II. LE MONDE SIDÉRAL
Des archipels de masses globuleuses, dispersées à toutes les profondeurs d'un abîme, tournant sur elles-mêmes et les unes autour des autres en des orbites où les maintient la moyenne des attractions ambiantes, telle est la réalité de l'univers. Ces globes ne descendent ni ne montent; ils roulent et tourbillonnent avec une rapidité vertigineuse qui contribue sans doute à assurer leur marche.
Aura-t-on jamais une connaissance exacte des circonstances qui perpétuent cet équilibre? L'attraction n'explique rien. Lucrèce suppose que la Terre est soutenue par un « air inférieur », et c'est une hypothèse qui renferme peut-être sa part de vérité. La position, ou plutôt la région, de chaque astre ne serait-elle pas déterminée par le milieu même où il est né et par la résistance de l'éther? Au reste, il n'y a dans l'éther ni haut, ni bas, ni fond, ni bords, et il n'y a aucune raison pour que les agrégats matériels occupent une place ou une autre. Ici encore apparaît l'inanité de la question pourquoi.
L'étendue, que nous appelons ciel, sert de véhicule aux actions moléculaires qui se traduisent en vastes mouvements coordonnés; elle porte aussi dans toutes les directions la lumière qui émane des astres. Là où ce rayonnement expire, où meurent les ondulations lumineuses, l'étendue est d'un noir intense que l'interposition de l'air atmosphérique colore pour nous en bleu. L'éclat des corps célestes est-il une conséquence et une transformation de leur mouvement rapide, un résultat de leur frottement contre l'éther? Est-il une propriété de leur noyau incandescent ou de leur photosphère? ou tous les deux ensemble? Quelle que soit la cause, l'effet existe et nous nous contentons de le noter. Quelles substances constituent ces astres? La spectroscopie, merveilleuse application de la physique optique, a découvert dans le Soleil, dans Sirius, plusieurs éléments communs à la Terre et aux planètes. Contiennent-ils des corps simples différents des soixante-cinq éléments de notre chimie? Cela est fort possible, mais, que l'on s'en assure ou non quelque jour, est ici de peu d'importance. Les astres sont faits de matière.
Les étoiles, bien qu'on leur donne le nom, très-relatif, de fixes, se déplacent avec une rapidité formidable, et si leur mouvement laissait une trace, la ligne de leur parcours dessinerait des orbes, des cercles ou spirales plus ou moins elliptiques et d'un rayon énorme. L'immensité de l'éloignement nous dérobe ces voyages célestes qui souvent sont à nos années « ce que sont les dimensions de la Terre aux distances des étoiles », distances si
prodigieuses que la lumière de certains astres peut être en route depuis cinquante mille ans sans nous être parvenue, ou encore nous apporter l'image tardive de soleils qui ne sont plus. « Au milieu d'une vaste plaine, nous croyons immobiles les objets les plus éloignés, ceux qui bordent l'horizon, tandis que les moindres déplacements des objets voisins nous paraissent très sensibles. » (Amédée Guillemin, le Ciel.)
Les mouvements des étoiles sont d'ailleurs au nombre des plus anciens faits observés; ils ont frappé les yeux des pâtres et des navigateurs avant d'être mesurés par les savants ; et une astronomie rudimentaire a pu les rattacher au cours de nos saisons, sur lequel ils n'exercent aucune influence appréciable. Mais ces premiers observateurs ne se doutaient guère que c'est d'un globe en marche qu'ils étudiaient la marche des étoiles. Le Soleil, pour eux l'astre mobile par excellence, est précisément immobile par rapport à la Terre, et quant à son mouvement réel, qui échappe encore aux calculs, ils ne le soupçonnaient même pas. Des faits certains qu'ils ont habilement notés, ils ne pouvaient tirer qu'une science courte et superficielle. La nôtre est plus avancée ; depuis Copernic, elle a réalisé d'immenses progrès ; mais combien le télescope lui réserve de surprises ! Qui sait si, emportés par le Soleil dans un cercle dont il n'a peut-être pas encore accompli le périple, nous ne verrons pas décroître et disparaître les astres que nous avons classés, si nous n'aborderons pas des régions inconnues où les étoiles de seizième grandeur apparaîtront comme des colosses de lumière? Mais quoi! Une puérile astronomie n'a pas faussé l'intuition d'Épicure; la philosophie expérimentale ne sera point davantage troublée par une astronomie nouvelle. Sous d'autres deux elle ne rencontrera que d'autres combinaisons de la matière.
Les ligures d'hommes et d'animaux, les emblèmes divinisés que l'imagination des anciens dessinait sur les voûtes superposées des cieux de Platon ou d'Aristole, datent d'un temps où le ciel touchait à la terre, où l'étendue était une province de la mythologie. Il est inutile de dire qu'elles manquent de réalité. Mais les
groupes qu'elles personnifient ne sont pas moins artificiels. Points de repère utiles, les constellations ne résultent que de la perspective. Il est possible qu'aucun lien ne rattache entre elles les étoiles de la Lyre, des Ourses, du Baudrier. Qui oserait dire qu'elles soient situées dans le même plan et à la même profondeur, que l'appréciation de leur taille corresponde à la réalité? Il en est dont la grosseur et l'éclat ont plusieurs fois varié. Est-ce l'effet d'un changement dans leur structure, ou l'effet de la distance? Il se peut que nous les voyions grandir quand elles viennent à nous du fond de l'espace, et décroître quand elles s'éloignent. Quand elles s'avancent sur leur orbite elliptique dans le sens de la profondeur, leur lumière s'accumule pour ainsi dire et exagère leur volume; leur éclat s'amoindrit quand elles défilent devant nos yeux. C'est individuellement qu'il faut étudier les étoiles des constellations.
Il existe cependant des groupes naturels accessibles à nos yeux, c'est-cà-dire à nos instruments. On a observé des systèmes d'étoiles évoluant autour d'un astre central; parfois deux ou trois sont associées et tournent les unes autour des autres, dyades ou trinités qui sont elles-mêmes les éléments d'un tourbillon plus vaste. Enfin notre monde solaire est le spécimen d'un système plus humble, où l'étoile s'entoure d'astres inférieurs qui lui empruntent leur lumière. Si l'on considère que, de Tune quelconque des étoiles, de la plus voisine, les planètes qui suivent notre soleil seraient parfaitement invisibles pour des êtres faits comme nous, que nous-mêmes nous découvrons chaque jour des planètes dans notre propre système, on admettra aisément l'existence probable d'autres groupes analogues. Chaque étoile est un soleil dont les satellites se perdent dans le rayonnement central. Lucrèce a dit :
Or, comment supposer, — quand si profondément L'espace illimité s'ouvre, et qu'un mouvement Eternel et divers en ses gouffres immenses Détermine le vol d'innombrables semences, — Qu'il ne se soit formé qu'une terre et qu'un ciel?
Quoi! stérile rebut du fonds substantiel,
Tant de germes, pareils à ceux dont la Nature
Au hasard, à tâtons, combina la structure.
Dont les chocs spontanés ont fondé l'univers,
La terre, les vivants, et les cieux et les mers,
N'auraient en aucun lieu condensé leur poussière !
Non, non. Il est ailleurs des amas de matière.
Des mondes habités, frères de ce séjour
Dont notre éther embrasse et maintient le contour.
La probabilité équivaut ici à la certitude. Quant aux amplifications et aux dithyrambes sur la pluralité des mondes, nous les abandonnons aux romanciers de l'astronomie et aux théologiens, aussi naïfs que subtils, qui se sont demandé si Jésus est venu pour les planètes comme pour la Terre. Attendons qu'on sache en quels astres la vie et l'humanité peuvent trouver leurs conditions d'existence et quelles relations pourraient s'établir entre les « humanités sœurs qui passent » à des millions de lieues l'une de l'autre. A moins que, désespérant du télescope, du télégraphe et du téléphone, nous ne réservions aux morts une connaissance interdite aux vivants! Dante et Jean Reynaud nous montrent le chemin. Mais ne voyez-vous pas Micromégas qui se moque de nous? Si nous ne devions compter que sur nos âmes pour visiter la flamboyante cité du Soleil, les boues profondes de Jupiter et les abîmes gazeux de Neptune, mieux vaudrait encore épier le passage de quelque comète et chevaucher sa queue vagabonde.
On sait les terreurs et les espérances éveillées par ces astres errants, aussi nombreux au ciel que les poissons dans les mers. Beaucoup ont passé, beaucoup passeront encore sans nous atteindre. Mais, ni l'indifférence née d'une longue habitude, ni les assurances des astronomes, ne peuvent nous garantir d'un choc imprévu ou de la perturbation que jetterait dans notre atmosphère une comète malavisée.
Il y a des comètes qui appartiennent à notre système ; le Soleil paraît être un des foyers de leur longue ellipse, et leurs retours réguliers ont permis de calculer la courbe de leur orbite. Mais il