‹ La philosophieChapitre 7 sur 28 · I. DÉCADENCE DES ECOLES ANTIQUES · texte numérisé non relu

I. DÉCADENCE DES ECOLES ANTIQUES

Troisième Académie. Les Néo-Pyrrhoniens.

Stoïcisme et Épicurisme romains.

La philosophie grecque, à son début, a été dominée par les conceptions hâtives de l'anthropomorphisme oriental. Le travail demi-conscient de la pensée humaine avait créé un milieu intellectuel, sorte de piège, de filet, de voile tissé durant des centaines de siècles, où chaque métaphore inexacte, chaque analogie forcée, chaque idée fausse venait coudre son fil et serrer sa maille, réseau si tenace que l'humanité y reste prise encore, errant du mythe à l'entité, de la religion à la métaphysique, incapable de rejeter une fois pour toutes cet implacable héritage, cette robe de Nessus incorporée à sa chair, au cerveau lui-même.

L'école ionique s'en était dégagée à grand'peine, non sans y butter souvent, non sans y abandonner à chaque pas quelqu'un de ses disciples directs ou indirects, les Pythagore, les Heraclite, les Anaxagore, les Platon, les Aristote même et les Zenon, plus ou

moins ressaisis ou enveloppés dans les plis du tissu fatal. Cependant, guidée bien plus par l'intuition de la vraie méthode que par une connaissance suffisante de la réalité, elle avait sinon tracé, du moins ouvert la route. Anaximandre, Démocrite, Épicure enfin, faisant table rase des superstitions de l'ignorance et des chimères de la raison, avaient, sur la place déblayée, établi le monde, les choses, les êtres, l'homme, tels qu'on pouvait les connaître ; avec ces matériaux ils avaient construit un édifice, dont les étages évidemment provisoires devaient s'écrouler en partie, mais dont le plan durable fournissait des cadres à l'expérience.

La science pouvait venir, mais elle n'était pas née. Et c'est à cette heure critique, au moment où la majorité des intelligences cultivées se débattait encore dans les liens combinés de la métaphysique, du mysticisme et de la crédulité, que l'ambition d'Alexandre exposait la pensée grecque, à peine sûre d'elle-même, à de nouveaux contacts avec les mœurs et les idées de peuples inférieurs ou arriérés, qu'elle avait de si loin, mais depuis si peu de temps, dépassés. Épreuve d'autant plus redoutable que ces races déchues, Égyptiens, Syriens, Perses, Juifs, Chaldéens, Indiens brahmaniques ou bouddhistes, pour la plupart hellénisées à la surface et prêtes à des fusions apparentes, n'avaient point marché du même pas que leurs vainqueurs. Plutôt avaient-elles reculé. La philosophie encore divisée, incohérente, impuissante, faute de science, à trancher le grand débat entre le rationalisme d'Aristote et de Platon et le matérialisme d'Épicure, allait se retrouver aux prises avec ces mêmes rêveries de l'Orient qu'elle avait laborieusement, incomplètement écartées, avec ces religions qui lui avaient imposé la métempsycose, l'immortalité de l'âme, l'innombrable famille des mythes ignés, des entités éthérées, les dieux et le divin, mais, condition pire encore, avec ces religions dégénérées, atténuées, et comme saupoudrées d'un vernis métaphysique.

Ajoutez à la confusion née des conquêtes d'Alexandre l'unité chaotique apportée par la domination romaine, et vous comprendrez la décadence préalable d'un rationalisme qui n'avait plus rien à dire, puis les compromissions inévitables avec les pauvres théo-

ries mystiques de l'Egypte, de la Judée, de la Syrie; vous comprendrez aussi l'arrêt et les déviations du matérialisme. Pendant deux siècles environ, il ne fut ajouté à la conception philosophique de l'univers aucun élément nouveau de quelque valeur. Les travaux notables de l'érudition, les découvertes ou plutôt les hypothèses de l'astronomie se multiplièrent, il est vrai, mais sans être utilisés, sans être rattachés à l'ensemble. Les sectes établies continuèrent à végéter, à se ramifier, soit à Athènes, où leur enseignement s'était constitué, soit à Alexandrie, second centre intellectuel du monde, soit à Rome, héritière et élève de la Grèce, soit dans quelque autre lieu de l'Europe, de l'Asie ou de l'Afrique. Elles se répandirent sans s'accroître, sans progresser. Elles vivaient sur elles-mêmes, de leur passé.

Ni les talents, ni les vertus, ni l'éclat littéraire, ni l'influence morale ne leur manquèrent. Mais cette période de leur existence appartient à l'histoire et à la critique. Elle est presque nulle au point de vue des idées, le seul qui nous occupe ici; une rapide nomenclature leur rendra la justice qui leur est due.

Le probabilisme, qu'Arcésilas (Platon commenté parPyrrhon!) avait installé dans l'Académie, fut représenté avec éclat, de 215 à 150, par Carnéade, l'adversaire infatigable de l'intarissable Chrysippe. Lorsque Athènes envoya en ambassade à Rome le stoïcien Diogène, le péripatéticien Archélaos et l'académicien Carnéade, ce fut ce dernier dont l'éloquence pleine de souplesse exerça le plus d'empire sur la jeunesse romaine. On sait que Caton l'Ancien se hâta d'écarter ces hôtes qu'il jugeait dangereux pour la vieille ignorance et les superstitions du patriciat romain. Carnéade, pyrrhonien mitigé, niait la possibilité de prouver la réalité objective de la connaissance ; et le subtil stoïcien avait fort à faire pour soutenir sans trop d'infériorité un débat si oiseux. Après Carnéade, on cite Philon de Larisse, qui vint professer à Rome cette vaine dialectique, et cette métaphysique sans issue ; puis Antiochus, son disciple, qui enseigna tour à tour dans Athènes, à Alexandrie et à Rome. Tous les deux essayèrent d'atténuer le probabilisme de Carnéade et de se rapprocher de Tan-

cienne Académie. C'est à cette école modérée, décente, compatible avec la vie mondaine et le maniement des affaires publiques, qu'appartient Cicéron, l'un de ces deux augures qui ne pouvaient se regarder sans rire. Cicéron, avec un esprit très libre, mais volontiers touché des brillants lieux communs, a beaucoup écrit, et utilement, sur les philosophies et les systèmes ; il a été proprement un éclectique, au meilleur sens du mot, et, s'il s'est rattaché à une doctrine, c'est h la moins décisive, à la plus malléable. La postérité y a gagné des informations assez impartiales et surtout abondantes sur les luttes philosophiques et sur la sagesse morale de son temps, sur ce ssns commun qui varie d'âge en âge, et qui, résidu des préjugés accumulés autant que des vérités acquises, est la principale règle de la vie pratique.

Cicéron avoue lui-même que les nouvelles Académies (troisième et quatrième) ne tenaient pas la première place dans le monde gréco-romain ; sur l'univers, elles n'enseignaient rien de précis ; sur l'homme, elles se bornaient à une morale sensée, pure, conforme à la nature humaine et sociale, mais fondée à moitié sur l'expérience, à moitié sur un a priori métaphysique. L'homme aime les conclusions nettes. Doute pour doute, il préférera encore le scepticisme pur au probabilisme bâtard. Un seul iEnésidème vaudra toujours cent Carnéades. Mais toujours aussi les doctrines affirmatives, quelles qu'elles soient, l'emporteront sur les négatives en autorité et en influence. C'est pourquoi la Nouvelle Académie végétait à côté du Portique et de l'Épicurisme triomphants. L'un, recommandé par les vertus de Panétius, le maître de Scipion et de Lélius, et les tendances scientifiques de Posidonius (155-59)/, admiré de Cicéron et même d'Horace, allait former les plus grands citoyens de Rome, Brutus, Caton d'L'tique, Thraséas, Helvidius, Cornutus, Perse, et compter parmi ses adeptes Sénèque, Epictète, Marc-Aurèle. L'autre, porté et interprété à Rome par Amafanius, Rabirius, Catius, y trouvait son plus fameux représentant, Titus

1. Posidonius a essayé de déterminer mathématiquement la grandeur de la terre et celle du soleil.

Lucretius Carus1; sa conception du monde et de la vie était universellement acceptée dans son ensemble par ceux mêmes qui en critiquaient les détails ; son clairvoyant et narquois athéisme n'était pas fait pour déplaire à des esprits excédés de superstitions officielles et de pratiques ridicules. Pomponius Atticus, l'ami de Cicéron; Cassius, César, Lucius Torquatus, Virgile, Horace, Tibulle furent des disciples plus ou moins constants d'Épicure, ainsi que Sénèque le Tragique, le grand encyclopédiste Pline l'Ancien, le biographe Diogène Laërce, et Gelse, le victorieux adversaire du christianisme. Il faut ranger parmi ses alliés les rationalistes athées de l'école d'Aristole et les sceptiques positivistes héritiers de Pyrrhon, car la critique d'/Enésidème (premier siècle de notre ère), si forte et si décisive, n'a de valeur philosophique que comme préparation au matérialisme.

Emile Saisset a consacré un mémoire excellent h la doctrine d'^Enésidème, telle qu'elle nous a été conservée par le sceptique Sextus Empiricus. Ce subtil Cretois (il était né à Cnosse et enseignait à Alexandrie) s'était, comme son maître Pyrrhon, établi à l'entrée delà philosophie, et, sur le seuil même de la métaphysique,, il en démontrait l'inanité par des arguments rigoureux d'autant plus intéressants qu'ils ont été repris par Hume, Kant et Auguste Comte. C'est merveille de le voir détruire l'idée de cause, le fameux critérium de la vérité, la morale absolue, et réduire à son office verbal la théorie de la démonstration.

iEnésidème soutient qu'on ne saisit dans la nature que des antécédents et des conséquents, des phénomènes dont les relations accidentelles n'impliquent aucune dépendance nécessaire, encore moins un rapport de cause à effet ; il considère l'idée de causalité comme purement humaine et anthropomorphique.

Agrippa, l'un de ses successeurs, enferme la métaphysique dans cinq difficultés progressives et insolubles : la contradiction, qui nie purement et simplement l'affirmation d'un prétendu principe ; le progrès à l'infini, qui cherche vainement à prouver un principe

Page 1