‹ La philosophieChapitre 4 sur 28 · Dictionnaire des sciences philosophiques · texte numérisé non relu

Dictionnaire des sciences philosophiques

phistes. Nous ne les connaissons que par leurs ennemis. Mais tel a été leur prestige que leurs ennemis eux-mêmes en ont subi l'influence; c'est d'eux que Socrate et Platon tiennent celte dialectique captieuse, et trop admirée, nous en convenons, qui a détourné la philosophie de la méthode expérimentale. A tout le moins ont-ils créé pour ainsi dire l'art oratoire, la rhétorique, et exercé par la subtilité de leurs raisonnements le génie disputeur de Socrate et de son école. Ce sont là des biens mêlés de maux et dont l'humanité est redevable aux Sophistes.

Le plus sérieux grief qu'on ail allégué contre eux est la latitude de leur morale, ou plutôt leur négation de la morale, leur prétention de plaider avec le même succès le pour et le contre, le haut prix auquel ils mettaient leurs leçons. Mais, au moins sur ce dernier point, quelque indulgence est permise, à défaut d'une absolution complète. Quelques-uns ont vendu leur talent; la plupart, en se faisant chèrement rémunérer, ont usé d'un droit. La science et l'art sont des trésors trop souvent stériles pour qu'on blâme ceux qui en tirent profit, sans abdiquer leur conscience. Si les Sophistes avaient été, comme leur titre le dit, des professeurs salariés, et non des marchands de philosophie et d'éloquence, leur nom ne serait pas devenu le synonyme de charlatan et de menteur.

Hegel a entrepris de réhabiliter les Sophistes. Dans leur négation dé l'être (en soi), il a voulu voir sa propre doctrine de i'identité des contraires et de l'éternel devenir; dans leur affirmation de la souveraineté de l'esprit humain, le principe du subjectivisme. Il en fait les précurseurs de Socrate et les siens aussi. Mais sa thèse est plus ingénieuse que solide, sans pire tout à fait inexacte.

Il nous semble que le tort principal de ceux qui ont condamné ou glorifié les Sophistes est d'en avoir fait une seule classe» une espèce éclose dans le courant du cinquième siècle, et de les avoir jugés en bloc. L'usage commun d'une même rhétorique, de procédés dialectiques semblables, ne suffit point à les caractériser. C'est d'après leurs doctrines et d'après leur valeur personnelle

qu'il sied de les classer. Des différences nombreuses, capitales, apparaîtront dans leur enseignement théorique et pratique. On ne confondra plus Gorgias avec Protagoras, les nihilistes éléates avec les athées et les sceptiques d'Abdère; et, conséquence inattendue pour les idéalistes mitigés, tout l'honneur de cette distinction, pourtant facile, reviendra aux adeptes de la méthode expérimentale.

Si on laisse de côté les beaux diseurs comme Hippias, et les simples ergoteurs comme Euthydème et Dionysodore, on verra le groupe factice se résoudre au moins en deux écoles opposées dont les chefs sont Parménide et Démocrite : d'un côté Gorgias de Léontium, en Sicile, avec ses élèves, les Polus d'Agrigente, les Calliclès et les Critias d'Athènes (celui-ci l'un des trente tyrans, et le plus odieux), les Thrasymaque de Chalcédoine; de l'autre, Protagoras et Prodicos, Diagoras de Mélos, Nessos et Métrodore de Chios, Diomène de Smyrne, Anaxarque, l'ami d'Alexandre le Grand et le maître de Pyrrhon.

L'ouvrage de Gorgias Sur le Non-être ou la Nature, dont les divisions et les principaux arguments sont venus jusqu'à nous, indique par son titre même son origine éléatique. En effet, Gorgias (485-580?), d'abord élève d'Ëmpédocle, son compatriote, avait surtout étudié Parménide et Mélissos. Ses trois propositions : « P.ien n'existe; si quelque chose existe, nous ne pouvons le connaître ; si quelque chose existe et peut être connu, nous ne pouvons le faire connaître aux autres », ne méritent pas d'être discutées. Ses arguments, où Parménide et Heraclite se mêlent et s'annulent, n'ont d'égaux en puérile subtilité que les raisonnements de Zenon d'Élée contre l'existence du mouvement. On sait la spirituelle réponse de Diogène : Zenon niait le mouvement, Diogène se mit à marcher.

Ce Zenon, du reste, fut un honnête homme et un patriote: il mourut cruellenient pour avoir voulu arracher sa ville natale à la tyrannie. C'est ce qui le distingue de Gorgias. Celui-ci ne fut qu'un rhéteur très habile et très brillant, aussi fort sur le pour que sur le contre. C'est lui qui, venant en 424 demander secours

au nom de Syracuse, entraîna les Athéniens dans la désastreuse expédition de Sicile. Son enseignement démoralisa l'aristocratie d'Athènes. Sa théorie du bonheur et de la justice, viciée par son nihilisme métaphysique, aboutissait à l'égalité du vice et de la vertu, au culte du plaisir individuel, de la puissance et de la richesse à tout prix, transformant en maxime et en règle de conduite un fait antisocial : la force prime le droit- Les lois, disaient ses disciples, ont été inventées par les faibles pour contenir les forts; l'idée de justice étant adéquate à l'idée d'intérêt, qui blâmera le fort s'il brise, dans son intérêt, les entraves des lois? Qui? mais ceux dont l'intérêt sera sacrifié. Si la justice procède de l'intérêt, elle n'est pas l'intérêt, mais l'équilibre des intérêts. Pour avoir négligé cette observation élémentaire, Gorgias a mérité d'être nommé le père spirituel de tous les réacteurs, de tous les parjures, de tous les fauteurs de coups d'État. Son souvenir doit leur être cher : car il a eu l'esprit de mourir comblé de richesses et plus que centenaire.

Tout autres sont le caractère, la doctrine et la vie de son contemporain Protagoras d'Athènes et des Sophistes ioniens.

Instruit par Démocrite, goûté de Périclès, législateur de Thurium en Italie, honoré de tous les libres esprits, Protagoras mourut pour avoir nié l'existence des dieux. Il avait osé lire ou faire lire dans la maison d'Euripide un traité sur la nature des dieux : accusé d'impiété, condamné, il périt dans sa fuite. Ses livres furent brûlés sur la place publique d'Athènes. Sophiste par sa dialectique et par son àpreté au gain, Protagoras, par sa doctrine, est un vrai, un grand philosophe. Ses ouvrages sont perdus, mais les vaines attaques de Platon dans le Protagoras et le Théétète en démontrent la valeur.

En physique, il professe que le mouvement est le principe des formes, que la matière est lluide et s'écoule incessamment. San quitter Démocrite, il penche vers Heraclite. Mais, en niant l'existence absolue, il se garde de contester l'existence relative et sensible. Quant aux dieux, il les laisse de côté. « Je ne puis, dit-il, savoir s'ils sont ou s'ils ne sont pas. Bien des choses contribuent

à laisser la question dans le doute : la difficulté du sujet et la courte durée de la vie humaine. »

En psychologie et en logique, il est sensualiste conséquent : « L'homme, dit-il, est la mesure de toutes choses, le critérium de la vérité. » Les objections du Théélète portent h faux. Platon prétend que si la sensation est l'origine de la science, il faut attribuer l'intelligence aux plus infimes animaux; que, la sensation variant d'homme à homme et de moment en moment, il n'y a plus ni vrai ni faux, ni bien ni mal. Si cette dialectique est subtile, avouons qu'elle est aussi bien faible. Qu'importe ici l'intelligence des animaux, d'ailleurs incontestable? Il s'agit de l'intelligence humaine. Et en qucp la variabilité des sensations détruit-elle leur moyenne constante, mesure de la réalité? Aristote est tombé dans les mêmes sophismes.

La morale de Protagoras est fondée sur l'observation exacte des mœurs et des règles qui en découlent. Cette vue n'est pas celle des métaphysiciens du bien en soi, du devoir préexislant aux vertus. Aussi Platon et Aristote reprochent-ils à Protagoras d'effacer toute distinction entre le juste et l'injuste. Et cependant, quand Socrate lui demande si « vivre dans les plaisirs est un bien et vivre dans la douleur un mal », Protagoras répond : « Oui, pourvu qu'on ne goûte que des plaisirs honnêtes ». Il ne niait aucune vertu; il refusait seulement à la vertu, au juste et à l'injuste une essence absolue. Vertu n'est à ses yeux qu'un terme abstrait, dénomination générique de la justice, de la science, de la tempérance, de la sainteté, etc. « Toutes ces vertus sont des parties de la vertu, non comme les parties de l'or, qui sont semblables entre elles et au tout qu'elles constituent, mais comme les parties du visage, qui diffèrent du tout et aussi entre elles, ayant chacune leur caractère propre. » La comparaison est ingénieuse, et, dans ies termes où Platon la pose, la question se résout en faveur de Protagoras. On ne peut méconnaître l'unité et la force de la doctrine. •

Le fameux apologue d'Héraclès entre la Volupté et la Vertu, attribué à Prodicos, témoigne encore des tendances morales du

groupe abdéritain. C'est, comme on sait, en préférant la vertu que le héros conquiert l'immortalité.

Prodicos est le plus illustre élève de Protagoras. Député à Athènes par Céos, sa patrie, il y enseigna la grammaire, la dialectique et la morale, faisant des cours à prix divers, prodigue des richesses qui affluaient dans son école, bien vivant, et libre en son langage. Personne n'a défini plus nettement les dieux : « Les dieux, disait-il, sont, un produit de notre reconnaissance pour les objets qui nous sont utiles. » Accusé d'athéisme, dénoncé par Aristophane dans les Nuées et les Oiseaux, il fut, comme Socrate, condamné à la ciguë, et la but. Plus heureux, Diagoras de Mélos, affranchi et disciple de Démocrite, frappé d'une pareille sentence (416-412), a pu se réfugier à Corinthe et y mourir en paix. 11 avait, en compagnie d'Alcibiade, parodié les mystères d'Eleusis. « Rien que la mort n'était capable!... » On rapporte de lui un mol plus profond encore que spirituel. Quelque dévot vantait devant lui le pouvoir des Cabires et le nombre des ex-voto suspendus dans leur temple : « Que serait-ce, répondit-il, si tous ceux qui ont péri avaient pu apporter les leurs! »

Nessos et Métrodore de Chios, Diomène de Smyrne, Anaxarque d'Abdère, eux aussi disciples directs ou héritiers de Démocrite, forment un groupe distinct. Ce sont les sceptiques proprement dits. Métrodore « ne savait même pas qu'il ne savait rien ». Anaxarque Yeudémoniste, dont la philosophie avait pour objet la recherche positive du bonheur, fut le maître de Pyrrhon.

Entre les deux familles de Sophistes, entre ceux qui niaient l'existence, le mouvement, la morale, et ceux qui, admettant l'existence apparente, sensible, relative des choses et des êtres (en somme équivalente à l'existence sans épithète), donnaient une base certaine et suffisante à la morale, l'école rationaliste et dualiste d'Anaxagore et d'Archélaùs, également apparentée aux Éléates et aux Ioniens, se continuait en Socrate, né à Athènes en 470 avant notre ère, mort en 599.

Page 1