‹ La philosophieChapitre 18 sur 28 · DESCRIPTIVES · texte numérisé non relu

DESCRIPTIVES

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Connaissance de V univers ou Cosmologie :

Astronomie.

Connaissance de la terre :

Géodésie.

Géographie physique.

Géologie.

Minéralogie.

Connaissance des organismes vivants :

Botanique.

Zoologie.

Connaissance de l'homme ou Anthropologie :

Ethnologie et Ethnographie

Linguistique.

Géographie historique et

Histoire.

Évolution intellectuelle (Lettres, Sciences).

Évolution esthétique (Industries, Arts).

Évolution morale :

Institutions civiles, pénales, économiques, politiques.

La philosophie générale se compose des résultats généraux obtenus par les sciences concrètes et résumés par les trois philo-

sophies partielles, Physico-chimie, Bio-physiologie, Sociologie. Aucune de ses conclusions ne peut contredire celles de ses composants hiérarchiques, ni en intervertir l'ordre naturel de dépendance.

Le point capital par où le positivisme croit se séparer des doctrines dont il procède, c'est l'invention de la sociologie. Après la période critique et négative qui a terminé l'âge métaphysique et ruiné l'édifice de l'ancien régime, le temps est venu de reconstruire, (Y organiser sans roi ni dieu, au nom de la science et de l'histoire. Comme l'univers, comme Je monde animal, l'humanité a ses lois que l'expérience peut découvrir; l'évolution des sociétés ne s'est pas produite au hasard; dans l'avenir comme dans le présent et le passé, elle est la résultante de tous les rapports possibles entre les hommes, entre les hommes et les milieux traversés; il s'agit d'en déterminer la courbe générale, où la destinée entière est comprise. Tel est l'objet de la sociologie, cette sixième et dernière science, qui a pour dominante immédiate la biologie.

Le problème agité dans tous les temps par tous les philosophes (car il n'est pas nouveau), Comte prétend l'avoir résolu. Il l'a posé avec plus de précision que ses devanciers et Là où il doit être, comme dernier a posteriori, comme conclusion de toutes les sciences anthropologiques. C'est un mérite que nous lui accordons, mais le seul. A l'exception du brave et ardent petit groupe orthodoxe, les disciples ont tous répudié, abandonné ou modifié la conception sociale du maître. Littré, qui l'avait acceptée tout d'abord (Conservation, révolution et positivisme), n'en a conservé que quelques parties, et non les moins singulières : l'optimisme de l'évolution, le pouvoir spirituel, l'office religieux, l'altruisme.

A force de considérer la succession contestable du fétichisme, du polythéisme, du monothéisme, de la métaphysique et de la critique comme l'expression même du progrès, Comte a fini par confondre la nécessité avec la légitimité. Non seulement ce qui est arrivé a dû se produire (idée fort creuse) ; mais cela donc était dans l'ordre, cela est bon ; un état social ne succède à d'autres

que parce qu'il vaut mieux : ainsi le monothéisme est supérieur au polythéisme, la critique à la métaphysique, etc. Un tel optimisme est d'autant plus séduisant, d'autant plus dangereux qu'il peut s'appuyer d'arguments incontestables et de vérités partielles; de plus, il autorise non pas tout à fait des compromis avec l'ennemi, mais des politesses suspectes envers les plus déplorables institutions du passé. Pour donner une idée de ces étrangetés, nous exposerons la plus fameuse, la plus chère à l'école, celle que toute la science de Littré n'a pu complètement sauver du ridicule : le moyen âge est un progrès! Les temps de Clotaire, de Charles le Gros, de Philippe Ier et de Charles VI sont très supérieurs aux cinquième et quatrième siècles d'Athènes et à celui des Anlonins. Le système féodal a été calomnié. Le servage qui attachait l'homme à la glèbe (lequel, d'ailleurs, existait chez les anciens) est une vraie transfiguration de l'esclavage antique, etc. Ce qu'il y a de pis dans ces paradoxes, c'est qu'ils tournent à l'honneur du grand fléau de l'esprit humain, de cette théurgie qui, après avoir désorganisé la civilisation gréco-romaine, abêti et puérilisé l'intelligence, prétendit dominer et exploiter, bien plus qu'organiser, le chaos barbare. De sorte que le positivisme, tout en écartant avec un dédain fort mérité la théologie et le dogme, en vient à témoigner pour l'œuvre sociale du christianisme une chaleureuse et bizarre admiration. La hiérarchie catholique et la Compagnie de Jésus sont, aux yeux d'Aug. Comte, des modèles difficiles à égaler, des objets d'émulation. Sans doute l'efficacité du christianisme est épuisée, sa carrière est close -, mais ce n'est pas seulement a le remplacer, c'est à lui succéder en tout que le positivisme aspire : le positivisme, héritier du pouvoir spirituel et de Y office religieux!

A une conception historique erronée s'ajoutèrent des influences auxquelles Aug. Comte n'a jamais pu se soustraire, celle du milieu moral, celle de l'éducation personnelle. Il était né et il avait grandi dans un temps de réaction spiritualiste, chrétienne ou mystique, combinée avec une teinture d'idéalisme germanique, d'éternel devenir et de progrès hégélien ; les hétérodoxies les plus

excentriques prenaient des airs confits, des attitudes symboliques et religieuses; leurs mystagogues s'enivraient d'un pathos de théophilanthropes; la théocratie, au grand avantage de l'éclectisme universitaire, sage et modéré, la théocratie, s'emparait des utopistes comme des philosophes, de Saint-Simon comme de Gioberti. Le rêve des réformateurs était de refondre la grande société à l'image des sociétés secrètes, avec des mots d'ordre, des insignes, des chefs.

Nous ne dirons pas ici toute notre pensée sur le saintsimonisme; tout d'abord, pour éviter des froissements : beaucoup d'hommes que nous honorons, d'esprits généreux, dans la fougue du jeune âge ont traversé cette religion ou quelque autre fantaisie équivalente; d'autre part, il ne semble pas que la réhabilitation de la chair, l'avènement de la femme, le pontificat industriel et les amusettes de Ménilmontant, voire l'œil fascinateur du père Enfantin, aient quelque chose à démêler avec la philosophie.

Aug. Comte a été disciple de Saint-Simon. En vain il s'est séparé de lui, dès 1822, à l'âge de vingt-quatre ans; dans son cerveau couvait le germe théocratique : c'est un exemple de diathèse par contagion. L'admiration pour le catholicisme, l'institution d'un pape, successeur des papes chrétiens, représenté dans toutes les villes par des oligarchies de lettrés, l'invention d'un pouvoir spirituel investi de l'office religieux à côté et audessus d'un pouvoir temporel dévolu aux chefs d'industrie, puis aux prolétaires, plus tard la fondation d'un culte minutieux, délire d'un mysticisme athée, ce sont là autant de symptômes du mal saint-simonien.

La morale est pour Auguste Comte une partie de la sociologie. S'il entend pnr là que les rapports sociaux sont les seuls facteurs et les seuls objets de la morale, il ne fait qu'exprimer une vérité toujours bonne à rappeler, mais bien connue de tous les utilitaires et dont les métaphysiciens pourraient seuls contester l'évidence. Mais chez lui cette conception saine se complique d'une illusion pour ainsi dire panthéiste. Sa passion du général, de la catégorie, de la loi. lui dérobe la réalité. L'individu, le besoin, le

droit disparaissant à ses yeux, il n'existe plus pour lui que l'humanité et le devoir. L'homme n'est qu'un membre du grand-être collectif; ce n'est pas la réunion des individus qui constitue la société, c'est la société qui est la raison d'être de l'individu. L'obligation pour l'individu de seconder le progrès du grand-être et la prédominance des attributs humains sur les attributs animaux ou organiques, telle est la règle morale. Cette idée a de la grandeur et ne manque pas d'efficacité. Mais elle est inexacte en principe et les conséquences qu'on en tire ne diffèrent point, en somme, des conclusions ordinaires d'une théorie moins superficielle.

Il n'y a point de grand être collectif. L'humanité n'est qu'une qualité générale, un terme abstrait. Les seuls êtres vivants réels sont les individus. C'est par métaphore que nous donnons à l'ensemble des individus un corps, des membres, des organes et des ressorts. Comme le dieu-univers, l'être-humanité n'est qu'une entité métaphysique. C'est l'individu, l'organisme conscient nommé homme, qui est la condition sine qua non de toute société ; c'est pour lui, d'abord, que toute société se constitue. Le contact de deux individus et le quasi-contrat qui garantit leurs intérêts réciproques, tel est le fonds, la base de la morale. C'est en ce sens que nous disons que toute morale est sociale, parce qu'elle est un traité entre deux intérêts, et la garantie de deux droits. Aussi le devoir est-il consécutif au droit. Pour l'individu isolé, il n'y a ni droit ni devoir; ces deux notions se confondent dans celle du besoin et de l'intérêt. Une fois ces prémisses rétablies, il est juste et sans péril de constater ce que l'individu doit à ses semblables, à ses associés et à l'ensemble de relations qu'on appelle société. En échange de son droit assuré contre toute atteinte, il a le devoir de concourir à l'œuvre commune, de subordonner aux intérêts d'autrui une partie des siens. Élevé, instruit, défendu par les pères et les fils de ceux qu'il instruit et défend à son tour, en travaillant pour tous il travaille pour lui-même; et c'est précisément cette certitude qui fonde l'obligation morale. Sans intérêt, la morale est sans objet; sans droit, le devoir estun mot vide de sens.

« Aimer son prochain comme soi-même », et pins encore « vivre pour autrui » sont donc des formules excessives et dont l'application n'est pas plus désirable, pas plus utile qu'elle n'est possible. Et pourquoi? Parce qu'elles sont contraires à la nature; si l'homme peut modifier la nature, il ne peut la supprimer. Songez à la banalité fade d'une société où chacun aimerait tout, le monde et vivrait pour tout le monde! Quel prix y auraient l'amour, l'amitié, la générosité? Ce n'est pas tout : une morale fondée uniquement sur le devoir et sur le sacrifice est facilement autoritaire : instrumentum regni! et les tyrannies ne l'ignorent pas. V altruisme positiviste (c'est le mot consacré) évitera d'autant moins ce reproche, qu'il est la devise d'une théocratie. Dangereux dans l'ordre social, il est seulement inexact au point de vue de la philosophie. Pas plus que la sympathie des moralistes écossais, il n'a droit au titre de principe irréductible; il est trop facile de le résoudre en ses éléments : n'est-il pas la juxtaposition et l'accord de deux, de mille ou de cent mille égoïsmes?

Auguste Comte a été un très grand penseur; jusque dans les aberrations de sa période pathologique, il s'est montré un puissant esprit. Malgré certaines aspérités de caractère, il a exercé une fascination véritable sur des hommes de talent et de génie, sur de Blainville, Stuart Mill, Buckle, Lewes, Robin, Littré. Un subside aussi honorable pour le maître que pour les disciples, aussi fidèlement servi par les dissidents que par les orthodoxes, l'a soustrait aux rigueurs de la fortune. Il faut honorer son souvenir, il faut remercier sa doctrine des grands esprits qu'elle a formés. Mais le respect dû au mort et aux vivants ne peut nous fermer les yeux sur les vices du système.

La loi des trois états, la hiérarchie des sciences, l'altruisme et l'office religieux ne justifient pas les prétentions de l'école. Non seulement le Positivisme n'est pas la philosophie définitive, mais tout ce qu'il a inventé a péri. Tout ce qu'il renferme de viable et de sain, ce qui lui communique une vertu vivifiante, ce que notre siècle en a retenu, il le doit à la méthode expérimentale et à la longue série de grands hommes qui depuis Thaïes jusqu'à Auguste

Comte ont, par des intuitions hardies, par des tâtonnements, des observations persévérantes, égalé la conception de l'univers à l'univers même et fait de la philosophie l'image, pour ainsi dire, de la réalité objective. Le matérialisme, enfin, est l'âme du Positivisme. Nos ennemis communs ne s'y sont pas trompés. Qui croirait qu'une vérité si simple offense au plus haut point ceux qui en bénéficient? Que le Positivisme soit matérialiste, c'est ce que ses adeptes ont avoué cent fois ; mais que le Positivisme soit une forme, souvent déviée, du matérialisme, c'est ce qu'ils contestent avec la dernière énergie. Toute assimilation leur est une cruelle injure.

Et ils invoquent aussitôt leur distinction entre le relatif et l'absolu, leur inconnaissable1, leur réserve sur les queslions que le matérialisme tranche par une négation. Écarter, disent-ils, n'est pas nier. L'athée est un théologien, le matérialiste un métaphysicien. Ils renouvellent le sens des mots, c'est l'expression consacrée; et on peut lire, dans le Grand Dictionnaire français de Littré, cette bizarre définition :

« Dans le langage de la philosophie positive, le matérialisme est cette erreur de logique qui consiste à expliquer certains phénomènes s'accomplissant d'après des lois particulières, à l'aide de celles qui servent à relier entre eux des phénomènes d'un ordre plus général, ce qui est une sorte d'importation, dans une science plus complexe, des idées appartenant à une science moins compliquée. )) (?)

C'est ainsi que le positivisme, par un autre renouvellement, s'emparera de l'office religieux : « La définition de la religion se tire de son office, qui est : mettre l'éducation, et par suite la vie morale, en rapport avec la conception du monde, à chacune des phases de l'humanité.... Avec la conception du monde, change Y office religieux. »

1. Dans le relatif, qui est l'unique domaine de la connaissance, l'inconnaissable n'existe pas. A quel titre? Il n'y a que l'inconnu, toujours susceptible de connaissance. L'inconnaissable est donc seulement une amorce aux métaphysiciens.

Mais que peuvent ces réticences, sincères toujours, et peut-être habiles en 1850, contre les passages suivants, pris entre mille?

« Il est manifeste que les êtres vivants ou, comme on dit dans l'école, le monde organique, se sépare et se distingue du monde inorganique. Il en est un cas particulier; il ne peut exister sans lui. Une portion seulement de la matière est susceptible de s'organiser et de vivre; et, avant d'obéir, en tant qu'animée, aux lois qui lui sont propres, elle obéit aux lois générales de toute matière, aux affinités chimiques, à la pesanteur, à la chaleur, à l'électricité. L'oxygène, l'hydrogène, l'azote et le carbone forment essentiellement, à eux quatre, la trame vivante; quelques autres seulement s'y agrègent, tels que le phosphore, le fer, le sodium, le chlore ; et tout le reste est exclu du cycle de l'organisation.

« La grande science des êtres vivants, la biologie, succède à la chimie. De la chimie seule elle apprend que les tissus organisés sont composés des éléments inorganiques disséminés dans la nature..., que la nutrition, qui est, avec la reproduction, la base de tout le reste dans l'animal, n'est qu'un immense travail de composition et de décomposition chimiques.

« Il faut réserver le nom d'àme à l'ensemble des facultés du système nerveux central, en sa totalité... L'âme est l'ensemble des fonctions morales et intellectuelles dévolues au cerveau.

« L'histoire est une évolution naturelle, un développement déterminé par les conditions de la nature cérébrale de l'homme et par la manière d'être du inonde.

« L idée d'un être théologique quelconque, c'est, comme le disait Laplace, une hypothèse désormais inutile.

« Si, par une satisfaction purement individuelle, on retenait l'idée d'un être théologique quelconque, multiple ou unique, il n'en faudrait pas moins aussitôt le concevoir réduit à la nullité et à un office nominal et surérogatoire.

« Quiconque pense que l'origine des sociétés, l'établissement ou la mutation des religions, la fondation des cités et des empires, les castes privilégiées, les aristocraties, les gouvernements, les oracles, les prophéties, les divinations, les révélations, la

théologie, l'invention des arts et des sciences, que tout cela provient des facultés de l'homme et de la société, facultés exercées sous l'empire des différents milieux; quiconque, dis-je, accède à cette vue, a pleinement accompli le cycle de l'émancipation mentale.

« Du moment qu'on ne laisse aucune place aux volontés surnaturelles, ni dans le monde inorganique, ni dans le monde organique, ni parmi les phénomènes cosmiques, ni parmi ceux de l'histoire, on est nécessairement des nôtres. »

Le matérialisme n'en demande ni moins ni plus; il le demandait longtemps avant Comte et Littré; et il le demande encore après eux.

Le positivisme, s'ajoutant aux doctrines de Bichat et de Broussais, introduit dans l'enseignement médical par le Dictionnaire de Littré et Robin, exerça la plus heureuse influence sur la physiologie et la médecine françaises. Sans accepter le système, les savants en propagèrent l'esprit. Le nom même leur permettait de pratiquer ouvertement la méthode expérimentale sans s'attirer Fépithète infamante de matérialistes. C'était beaucoup, car il n'est guère de hardiesse plus prudente et plus timorée que celle des hommes de science. En fait, le positivisme a rendu au matérialisme le droit de cité en France et dans le monde. 11 a sourdement miné le terrain sous les pieds de l'éclectisme officiel ; il a changé l'atmosphère intellectuelle et préparé le milieu où pouvait renaître une philosophie plus nette et plus décisive, héritière directe de l'Encyclopédie. Lorsque, vers la tin de l'Empire, un groupe indépendant, sans appui comme sans compromis d'aucune sorte, a relevé le drapeau de la Libre pensée, il ne marchait pas sur les traces des Virchow, des Moleschott, des Buchner et des Vogt (dont l'alliance, d'ailleurs, ne lui a pas fait défaut); il rentrait dans un patrimoine qui avait failli passer en des mains étrangères. Les désastres de 1870, et les tiraillements lamentables qui en ont été la suite, ont interrompu son œuvre, au moins apparente. La Pensée nouvelle n'a vécu que deux années, Y Encyclopédie générale ne compte que trois volumes. Mais, sans organe et sans corps

visible, les doctrines que représentaient ces deux publications mémorables demeurent aujourd'hui seules vivantes en face de la métaphysique vulgaire et de l'idéalisme raffiné. Le positivisme, qui par degrés s'y résorbe1, aura l'honneur d'avoir servi de trait d'union entre le naturalisme du dix-huitième siècle et le matérialisme du dix-neuvième.

L'enseignement d'Auguste Comte a eu d'abord plus de retentissement en Angleterre qu'en France. Et bien que désavoué du vivant du maître par Stuart Mill, bien que rejeté par Herbert Spencer, et tout récemment combattu, à bon droit, dans ses principales conclusions par le savant Huxley, il est certainement pour beaucoup dans le discrédit où sont tombés le sens commun des Écossais et le sensualisme un peu borné de Locke. Toutefois, s'il compte encore outre-Manche des disciples orthodoxes, à la façon des Richard Congrève, ou émancipés, comme Lewes, le positivisme a finalement échoué contre le tempérament particulier et l'éducation antérieure du génie anglais. Après lui, d'ailleurs, des théories et des découvertes qui lui sont étrangères vinrent donner un autre cours et fournir un aliment nouveau à la spéculation philosophique. La puissante conception zoologique de Darwin et les observations répétées, directes, des voyageurs ont fait négliger le système à la fois approximatif et dogmatique de Comte. L'orgueil national s'en est mêlé. Les Anglais ont trouvé chez eux leurs guides.

Entre les psychologues de l'ancienne école et les évolutionnistes modernes, Stuart Mill occupe une place à part. Sa doctrine a reçu le nom barbare d'associationisme; mais ce n'est pas la théorie sur l'association des idées, bien qu'ingénieusement développée, qui en constitue l'originalité ; on pourrait l'appeler un matérialisme idéaliste.

Avant de suivre à Paris le cours de philosophie positive, Stuart

\. Signalons la disparition toute récente (fin 83) de La philosophie positive, organe officiel du positivisme laïque.

Mill, mûr dès sa première adolescence, était déjà, comme son père, lequel fut le disciple fidèle et l'ami intime de Jérémie Bentham, un utilitaire en morale et en psychologie, un sensualiste sceptique, aussi voisin de Uerkeley que de Hume. En pleine ferveur positiviste, une dissidence fondamentale, et qui ne tarda point à éclater, le séparait de Comte. Il ne put jamais accepter pour la psychologie le rôle secondaire où la réduisait la hiérarchie des sciences. Il ne put jamais se résoudre à écarter les questions préliminaires, le problème stérile de la certitude.

Le positivisme, avec beaucoup de raison, se bornant à constater le caractère relatif de la connaissance, se jetait in médias res. Il considérait la sensation comme l'intermédiaire nécessaire entre l'homme et l'univers, et, sans s'occuper davantage d'un fait évident, il laissait là le sujet sentant pour s'attacher à l'objet. Et c'est bien la seule méthode féconde. L'exemple de Stuart Mill va le prouver une fois de plus. Mill ne veut pas faire un pas avant de savoir ce que sont la substance et le phénomène, ce qu'est la personne humaine, et s'il y a une réalité concrète extérieure à l'homme. Aussi qu'arrive-t-il? Il s'épuise en efforts extraordinaires, en ingénieux tours de force pour sortir d'une impasse. II n'est pas métaphysicien et il if aboutit qu'à l'entité; il repousse les procédés illusoires et l'observation interne, et il fait de l'homme et du monde des illusions, des faits de conscience connexes, mais qui ne garantissent pas la réalité l'un de l'autre.

Rien n'existe que la sensation.

La sensation est à la fois le sujet et l'objet. La personne humaine est une série de sensations. Dieu, s'il existe, ne pourrait être conçu que comme un ensemble de séries de sensations.

Il y a des sensations actuelles, que nous appelons phénomènes, il .y a des sensations durables (l'anticipation d'Épicure), des sensations acquises qui forment et la substance de l'intellect et la substance des choses. Le monde extérieur n'est qu'une possibilité de sensations sans cesse contrôlées par les sensations actuelles et momentanées. L'association et la comparaison de ces sensations actuelles et possibles constituent l'imagination, la réflexion, la

raison. Au risque d'être taxé d'incompétence, nous serions tenté de demander si ce nihilisme absolu empêche le bois que nous coupons, la pierre que nous taillons et que nous plaçons sur une autre pierre, d'être des corps parfaitement définis, l'homme d'être un organisme distinct, diversement affecté par le contact, la vue, le son de ces objets extérieurs? Empêche-t-il Stuart Mil! lui-même de se conduire à l'égard de ces possibilités de sensation à la manière du reste de l'humanité? de raisonner en moraliste et en économiste consommé sur les rapports qui s'établissent entre les individus, entre l'individu et l'État, entre tous les êtres qu'il lui plait d'appeler des séries de sensations? Non certes. Dès lors, à quoi bon ce jeu d'esprit, qui nous gâte l'excellente psychologie expérimentale et la logique serrée de Stuart Mill? Pourquoi s'exposer de gaieté de cœur aux objections des éclectiques? Comment une série de sensations peut-elle sentir et agir? Où placez-vous, où recueillez-vous cette série de sensations? Dans le système nerveux dans le cerveau : une série dans une série? Mill répond à toutes ces questions; mais il y répond mal. Et M. Taine, son disciple, qui ne veut pas cesser de croire à la réalité concrète, se donne une peine infinie pour démontrer l'existence et l'extériorité des objets1.

Voici un passage où éclate dans toute son inanité ce que nous avons nommé le matérialisme idéaliste : « On peut définir la matière une possibilité permanente de sensations; si ensuite on me demande si je crois à l'existence de la matière, je demanderai à mon tour si on accepte cette définition; si oui, je crois à la matière, et toute l 'école de Berkeley avec moi; si non, je n'y crois pas; mais j'affirme avec sécurité que cette conception de la matière comprend tout ce que tout le monde entend par ce mot, hormis peutêtre les philosophes et les théologiens. »

1. Locke, Hume et Condillac devaient conduire M. Taine à sa théorie de l'hallucination vraie; il a été naturellement séduit par les possibilités de sensations et par les séries sans substance de Stuart Mill. Nous aurons lieu de citer plus d'une fois les faits si soigneusement notés dans son remarquable ouvrage : De l'intelligence (2 vol. in-8°, Hachette).

Il était bien plus simple d'appeler les choses par leur nom, et de ne pas substituer à des termes concrets des expressions abstraites et générales, qui ne correspondent qu'à des conceptions subjectives de l'intellect. D'autant que, une fois sorti de l'idéalisme radical, Mill se montre non moins radicalement phénoméniste. L'expérience est l'unique fondement de sa psychologie et de sa logique.

« L'extériorité, dit-il, est, pour notre expérience présente et fugitive, notre propre expérience possible, passée et future. Pour notre expérience consciente, l'extériorité, c'est l'expérience contemporaine, ou passée, ou future des autres esprits. »

En dépit de cette incurable manie de prendre des termes généraux pour des équivalents de ce qui est réel (relativement à nous), Mill est le plus terrible pourfendeur des idées nécessaires, de l'absolu, de l'infini, de l'irréductible ; et un grand nombre de ses démonstrations sans réplique trouveront place dans la suite de cet ouvrage.

Mais on ne se complaît pas impunément dans les subtilités du nihilisme. Il est arrivé à Stuart Mill ce qui arrive à la plupart des sceptiques absolus. La mort seule l'a préservé d'un complet retour au mysticisme.

On le voit, malgré ses relations positivistes, et malgré ses allures expérimentales, Mill appartient encore à l'ancienne école des sensualistes anglais. Alexandre Bain et Herbert Spencer, sans négliger aucunement la question préliminaire de la certitude, sont sortis du cercle étroit de la psychologie abstraite et de la logique. Le dernier surtout, s'appuyant des conjectures merveilleuses de Darwin, utilisant toutes les découvertes modernes de l'anthropologie, de la biologie, de l'histoire, de l'ethnologie et de ja linguistique, a construit, avec une science et une puissance de travail vraiment admirables, un vaste tableau du monde, sur un plan analogue à la conception positiviste, mais bien autrement étudié, plus précis et plus vaste à la fois. Des traductions nombreuses ont déjà introduit et popularisé en France ses Premiers Principes, sa Biologie, sa Psychologie, sa Sociologie. Les raisons qui

nous ont permis d'abréger l'exposition du système de Stuart Mill nous engagent aussi à omettre pour ainsi dire les doctrines des plus récents philosophes anglais et allemands. Nous nous rencontrerons si souvent avec eux dans notre seconde partie que, résumer ici leurs idées, ce serait nous répéter d'avance.

Le moment est venu de récapituler à grands traits les étapes de l'esprit humain a la recherche d'une conception du monde adéquate à la réalité, et de caractériser les tendances de la pensée contemporaine.

A travers la complication infinie des routes, des sentiers, des chemins de traverse qui croisent et enchevêtrent leurs capricieux méandres, apparaissent nettement les deux grandes voies où marche la philosophie depuis l'origine des temps. L'une part de l'expérience pour aboutir à la science, l'autre de l'imagination pour aboutir à l'intuition, soit logique, soit mystique. La première, lentement et péniblement tracée par d'obscurs ouvriers, continuée par quelques hommes de génie, semble abandonnée pendant quinze siècles. La seconde, facile, attrayante, élargie parle passage de multitudes qui vont et viennent, avancent et reculent, se choquent et se poussent, au commandement de chefs innombrables, pleine de bruit, de contradictions et de chimères, bordée de routes latérales, d'embranchements et d'impasses, se continue à travers les âges; elle se dit, elle se croit la seule féconde, la voie triomphale de l'humanité.

Mais voici que les travaux sont repris sur le chemin délaissé. L'heure des tâtonnements passe ; chaque science constituée envoie ses pionniers et les dirige. Les obstacles s'abaissent, les lacunes se comblent. Une foule de routes convergentes amènent à l'artère principale les contingents sans cesse grossis des industries et des arts. A. mesure que la voie expérimentale se remplit, l'autre se vide; bien plus, elle s'arrête; et les groupes fidèles qui s'y sont attardés, pareils aux piétons ou aux cavaliers devant un chemin de fer, regardent passer l'esprit moderne. Ils n'en croient pas leurs yeux. A peine ont-ils eu le temps d'échanger avec les voyageurs

quelques sorites inoffensifs. Tandis qu'ils argumentent, la science infatigable, appliquant aux choses ses instruments de précision, braquant ses télescopes, ses microscopes, insinuant ses scalpels et ses balances dans le mécanisme de la pensée, court en droite ligne à la certitude.

L'anthropomorphisme a été le vice originel de la pensée, et il l'est encore. L'illusion naturelle qui forçait l'homme à se considérer comme le centre et la fin de tout ce qui est l'a contraint de faire le monde à son image, de prêter aux choses, puis aux groupes, puis à l'ensemble, des intentions, des volontés, un plan ; de là sont issus les dieux, les forces, la Providence. L'homme s'est extravasé dans la nature indifférente ; il y a projeté sa vie et son intelligence; il a passionné les phénomènes, il les a personnitiés. S'inclinant devant ces êtres factices qu'il investissait du gouvernement,

Des dieux dont il fut l'inventeur Craignant la haine et la colère,

il a perdu des milliers de siècles à régler entre eux et lui des rapports imaginaires. Des habiles à moitié dupes se sont institués les interprètes et les ministres de ces puissances, les ont fait parler, et ont vendu en leur nom des faveurs conjecturales, de ce côté de la tombe et de l'autre, bénéficiant sur terre du caprice des événements, et au ciel de l'orgueilleuse crédulité des hommes. Des promesses dont l'accomplissement ne peut être contrôlé devinrent des articles de foi, des axiomes, principes que la logique a prétendu tout ensemble soustraire et imposer à l'expérience.

Depuis l'âge de la pierre, l'expérience n'a jamais cessé de subir l'empire de l'imagination. Quand Thaïes et Anaximandre ont inauguré l'étude directe de la nature, ils ont trouvé la pensée humaine, la leur même, encombrée dune foule de superstitions et de fables. Leur science imparfaite, incapable de dissiper ces ombres vaines, a dû recourir à des conjectures, à des hypothèses, mais du moins légitimes, puisqu'elles ne tendaient qu'à relier entre eux des faits constatés ou considérés comme tels. Leurs successeurs ont bientôt dévié de. la saine méthode; et, à l'exception de Démocrite et de

son groupe, d'Épicure et de Lucrèce, tous sont rentrés dans la métaphysique par la distinction radicale de la pensée et de la matière, de la raison et du fait; le dualisme rationaliste est né de cet anthropomorphisme mitigé, tantôt penchant avec Platon vers l'idéalisme, c'est-à-dire le nihilisme absolu, tantôt se retournant avec Aristote et Straton vers l'observation de la réalité concrète, ou bien confondant, comme Zenon et Chrysippe, en un panthéisme illusoire les deux principes qu'ils nommaient esprit et matière. A l'écart et confinant soit au sensualisme étroit, soit à l'idéalisme extrême, ou bien flottant dans un rationalisme timide, les probabilistes et les sceptiques se sont efforcés de ruiner les uns par les autres tous les systèmes.

Les Grecs avaient tout dit et n'avaient plus qu'à attendre du progrès des sciences la confirmation de l'une ou de l'autre des théories fondamentales, matérialisme, rationalisme, idéalisme, quand la conquête d'Alexandre et le désarroi profond jeté dans le monde par la domination romaine replongèrent la pensée dans le chaos des superstitions orientales. La philosophie retomba sous le joug de la théurgie. Indépendant ou chrétien, le néo-platonisme, sous ses deux formes, accomplit la même œuvre de désorganisation et d'énervement. La raison fut sacrifiée à la foi, l'observation à l'extase. L'absurde devint le signe de la vérité. Augustin fit de la philosophie la servante de la théologie.

La Grèce et Rome avaient fourni aux rêveries chrétiennes deux langues universelles, une métaphysique, et une proie; elles s'étaient livrées elles-mêmes. Le christianisme, destructeur du monde antique, trouva dans la puérilité barbare une élève à la hauteur de son enseignement. Maître de l'Europe et de l'Asie antérieure, il les courba sous une discipline sanglante. Singulier office d'une doctrine d'outre-tombe convertie en règle de vie! Une révolution radicale contre la nature et la société aboutissait à un gouvernement, et quel gouvernement ! Sous le joug, l'esprit maté tomba dans un sommeil coupé de fiévreux songes, et si quelque pensée s'éveillait à l'étourdie, le massacre et le bûcher étaient là pour la rendormir à jamais.

II fallut cependant passer quelque chose aux tempéraments remuants et raisonneurs, qui acceptaient d'ailleurs pleinement l'autorité de leur mère la sainte Église. On permit la Logique d'Aristote. C'était une faute. Les Catégories donnèrent lieu à la querelle du norninalisme et du réalisme et à la transaction du conceptualisme. Ainsi se retrouvèrent en présence le matérialisme, l'idéalisme et le rationalisme; sous leurs nouveaux noms ils ne furent pas reconnus d'abord. Mais quand la métaphysique d'Aristote, revenue d'Orient avec les commentaires néo-platoniciens des Arabes, vainement inquiétée et rudoyée par l'Église soupçonneuse, eut apporté de nouveaux aliments à la dispute des universaux, il n'y avait plus de recours que dans une orthodoxie philosophique, laquelle fut habilement formulée par Thomas d'Aquin, ou dans un mysticisme, fervent comme celui de Bernard et de Bonaventure, désespéré comme celui de Gerson et de Y Imitation. Point de salut pour ceux qui s'écartaient de ces trois routes. Roger Bacon, pour avoir proclamé les droits de la science et entrevu ses résultats, languit plus de vingt ans dans des geôles obscures.

La chute de l'empire byzantin et l'émigration de l'antiquité (ou de ce qui en restait) dans les pays d'Occident portèrent un coup formidable au despotisme théocratique, étayé d'un faux Aristote. La lumière pénétra dans le monde élargi, aéré, pour ainsi dire, par les découvertes des grands voyageurs. La Terre était doublée; il y avait d'autres peuples, d'autres races, d'autres religions plus antiques et non moins illusoires que le catholicisme. On s'aperçut que les amusettes scolastiques n'étaient que des jeux de patience, d'oiseux casse-tête. Érasme et Rabelais, aux éclats de rire de la galerie, criblèrent, l'un de flèches aiguës, l'autre de sarcasmes cyclopéens, la royauté, l'Église, la guerre, la justice inique, toutes les tyrannies, et la pire, celle des cuistres. Copernic fit tourner la Terre autour du Soleil; Galilée et ses émules inaugurèrent la physique expérimentale, Montaigne et Charron l'histoire naturelle de la psychologie et de la morale. Bacon fonda la philosophie inductive, Hobbes, Gassendi firent revivre Épicure.

Si des génies à courte vue n'avaient tenté de réduire la Renais-

sance à une réforme religieuse, le monde sortait de l'orbite chrétienne. La pensée laissait de côté l'orthodoxie et l'hérésie; c'en était l'ait de la piété et de l'impiété, du christianisme raisonnable et des vérilés moyennes. Du quinzième siècle, l'humanité sautait de plain-pied dans le dix-huitième. Mais l'Église, comme les ombres d'Homère, puisa une vie nouvelle dans le sang de la Saint-Barthélémy; elle reprit courage; à l'amoindrissement de ses forces, elle suppléa par un redoublement d'énergie tracassière. Elle se cramponna aux saintes routines avec la souplesse des jésuites et la roideur de l'Inquisition. Ce furent encore de beaux triomphes pour elle que la révocation de l'édit de Nantes, les dragonnades, et même l'insipide querelle du jansénisme et des billets de confession. Enfin, quand ses violences démodées, sans perdre leur caractère odieux, en vinrent à friser le ridicule, quand le bûcher fut impossible, il lui resta l'hystérie des miraculées, la sensiblerie des femmes, l'ignorance des campagnes et l'éducation de la jeunesse, sa dernière citadelle, le fort qu'elle n'a pas encore rendu à la science. La Réforme a eu celte conséquence, désastreuse pour la philosophie, de raffermir la domination du christianisme en perpétuant la religiosité, de ramener le monde à la métaphysique par le sentiment. Mais quoi! le protestantisme lui-même était un fruit de l'éducation catholique. Depuis quinze siècles, l'Église déformait l'esprit humain. Des déviations aussi prolongées finissent par entrer dans l'organisme. L'hérédité les transmet et les aggrave.

Descartes, Leibniz, Locke, Condillac, Newton, Bonnet, Kant, Hegel, Spinoza lui-même, Toland et Priestley, Rousseau, tous sont chrétiens par quelque endroit. Non-seulement quelques-uns d'entre eux ne se soucient pas de rompre avec une religion qui dispose des juges, des chevalets, des tenailles et du gibet; mais la plupart sont affectés de la déformation héréditaire. Sans doute ils ont été suspects au catholicisme; l'orthodoxie et la politique cléricale n'ont rien à attendre d'eux. Mais qui ne sent le christianisme dans l'aberration métaphysique de Descartes, ce grand, cet absolu mécaniste, dans Tliarmonie préétablie de Leibniz, dans les postulats de Kant?

Voltaire lui-même n'a pas complètement éliminé le virus; son

déisme n'en est pas exempt ; oui, ce déisme vague, nominal, ce déisme sous bénéfice d'inventaire, qui a fait pousser des cris de rage aux Nonotte de tous les temps, et qui sera cependant un jour le dernier refuge de l'esprit chrétien, c'est un reste, un ultime résidu du père Porée ou de quelque autre professeur jésuite. La métaphysique, sans doute, suffit pour conduire au déisme; mais qu'est-ce que la métaphysique, sinon une mythologie? Le déisme est le point par où elle confine aux religions positives. N'eût-il avec le christianisme que ce trait commun, le spiritualisme indépendant est condamné à soutenir son ancien persécuteur. On l'a bien vu. Nos éclectiques, nos écossais, gens du sens commun, gens du sentiment, gens de l'absolu, inventeurs de l'observation interne, idéalistes et mystiques, ne sont-ils pas, bon gré, malgré, les derniers appuis de la religiosité, du christianisme, et par suite de l'Église, qui les maudit en souriant? Nous ne rappellerons pas le catéchisme manqué de Victor Cousin et sa lettre au pape : celui-là a renié la philosophie après l'avoir faussée; mais tous les autres, les plus libres, les plus tiers, les plus sincères, les plus incrédules, ils croient à l'utilité, à la nécessité d'une religion; et comme entre le christianisme et la science il n'y a place pour aucune théophilanthropie décente, viable, ils sont chrétiens. Ils sont les derniers héritiers du néo-platonisme gréco -oriental. Et c'est ainsi qu'Alexandre est pour quelque chose dans la conformation cérébrale de M. Damiron, de M. Caro, de M. Laboulaye, de M. Renan, de M. Vacherot, voire même d'un Stuart Mill.

Les modernes criticistes ne peuvent décliner cette origine, ou plutôt cette parenté lointaine. Malgré leurs innombrables concessions à l'expérience et la rigoureuse, l'utile analyse à laquelle ils soumettent tous les raisonnements métaphysiques, ils conservent des entités irréductibles, les catégories logiques et morales, la liberté absolue et le fameux impératif catégorique qui la nie; finalement, ils réédifient sur les postulats prétendus de la raison toutes les croyances que leur logique a renversées, et qui sont l'unique base des religions. Us ont prétendu s'écarter des religions, et ils v retournent.

Désormais la philosophie n'a plus que deux voies, celles où elle s'est engagée dès le principe. Dans l'une ont été accomplis tous les progrès; dans l'autre, et sur ses bas-côtés, se sont développées et enchevêtrées, avec une incohérence inextricable, comme autant de broussailles épineuses aux fleurs bizarres, les illusions de l'anthropomorphisme et les extravagances de la logique. Les quelques vérités partielles que nous avons rencontrées dans la route spéculative n'y sont pas indigènes; elles y ont été apportées, transplantées par des transfuges ou des visiteurs infidèles de la route expérimentale, par les /Yristote et les Descartes.

Nul esprit scientifique n'ignore aujourd'hui quel est le droit chemin. Toutefois, comme l'autre garde encore son caractère officiel, qu'à ses arbres sont pendus les croix et les cordons, que sur ses bords s'échelonnent les places, les titres, les logis et les enterrements nationaux, tous les appâts de la sécurité et de l'honorabilité ; comme la foule indifférente y suit machinalement les ornières traditionnelles, sous la houlette du loup devenu berger; comme il est indécent de conformer sa vie à sa doctrine ; beaucoup de consciences émancipées, prises de scrupules ambitieux, de fausses hontes opportunes, cherchent des biais et les trouvent, pour tourner la vérité dont elles rougissent. Tel déterministe fait des avances aux causes finales et au plan providentiel ; tel chimiste, tel physicien, tel physiologiste reconnaît qu'il ne se produit point de pensée là où il n'y a ni organisme vivant, ni concentration nerveuse ; mais il se hâte d'ajouter que la pensée peut être autre chose qu'un produit de l'élaboration cérébrale (quoi? il n'en sait rien); et si un indiscret lui fait observer que cette distinction entre le nom et l'objet est puérile en sa bouche, il se récriera, avec force clignements d'yeux : « Il y a des dames, des bons pères, des fonctionnaires.... Maxima debetur pueris reverenlia... Ah! ne me brouillez pas avec les convenances! » Nous connaissons de ces savants; bien que leur pays par excellence soit la puritaine Angleterre, il y en a chez nous. Qui trompent-ils? Ni les ennemis de la libre pensée, ni leurs admirateurs attristés par ces palinodies. Si c'est eux-mêmes qu'ils trompent, leur bonne foi, du moins, leur

servira d'excuse. Mais y a-t-il dans leur fait autant de sincérité que de prudence?

Quoi qu'il en soit, toutes les traverses secondaires de la philosophie sont rentrées dans les deux directions principales. Le moyen terme, le rationalisme, se confond avec les autres variétés métaphysiques. Matérialisme d'une part; de l'autre Spiritualisme, religieux, idéaliste, mitigé ou sceptique : tels sont les deux pôles de la pensée. Le premier a gagné en pouvoir attractif tout ce que l'autre a perdu ; la science et la philosophie, d'un invincible et commun essor, s'y rejoignent après un long divorce. C'est de là qu'avec Démocrite, Épicure, Diderot, Condorcet, Laplace, nous contemplerons dans l'espace et dans le temps le spectacle de l'univers et des choses humaines.

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