nous semble que les sciences sont à ce point dépen-

dantes les unes des autres, qu'elles échappent à l'embrigadement; elles ne veulent pas marcher une cà une en file indienne. Cependant, il est utile, commode de les grouper dans un ordre quelconque, d'une justesse ou d'une ressemblance générales. A ce titre, la hiérarchie instituée par Auguste Comte, très supérieure à l'ébauche de Bacon et au tableau confus d'Ampère, mérite le respect, même la reconnaissance de ceux qui ne l'acceptent pas. Elle tire sa valeur bien moins d'elle-même que de la vérité dont elle est l'imparfaite expression. Cette vérité, c'est la continuité de la trame universelle, c'est la subordination de tous les êtres à leurs conditions d'existence, des propriétés particulières de l'individu à celles de l'espèce, de la classe et de l'ordre auxquels le groupe appartient. Auguste Comte a réintégré l'homme dans l'univers; il a fait des facultés, des institutions et des destinées humaines, un chapitre de l'histoire des êtres vivants, un appendice à la biologie. Il a ainsi confirmé et précisé les vues d'Épicure, de Bacon, et de Diderot.

Maintenant, s'il est facile d'établir que l'individu et la société reçoivent de la biologie leurs conditions d'existence, que les vivants résultent de combinaisons chimiques, que la chimie est une partie de la physique, que, par la gravitation, celle-ci confine à l'astronomie, et que l'astronomie doit ses progrès les plus merveilleux à la mathématique, il ne serait pas beaucoup plus difficile de démontrer qu'à de certains points de vue, soit l'astronomie, soit la physique, soit la chimie, marche en tête de la hiérarchie et domine la conception des choses. La place donnée à la mathématique, à la plus subjective des sciences, ne laisse pas que de causer quelque étonnement. De ce que le nombre, l'étendue et le mouvement sont, dans tout ce qui existe, les caractères les plus simples et les plus immédiatement perçus, de ce qu'aucune science ne peut se passer de cette notion, il n'en résulte, ni en fait, ni en droit, que tout le développement mathématique doive être préposé à la série des sciences. 11 n'y a pas entre la mathématique et l'astronomie ou la physique le même lien qu'entre la chimie et la biologie, entre celle-ci et la science sociale. C'est l'expérience directe, aidée par

l'industrie, c'est l'extension des sens au moyen d'instruments perfectionnés, qui ont déterminé les progrès de l'astronomie, de la physique, de la chimie, et, par là même, étendu la carrière et accru l'utilité de la mathématique. Ne serait-il pas plus à propos de réserver à la mathématique une place en rapport avec sa fonction, sur le flanc du groupe des sciences expérimentales? car elle n'est pour aucune le point de départ, elle est l'auxiliaire de toutes.

Auguste Comte demande à l'histoire une confirmation de l'ordre qu'il a adopté. Il applique aux sciences la loi des trois états; les plus simples, ou plutôt celles qui opèrent sur les données les moins nombreuses et les plus générales (ce qui n'est pas la même chose), ont échappé les premières à la théologie et à la métaphysique. C'est cette remarque intéressante, judicieuse, qui a suggéré la classification positiviste des sciences; et, de fait, la hiérarchie figure assez fidèlement la marche de l'esprit positif à travers l'histoire. Mais il ne s'ensuit pas que, pour constituer la philosophie, dont il possède désormais tous les éléments, l'esprit positif doive repasser par tous les stades historiques qu'il a parcourus. La conception de Comte n'est point pratique, et elle n'est point conforme à la méthode expérimentale; elle pose le général avant le particulier, l'abstrait avant le concret, la loi avant le fait. Pourquoi ne pas débuter par ce qu'on nomme aujourd'hui « la leçon de choses » : par les sciences immédiates, descriptives ? Ne sont-elles pas le fonds même des sciences abstraites? Celles-ci, bien plus utilement, viendront tour à tour, au fur et à mesure, classer les connaissances acquises, et résumer les traits généraux des divers ordres de phénomènes.

Il y a dans la nomenclature de Comte une lacune étrange et qui ressemble à un déni de justice. Les sciences concrètes en sont absentes. Comte reconnaît qu'elles sont les premières à naître, mais il ajoute qu'elles sont les dernières à se constituer; il sent bien qu'elles sont la base, le substratum des sciences abstraites, mais les progrès de celles-là, dit-il, dépendent des progrès de celles-ci : est-ce que la proposition inverse ne serait pas tout aussi vraie?

Le mot loi fait illusion à ce mathématicien ; il oublie trop souvent que les lois ne sont rien, sinon l'expression abrégée d'un fait qui, dans de certaines conditions, se reproduit indéfiniment. Si, grâce à ces formules précieuses, on peut définir et prévoir les faits, c'est qu'on les en a tirées. C'est le complexe qui est le réel et l'objectif, le général et le simple sont d'ordre mixte, ils sont l'élaboration subjective de la réalité. Prenons garde que la hiérarchie de Comte ne nous ramène aux Universaux.

Bien loin que les sciences concrètes se refusent à une classiiîcation, ce sont elles qui s'y prêtent le mieux; elles se forment d'ellesmêmes en groupes rigoureusement coordonnés et descendants, depuis la cosmologie jusqu'à la politique. Et leur hiérarchie naturelle embrasse tout l'univers. Chacune est une partie de la précédente, et la première englobe toutes les autres. A côté d'elles, les lois qui en dérivent vont se grouper à leur tour en sciences abstraites, incessamment contrôlées par les sciences concrètes qu'elles dirigent. Plus loin encore, au delà de la physico-chimie, s'étend l'empire de la mathématique, auxiliaire général toujours prêt à fournir, du haut en bas de la hiérarchie, le secours de ses procédés sommaires.

Le tableau suivant donnera l'idée d'une hiérarchie positive et non plus positiviste.

A droite, quatre groupes descriptifs dont tous les membres procèdent les uns des autres en série descendante.

Latéralement, trois groupes généraux et philosophiques, alimentés par les groupes descriptifs, liés entre eux par des rapports nécessaires, et échelonnés de façon que le premier englobe à la fois les deux autres et toute la série concrète; que le second domine le troisième et s'applique aux deux groupes attribués à l'étude de la vie; que le troisième, enfermé dans le second, corresponde aux sciences relatives aux animaux et à l'homme. La psychologie est une partie de la bio-physiologie, qui la gouverne; la bio-physiologie est une partie de la physico-chimie, qu'elle implique. Chacune a ses lois, qui sont aussi les lois du groupe inférieur; et jamais les lois particulières à un groupe ne peuvent empiéter sur celles du groupe où il est compris.

Enfin, en dehors de la hiérarchie des sciences d'observation, la mathématique, ramenant à la notion de quantité les trois caractères généraux de tout objet particulier, nombre, étendue et mouvement, offre à l'homme des procédés simplificateurs qu'il applique à toutes ses connaissances.

SCIENCES D OBSERVATÏO]

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