Voir notre introduction au De rerum natiira, etc
énoncé par un principe plus étendu ; la relativité, à laquelle n'échappe aucun axiome; V hypothèse, à laquelle se réduit toute affirmation sans preuves; enfin le cercle vicieux, qui invoque en faveur de la démonstration le principe non démontré.
Sextus (vers le troisième siècle), médecin empirique, c'est-à-dire combattant les symptômes morbides sans perdre le temps à spéculer sur la cause du mal, Sextus, dans les deux ouvrages qui nous restent de lui, Hypotyposes pyrrhoniennes et Contre les mathématiciens, résume et définit la doctrine de ses prédécesseurs.
Selon lui, le pyrrhonien n'est ni avec ceux qui, comme Platon, Àristote ou Épicure, croient avoir découvert la vérité, ni avec les probabilistes qui nient la possibilité de la découvrir; sans rien nier, sans rien affirmer sur ce point, si ce nest la valeur égale des thèses contraires, il se borne à l'étude des apparences, à l'observation des phénomènes. Il ne détruit pas, pense-t-il, la métaphysique, il l'écarté. C'est bien là le dogme, à la fois commode et insuffisant, du Positivisme. Mais la critique de Sextus et de ses modernes successeurs va beaucoup plus loin qu'ils ne le veulent ou ne le croient. Il passe soigneusement en revue les dix catégories de Pyrrhon, les cinqtropes d'Agrippa, les huit arguments d'.-Enésidème, qui peuvent se résumer d'un seul mot : tout est relatif; il n'existe rien de nécessaire et d'absolu. Nous ne pouvons entrer dans la discussion, souvent subtile, à laquelle il soumet la logique, la physique, la morale, et nous n'entendons point nous rallier à toutes ses opinions, bien loin de là ; mais il est une donnée métaphysique contre laquelle il a groupé une série de dilemmes ou trilemmes irréfutables, c'est l'idée de Dieu et de Providence.
« Celui qui admet un Dieu, de trois choses l'une : ou il pense que la providence de Dieu s'étend à toutes choses, ou qu'elle s'étend seulement à quelques-unes; ou enfin, il n'admet pas de providence. Or, si la providence de Dieu s'étendait à toutes choses, il n'y aurait dans le monde ni mal ni vice, ni imperfection. Dira-t-on qu'elle s'applique au moins à certaines choses? Pourquoi à celles-ci plutôt qu'à celles-là? Je demande en outre si Dieu peut et veut pourvoir à toutes choses, ou bien s'il veut et ne
peut pas, ou bien s'il peut et ne veut pas, enfin s'il ne veut ni ne peut y pourvoir. » Premièrement, il ne pourvoit pas à toutes choses, puisque le mal existe; secondement, il est, selon les cas, ou impuissant, ou méchant, ou a la lois méchant et impuissant. « Il faut donc dire que Dieu ne s'occupe aucunement de l'univers. Mais alors comment saurons-nous s'il existe? nous ne pouvons saisir ni son essence, ni son action. » L'usage que fait Sextus de ce raisonnement bien connu suffirait seul à indiquer en quoi le scepticisme positiviste croit différer du matérialisme. Celui-ci conclut à la négation; l'autre à l'abstention, à la suspension. lizoyj\. « Ceux qui affirment sur Dieu quelque chose d'absolu ne peuvent éviter l'impiété » ; on dit aujourd'hui : dépassent les données de l'expérience et de la raison. On ne voit guère en quoi ces formules prudentes se distinguent de la négation ; nous aurons occasion de le chercher encore, à propos de Y inconnaissable positiviste.
Nous avons vu que la métaphysique des stoïciens était aussi faible, aussi incohérente, que leur morale était forte, ou du moins impérieuse. Il ne faut pas que celle-ci même nous fasse illusion. Leur théorie de la liberté et du devoir est pleine de contradictions : d'une part, elle proclame l'infaillibilité de la conscience, l'indépendance delà volonté humaine; d'autre part, la divinité et l'excellence de la nature impeccable, l'obéissance aux lois de l'univers, et l'absorption de l'âme et de la personne humaine dans on ne sait quel foyer de vie et de sagesse qui rayonne à travers le monde. Cependant, au nom de la liberté, elle viole, bien vainement, les lois de la nature, les passions, unique mobile des actions ; et au nom de la nature, elle supprime la liberté morale. Si le devoir procède d'une vague raison universelle infuse dans l'univers, il n'a plus pour base la raison personnelle de l'homme ; il n'est plus l'application d'une volonté libre. Mais c'est assez insister. La morale n'est que logomachie quand le devoir n'est pas fondé sur le droit, le droit sur l'intérêt, l'intérêt sur le besoin, et le besoin sur les nécessités de l'organisme individuel et social.
Sans doute, le stoïcisme se relevait par la pratique et l'enseignement de la vertu. Ses disciples, secondés et suppléés au besoin piiiLosorniE. 12
par la séquelle famélique d'Antisthène, à la fois parasite et fanfaronne, jouaient dans les familles patriciennes le rôle de chapelains et de directeurs de conscience. M. Martha a très-bien établi ce fait curieux; ils ont travaillé pour le prêtre, pour l'abbé chrétien; ils lui ont préparé la place, et l'ont remplie mieux que lui, c'est une justice à leur rendre. Leurs préceptes étaient plus virils et plus purs ; ils ont fait des hommes, et non des fanatiques ou des hébétés. Beaucoup de leurs élèves ont bravé ia tyrannie, défié la douleur, couru au-devant de la mort.
La mort était le dernier mot de leur sagesse. Par la mort ils furent les précurseurs du christianisme. Et c'est le grand vice de leur vertu. Leur morale était faite pour des condamnés et des désespérés. On a dit qu'elle convenait à ces temps où le despotisme impérial se jouait de la vie humaine. Que trop, en effet; c'est la résignation, c'est Je fier dédain de l'existence et de ses maux, qui sont les plus sûrs alliés de la tyrannie.
Leurs livres sont pleins des plus beaux sentiments, ou du moins des plus spécieux, des indignations les plus nobles contre le vice, la perfidie, la cruauté. Sénèque, Dion Chrysostome, détestent l'injustice; ils condamnent l'esclavage, mais ils n'ont point abattu l'oppression, ils n'ont pas supprimé la servitude. Les jurisconsultes nourris de leur enseignement, Ulpien, Papinien, tout en introduisant l'équité dans la formaliste jurisprudence des Romains, consacrent l'omnipotence des empereurs et les droits du propriétaire d'esclaves.
La vertu stoïcienne fut bien véritablement une vertu mortuaire et mortelle. Si le sage, au lieu de s'ouvrir les veines sur l'ordre du maître, avait tué le licteur, s'il avait fait de sa maison une citadelle assiégée, s'il avait ameuté le peuple à grand fracas, si même il avait fui, il aurait plus fait pour la liberté et pour la justice. Les recueils d'apophthegmes y eussent perdu beaucoup de belles paroles. Les héroïques réponses d'Épictète esclave au maître qui lui cassait la jambe, et les préceptes austères de son Manuel, les touchantes eftusions mystiques de Marc-Aurèle, n'auraient point offert des modèles de magnanimité aux martyrs, de renoncement à Y Irai-
tation de Jésus-Christ, d'onction aux prédicateurs; mais les Césars auraient tremblé sur leur trône, et ils en seraient tombés.
L'impassibilité stoïcienne n'a pas été moins stérile que la sérénité d'Épicure. L'une et l'autre, partant d'une fausse conception de la nature humaine et de la société, n'ont abouti qu'a l'inertie et à la mort. Elles ont livré l'homme, pieds et poings liés, à toutes les oppressions, en croyant l'y soustraire. Toutes les deux, elles ont l'ait des sages, de hautes personnalités; car si les stoïciens ont eu l'avantage de la dignité et de l'austérité, si certains épicuriens, détournant de leur sens les préceptes du maître, ont versé dans la mollesse et dans l'orgie, les uns et les autres se sont trouvés égaux devant le suicide; le voluptueux Pétrone a su mourir tout aussi bien que Sénèque ou Arria. Mais ni l'une ni l'autre doctrine n'ont fait des citoyens, ni surtout des groupes sociaux organisés. Les deux morales ont eu ce caractère commun, l'aristocratie, le privilège; elles ne se sont pas adressées aux masses; c'est pourquoi, nous le verrons, elles ont cédé, elles ont livré le monde à la morale chrétienne, leur sœur et leur héritière, ni meilleure ni pire, mais qui prétendait au moins parler à tous les hommes, et que tous les hommes, pour leur malheur et pour le nôtre, ont entendue. Celte distinction a été fort judicieusement indiquée par M. J. Fabre dans sa récente Histoire de la philosophie.
La morale n'est pas le seul point où se soient rencontrés les enseignements si divers de l'Épicurisme et du Stoïcisme. L'un venait d'Anaximandre et de Démocrite, de l'expérience; l'autre de Platon et d'Aristote (en partie), de la métaphysique; et ils sont arrivés l'un à l'athéisme à peine dissimulé, l'autre au panthéisme. Or, si tout est dieu, dieu n'est rien; car dieu n'est plus qu'un nom du tout. Diviniser la nature, ou l'univers, c'est n'y rien ajouter, sinon une illusion de l'anthropomorphisme. Il y a donc équivalence entre les deux conceptions du monde, comme entre les deux conceptions de la vie et de la mort : ni l'une ni l'autre en effet ne sauve du néant la personne humaine; la résorption de l'âme stoïcienne dans le dieu universel ne vaut pas plus que la dispersion de l'âme épicurienne en ses éléments premiers.
180 ' PARTIE I. LES PHILOSOPHAS.
Les deux écoles, résumant toute la philosophie ancienne, aboutissaient ainsi au même résultat : la destruction radicale du polythéisme. L'une avait sur l'autre cette supériorité, qu'elle fermait la porte au déisme lui-même ; mais toutes deux pouvaient accepter sur les dieux soit l'amusant scepticisme de Lucien, soit le système allégorique ou pseudo-historique d'Evhémère, le hardi et paradoxal contemporain d'Épicure (311-298 av. J.-C).