II. PHILOSOPHIE GRÉCO-ORIENTALE
Néo-pythagorisme : Apollonius de Tyane.
Néo-platonisme : Philon d'Alexandrie et le Christianisme.
Théosophie des Alexandrins, de Plotin à Proclus.
Théologie : Augustin.
Dans sa période gréco-orientale, judéo-grecque, la philosophie cesse d'être une conception soit expérimentale, soit rationaliste du monde; elle n'est plus la philosophie. C'est avant tout un mélange mystique, un syncrétisme plus ou moins incohérent des résidus religieux déposés dans l'âme faible de l'Asie par les vains rêves de l'imagination antique et de la primitive ignorance, et tant bien que mal refondus dans le moule de la métaphysique platonicienne. En fait, la pensée humaine recule de sept siècles. Et tout ce que peut faire l'esprit occidental, c'est de transformer les mythologies et le polythéisme en théosophie, en science du divin. La réalité des choses, du monde, de l'homme, disparait; il ne reste plus que l'illusion. Et c'est au nom de l'illusion et du songe, de l'inutile et de l'oiseux, que les conducteurs de l'humanité, alexandrins et chrétiens, ceux qui défendent la civilisation et ceux qui la renversent, vont s'emparer de la direction intellectuelle, morale, et, qui pis est, sociale de ces vastes troupeaux d'hommes parqués dans les provinces, les colonies, les municipes, sous le sceptre impérial.
Il est de mode aujourd'hui de réhabiliter l'empire, de vanter l'administration et la paix romaines, et ce cosmopolitisme prématuré qui désintéressait de la patrie les populations livrées à leurs cou-
tûmes et à leurs routines locales. Tandis que les vaincus s'amusaient avec leurs petites magistratures et leurs petites superstitions, les Césars, leur sénat servile, leurs préfets concussionnaires, leur plèbe immonde avaient belle à festiner, à savourer les richesses des peuples, le sang des bêles et des hommes. Quand les grandes personnes veulent s'ébattre à loisir, elles font jouer les enfants sous la surveillance un peu arbitraire de domestiques de confiance. A tout prendre, un tel régime était préférable au chaos barbare combiné avec l'unité catholique. Il aurait permis aux enfants de devenir des hommes. La mystagogie gréco-orientale a cru mieux faire en plongeant dans l'enfance l'humanité tout entière ; et aujourd'hui encore celte humanité débonnaire la bénit de son humiliation ; et il est de mauvais goût d'en contester l'action moralisatrice, de proclamer trop haut que tout progrès s'est accompli hors d'elle et contre elle. Nous y reviendrons, et plus d'une fois.
Mais, pour rentrer dans l'ordre des temps, rien n'infirme plus fortement la théorie de la paix romaine, de la félicité romaine, que le succès du mysticisme alexandrin et le triomphe du christianisme. À quel degré de misère physique et morale, dans quel abîme de trouble et de désespoir étaient donc tombés les sujets de Rome, pour s'être ainsi réfugiés dans les chimères de l'extase et dans les visions d'outre -tombe! De quelle lassitude, de quel énervement, de quelle décadence intellectuelle témoigne l'acceptation de mystères saugrenus ou puérils, d'idées vagues comme les rêves d'un fiévreux! Spectacle humiliant et lamentable! Nous allons voir peu à peu, de guerre lasse, les esprits cultivés entrer dans le royaume des pauvres d'esprit, et mettre ce qui leur reste de raison au service d'une foi qui revendique pour fondement et pour couronnement l'impossible et l'absurde.
Les péripéties de cette longue maladie mentale relèvent surtout de l'histoire religieuse et de l'exégèse ; mais les suites qu'elle a laissées après elle, les germes morbides qu'elle a déposés dans l'esprit humain et que la science moderne n'a pas détruits encore, ont trop influé sur la philosophie pour que nous négligions
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de résumer les phases principales, la marche et le développement de la contagion. Le mal a eu deux formes, d'abord successives, puis parallèles, puis fondues en une seule : la forme gréco-orientale, et la forme chrétienne. L'une commence au premier siècle avec Apollonius et Philon, pour finir au sixième ; l'autre commence quelque vingt ans plus tard avec Jésus et Paul, pour triompher au quatrième, dominer sans contrepoids jusqu'au douzième, s'affaiblir au seizième, et livrer ses dernières batailles aux dixhuitième et dix-neuvième siècles.
Apollonius de Tyane était né en Cappadoce quelques années avant l'ère chrétienne. A travers les extravagances du panégyriste Philostrate et les nombreuses merveilles empruntées à une autre légende, on découvre en cet illuminé une sorte de Jésus plus lettré, mais formé en dehors de toute influence juive. Les adversaires de l'Église l'ont tout d'abord opposé au Galiléen ; l'éclectique Alexandre Sévère, en sa petite chapelle, le plaça judicieusement à côté de Moïse, d'Abraham et de Jésus; les Pères de l'Église, après l'avoir maudit comme un envoyé du démon, ont fini par voir en lui un précurseur. Il avait beaucoup voyagé en Perse, en Egypte et dans l'Inde. Mage, hiérophante et brahmane, il se rattachait naturellement à Pythngore, le plus mystique et le plus charlatan des philosophes grecs. Il prêchait l'immortalité de l'âme, la providence, la prière, une morale austère qu'il paraît avoir pratiquée. Non content de cet enseignement quasi-philosophique, il excellait aux miracles et à tous les tours de haute magie. C'est proprement l'ancêtre des spirites et des magnétiseurs. Il avait le don de seconde vue et se flattait de distinguer du premier coup d'œil un dieu d'un démon. Comme il parlait toutes les langues sans les avoir apprises, il s'entretenait aisément avec les ombres de toutes nations. Il guérissait tous les maux, voire la folie et la mort. Sur le point d'être condamné pour magie, il disparut mystérieusement du monde. On conte qu'il apparut à un incrédule et lui dit : « Quittez vos doutes, l'âme, est immortelle... Au surplus, pour savoir pleinement ces choses, attendez de n'être plus. » C'est le plus sûr, en effet, Apollonius eut des disciples, un cortège, d'adorateurs; longtemps, les
païens dévots conservèrent son souvenir : « C'était, disaient-ils, un dieu qui n'a fait que passer sur la terre. » Lucien s'est fort moqué du personnage, et l'on rougit presque d'avoir à compter ce thaumaturge au nombre des philosophes. Mais combien d'autres après lui usurperont le nom de sages et de dieux, qui attendront leur Lucien jusqu'au dix-huitième siècle!
Pendant qu'Apollonius associait aux traditions d'un Pythagore de fantaisie et d'un faux Orphée les croyances du lointain Orient y Philon d'Alexandrie, qui florissait sous Tibère, accordait Platon avec Moïse. Les Juifs, déjà dispersés dans le monde romain, à Damas, à Antioche, à Éphèse, en Thrace, et jusque dans les bas-fonds de Rome, où ils pullulaient, avaient fait de l'Egypte leur seconde patrie. Ils y étaient venus avec Abraham et les Hyksôs; ils en étaient sortis avec Moïse; avant d'obéir aux Assyriens, aux Perses, aux Macédoniens et aux Romains, ils avaient été souvent assujettis par les Pharaons, annexés à l'empire égyptien. L'ère des Ptolémées avait vu se développer encore des relations si antiques. Au temps de Philadelphie, une traduction grecque de la Bible, dite version des Septante, avait fait entrer les livres juifs et les idées juives dans le domaine public ; et dans Alexandrie, Babel de peuples et doctrines, une synagogue, presque aussi importante que le Temple de Jérusalem, servait de centre à un groupe compact d'Israélites émigrés et d'Égyptiens convertis. Cette colonie ne pouvait être orthodoxe. L'influence de l'esprit grec, sensible déjà dans la Bible des Septante, dans le livre de la Sagesse, avait assoupli la raideur, affiné la simplicité du mosaïsme, élargi et subtilisé l'étroit monothéisme national. Ce sont les Juifs alexandrins, les Aristobule, les Philon, qui ont transformé en Logos, en Verbe, le Messie vaguement imploré par les prophètes. Par eux, Platon est devenu un ancêtre des Pères de l'Église; le christianisme du quatrième évangile, de Justin, d'Origène, leur doit sa métaphysique, si parfaitement étrangère à Jésus. Le Galiléen n'a fourni qu'une légende, renouvelée d'ailleurs des mythes d'Adonis, de Sabazius, de Sérapis ; et une morale incomplète, faussée par des vues antisociales; aux Juifs alexandrins remonte la philosophie, foncièrement grecque,
platonicienne, qu'en la dénaturant on a pliée à cette morale et à cette légende. Le christianisme est fait de pièces et de morceaux'.
Philon est tellement imbu de Platon, qu'on a pu dire plaisamment : Aut Philo platotiizat, aut Plato piiilonizat; ou Philon platonise, ou c'est Platon qui philonise.
« Pour Philon, dit M. Joseph Fabre, la loi est un être vivant. La lettre n'en est que le corps. Il faut en pénétrer l'âme. » (La lettre tue et l'esprit vivifie.) « Les récits sacrés sont une espèce de mythologie. » Ceux qui nous scandalisent le plus sont des symboles de vérités spirituelles. Loth et ses filles deviennent aisément des professeurs de vertu, et le Cantique des cantiques une pieuse allégorie. Le procédé de tous les prédicateurs est d'ores et déjà inventé.
Philon est panthéiste, comme le sera Paul à ses heures, mais il est aussi monothéiste. Son dieu est infini, il n'est nulle part et rien n'est hors de lui; mais il est aussi créateur; il est à la fois l'impersonnel par excellence et la personne par excellence. Ces contradictions ne nous étonnent pas ; elles n'ont fait défaut ni à Platon, ni à Zenon, ni à Marc-Aurèle; elles nient d'une part le monothéisme et d'autre part le panthéisme; mais sans elles le panthéisme n'est qu'un mot superposé à la réalité de l'univers ; sans elles le monothéisme n'est qu'un simple mirage des facultés humaines projetées à l'infini, en dehors de toute réalité.
Dieu donc est infini et un; mais son unité a trois aspects, la bonté qui crée, la puissance qui maintient, et la sagesse, le verbe médiateur entre la bonté et la puissance. Bien que cette trinité ne se compose pas encore de trois personnes, le Verbe, ce fameux Logos de Platon, d'Àristote, n'est déjà plus une simple entité métaphysique : c'est « l'Idée des Idées, le Type suprême de l'humanité, l'Homme en sa divine essence, l'Intercesseur, l'Interprète de Dieu » qui l'envoie sur la terre. Le juste est la représentation de Dieu, « la bénédiction de tous et la rédemption des méchants ». C'est la Grâce divine qui sème en nous les germes des vertus. La
1. Voir le bel ouvrage de M. Ernest Havet, le Christianisme et ses origines; I. L'Hellénisme, 1 vol. in-8°.
Foi est non-seulement supérieure à l'Espérance et à la Charité, comme aux quatre vertus cardinales; elle est la plus irréprochable offrande à Dieu, puisqu'elle est l'adoration, l'acceptation du Verbe. Les œuvres ne valent point la grâce; la science, le culte même sont secondaires devant la Foi. La vie est un apprentissage de la mort; elle doit donc s'en rapprocher en supprimant les passions. Le mariage, perpétuant la vie, est une basse nécessité dont l'élite doit s'affranchir. « Notre devoir est d'humilier la chair, de la torturer par tous les moyens et à tous les instants, afin de nous racheter de la servitude corporelle. » Le détachement complet, l'ineffable union avec Dieu, tel est le but suprême. Toutefois, le monde étant « une république que gouverne le droit éternel », il faut appliquer aux actions et aux êtres la loi divine, avoir devant les yeux « l'égalité, mère de la justice », s'élever par là charité au-dessus des vaines distinctions de castes, de classes et de nations, admettre les étrangers au bienfait de la foi commune. Philon entrevoit le jour où la religion du vrai Dieu, « attirant à elle tout ce qu'il y a de pur dans les autres croyances », réunira tous les peuples au pied des mêmes autels, « le jour où un pontife universel, tandis que chaque prêtre prie pour sa cité, priera pour le genre humain tout entier, et sera devant le Créateur l'organe de la création à genoux : fonction sainte mettant au-dessus de tous les rois l'homme appelé à l'exercer ». Et Philon s'écrie avec orgueil : « Nous sommes partout, et partout Grecs et Barbares, Occidentaux et Orientaux se convertissent à nous. A nous la terre entière! »
Certes, les Pharisiens ont pu soutenir à bon droit que la fondation du christianisme a été l'œuvre de Juifs dissidents et de néoplatoniciens. Philon, très-supérieur à Jésus et à Paul au point de vue philosophique, est le créateur du christianisme. Sa doctrine en est le puissant raccourci. Les trois principaux mystères, trinité, incarnation, rédemption, la grâce, la foi, le salut, l'unité catholique, la souveraineté de l'Église et du pape, l'édifice complet, qui ne sera construit que du quatrième au onzième siècle, a été nettement dessiné, cinquante ans au moins avant qu'on parlât de chrétiens dans le monde.
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Mais le christianisme est un fait trop complexe pour être rapporté à une seule origine, surtout à une origine philosophique. S'il a dû s'imprégner des idées courantes de son temps, s'il a dû, pour se faire accepter des gentils, frotter de philosophie alexandrine les croyances empruntées aux Perses par les prophètes et par les docteurs pharisiens (Jésus, fils de Sirach, Hillel, Gamaliel), et sa légende, brodée d'après quelques indications éparses dans les livres juifs; s'il a emprunté tous ses dogmes, tous ses mystères, toute sa morale — car il n'a rien à lui, ni l'immortalité de l'âme et la justice d'outre-lombe, ni le dualisme du bien et du mal, ni les anges, ni la médiation, ni l'unité de Dieu, ni la trinité, ni l'incarnation, ni la rédemption, ni le détachement des biens terrestres, ni l'amour du prochain; — s'il a été enfin une mosaïque hâtive et confuse de toutes les mythologies et de tous les systèmes, c'est qu'il faut chercher plus avant, sous tous ces accessoires mal soudés dont il s'est fait un corps, le point de départ de son expansion, le principe de sa force.
Le christianisme est avant tout une protestation contre un état moral et social intolérable, mais une protestation aussi radicale qu'ignorante; au nom des opprimés, des pauvres, de la masse souffrante, il a jeté le défi, non à la science incomplète, mais à toute science, non à telle conception philosophique, mais à toute philosophie, non à une société mauvaise, mais à toute société. Il a été la négation absolue de la raison comme de l'expérience.
C'est pourquoi il n'interviendra dans ce livre qu'autant qu'il s'est assimilé quelques bribes de philosophie, ou qu'il s'est mis en travers de la pensée humaine. Eh! qu'avons-nous affaire d'affirmations sans preuves ou démenties par la plus vulgaire expérience, de non-sens qui ne sont pas même spécieux, de préceptes contraires à la nature humaine et à la vie sociale!
Un dieu capricieux qui s'amuse à créer l'homme pour l'éprouver ; le caprice de ce dieu, sa grâce, mis à la place de la justice ; le culte de ce dieu résumant toute vertu; la bonté de ce dieu laissant à l'homme la liberté du mal ; la vengeance de ce dieu atteignant l'homme auquel il a refusé sa grâce; l'homme le plus in-
nocent frappé d'une déchéance originelle dont ses mérites ne peuvent le relever ; — Dieu envoyant un rédempteur, qui est son fils, et qui s'incarne dans un embryon conçu sans péché par une mère elle-même immaculée; ce dieu-fils mourant, bien qu'immortel ; ce dieu-fils pourvu d'une nature humaine périssable, et cependant coéternel à son père ; — ■ le père et le fils unis par un autre dieu nommé Saint-Esprit, qui a été le père du fils du père, et qui, participant de tous deux, leur est coéternel. Ces trois personnes chimériques, mais parfaitement distinctes et diversement adorées, ne formant qu'un seul et même Dieu à la fois père, fils et intermédiaire : — œgri somnia!
Quant à l'immortalité de Pâme, aux récompenses et aux peines d'une autre vie, premières et tenaces illusions du désir, nées peutêtre avant toute religion et toute philosophie, et que l'homme conserve comme le hochet avec lequel il jouait enfant, loin d'être une marque de supériorité, ces croyances, qu'on retrouve chez les populations les plus infimes, ou les moins avancées, chez les Peaux- Rouges du Far West comme chez les Grecs d'Homère ou chez les Celtes nos aïeux, ne figurent dans les doctrines rationalistes ou mystiques des peuples civilisés que les traces d'un lointain atavisme. Elles ne sont pas d'invention chrétienne ; mais, comme le brahmanisme ou le bouddhisme, le christianisme en a tiré les conséquences les plus funestes pour les sociétés humaines; si la force de l'organisme n'avait lutté et prévalu contre elles, que seraitil advenu des industries, des arts, de la science? La vie n'étant qu'une préparation à la mort, le travail qu'une punition, l'union des sexes qu'un péché, la propriété privée qn'une vile erreur, les gouvernements que des fléaux de Dieu sous lesquels il faut plier, l'ordre social, la patrie, qu'une préoccupation indigne du salut, l'humanité elle-même, et c'était là le vœu le plus ardent des premiers chrétiens, l'humanité se serait éteinte dans l'ignorance, dans la paresse extatique, dans l'anarchie d'un communisme livré à la tyrannie de quelque César, antéchrist divinisé, enfin dans le célibat, proclamé l'état de pureté par excellence.
Mais quoi? les dogmes et les mystères sont restés caput mor-
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tuum, rêves oiseux subtilisés par la métaphysique. Les promesses chrétiennes ont avorté ; le souverain juge n'est pas venu sur les nuées ; les corps, pas plus que les âmes, ne sont ressuscites, la tombe en sait quelque chose. Le bien et le mal ont continué d'alterner sur la terre ; l'esclavage de sévir; le prochain de haïr ou d'aimer le prochain, selon les bienfaits et les dommages mutuels ; les peuples de suivre leur voie, selon les affinités ou les rivalités créées par le besoin, l'intérêt, le climat, la race, le langage. Et le christianisme s'est aperçu qu'il n'avait rien changé à la nature, que les passions guidaient le monde, que l'homme mangeait et travaillait pour manger, aimait et procréait, amassait les biens et les connaissances pour se les approprier, ne vivait ni d'extase ni de martyre, que le salut terrestre dirigeait ses actions, et non pas le néant coloré des espérances ou des craintes funéraires ; que l'homme enfin pensait, et ne rêvait qu'à ses heures.
Alors, investi de la direction sociale par la ruine même de la civilisation, qui est son crime, il lui fallut compter avec la réalité; il lui fallut convertir, déguiser en règles de vie pratique, familiale, nationale, en institutions politiques, ses principes antisociaux. De là celte ingérence intolérante et fanatique, ces ambitions insensées; de là cet accaparement de tous les pouvoirs et de toutes les richesses, ces perpétuelles contradictions entre les préceptes et les actes, ces persécutions hypocrites, cette exploitation d'une humanité réduite à l'enfance, et toutes les iniquités de cette loi d'amour; de là enfin ce long, ce douloureux chaos, où nous demeurons engagés plus qu'à mi-corps.
Détournons les yeux. Laissons à sa propagande, il y est passé maître, le demi-panthéiste (« En Dieu nous vivons, nous nous mouvons et nous sommes »), demi-fataliste (par l'invention de la Grâce), l'illuminé Paul, l'apôtre des gentils, le vrai fondateur de la religion chrétienne; laissons le mystique alexandrin Jean et son In pHncipio erat verbum. Mieux vaut, à tout prendre, suivre dans ses aberrations la pensée indépendante. A Alexandrie, à Athènes, à Rome, dans la Kabbale juive, nous la trouverons livrée à l'obsession des rêves qui hantaient l'imagination chrétienne; mais du
moins elle ne prétend asservir l'humanité ni à un homme, ni à un livre, ni à une Église; car, si la Bible est toujours présente à l'esprit des kabbalistes, c'est comme un texte qu'ils interprètent librement ; si les alexandrins défendent les dieux du paganisme, ce panthéon composite et débonnaire, c'est comme un trésor d'allégories inoffensives.
On peut juger, par les Dialogues de Lucien (120-200), par ses sarcasmes contre les idoles, les pèlerins, les charlatans montreurs de reliques et de serpents savants, mais aussi contre les dieux eux-mêmes, dans quel discrédit était tombé le polythéisme; il vivait a l'état de culte officiel et commode, à l'état de superstition locale, mais les dieux étaient morts, ne laissant que leur ombre, le grand Pan. Encore, de celui-ci, Lucien et bien d'autres ne se préoccupaient guère. Dans un passage curieux du grand sceptique, on entend l'écho de l'opinion publique au deuxième siècle à l'égard des chrétiens; ces « adorateurs du sophiste cloué à une croix, qui, par une foi aveugle dans les enseignements de leur maître, mettent leurs biens en commun », n'ont pas plus d'importance à ses yeux que les dévots d'Apollonius de Tyane ou les dupes du devin Alexandre. La trop grande ouverture d'esprit a ses dangers. L'ennemi était dans la place, dans les recoins des bas-fonds, et Lucien ne le vit pas. Comme son Ménippe dans le ciel de Jupiter, il regardait la terre de trop haut.
À force de noter les faiblesses et les vices des doctrines, Lucien ne se décida pour aucune. Il est probable qu'il se serait rangé, avec Cicéron, parmi le*s probabilistes de la nouvelle Académie; c'est par là seulement qu'on pourrait le rattacher à Platon, comme Hippolyte Rigault essaya de le faire. Mais, tout au fond, il appartient bien plus à la famille des sophistes abdéritains, Protagoras, Diagoras, prédécesseurs indirects de Pyrrhon.
Dans le même temps que Lucien, le fameux médecin Galien (né à Pergame en 151, mort dans un âge avancé) semble avoir pratiqué en philosophie cet éclectisme qui avait séduit Cicéron, Philon le Juif, et qui allait dégénérer en panthéisme mystique. Déiste et cause-linalier avec Platon et Aristote, il acceptait la morale sloï-
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cienne. Il prétend, sur la nature de l'àme, rester neutre entre le matérialisme et le spiritualisme; mais, tout en défendant sa théorie hippocratique, pythagoricienne et platonicienne des trois âmes de l'homme, il se prononce contre l'immatérialité et l'immortalité de l'câme.
Dans l'extrême confusion de son esprit, il ne sait pas se garantir des aberrations mystiques de l'Orient, et prétend appliquer à la médecine les révélations des songes. Grand médecin, pauvre philosophe.
Bien plus net et résolu paraît avoir été Celse, l'épicurien, le fameux adversaire du christianisme (au temps d'Adrien et de Marc-Aurèle), vainement réfuté par Origène; il avait écrit un livre contre la magie.
Il faut aussi faire quelque place aux doctrines mixtes du fameux mathématicien Ptolémée (Adrien, Marc-Aurèle), à la fois matérialiste et idéaliste, qui aime surtout à s'autoriser d'Aristote, mais que l'astronomie n'a point préservé de l'astrologie. Ceux qui s'intéressent aux vaines conciliations d'idées fausses et d'expériences incomplètes trouveront dans le Dictionnaire de M. Franck une notice plus que suffisante sur la philosophie de Ptolémée.
Antérieur à Lucien de près d'un siècle, Plutarque de Chéronée, prêtre d'Apollon (50-120), aussi pieux que Lucien fut depuis incrédule, ressemble assez à nos classiques du dix-septième siècle, capables d'érudition, d'éloquence, de génie littéraire, mais qui, en philosophie, n'allaient pas au delà des idées moyennes, décentes, compatibles avec les vérités de la foi. A cette timidité d'esprit se joignaient, chez Plutarque, un patriotisme respectable et l'amour de l'antiquité grecque. Fidèle jusqu'à la superstition la plus naïve aux dieux de son pays, il s'abandonnait aux instincts religieux de son temps, il croyait à une Providence partout présente dans les sacrifices, les augures et les songes. Dans les nombres de Pythagore comme dans le moteur immobile d'Aristote, il retrouvait l'idée suprême de Platon, le Logos, ce verbe que les chrétiens furent heureux d'assimiler à leur Messie, et qui, de pur concept métaphysique, passa personne divine.
Au même groupe néo-platonicien, néo-pythagoricien, se rattachent, mais avec des nuances individuelles, un mysticisme plus ou moins accentué, selon la prédominance de l'éducation grecque ou de l'influence orientale, Numénius, d'Apamée en Syrie, Apulée, de Madaure en Numidie (vers 160), plus célèbre par les peintures piquantes ou lascives de sa Métamorphose que par ses croyances théurgiques, Alcinoùs, auteur d'un abrégé de la philosophie néoplatonicienne, Maxime deTyr(180), les rédacteurs pseudonymes des livres hermétiques, et la plupart des apologistes, pères et hérésiarques chrétiens des second, troisième et quatrième siècles.
Les chrétiens, dédaignés par Tacite, parles Antonins, aussi bien que par Lucien, ou sommairement condamnés comme ennemis publics (ce qu'ils étaient en fait aussi bien qu'en doctrine), avaient profité de la tolérance comme du martyre; les empereurs, qui, de temps à autre, gênés par les stoïciens, proscrivaient les philosophes, seul appui véritable de la patrie romaine et de la civilisation, n'avaient rien compris au mouvement qui allait les emporter. Dès le second siècle, ils se trouvèrent pris au dépourvu par une puissance qui avait derrière elle toutes les forces de l'Orient. Déjà redoutables par leur nombre, les chrétiens s'emparèrent des armes de leurs adversaires, tournant contre la pensée grecque les doctrines et les arguments que leur éducation même leur avait fournis. C'est au nom de Platon, de Pythagore, qu'ils combattirent les successeurs dégénérés de ces libres esprits chimériques. A qui croire? Comment distinguer les alexandrins indépendants des alexandrins christianisés? Dans toutes les chaires, dans toutes les sectes, retentissaient les mêmes discussions vaines sur le Verbe, les triades, les démons. La kabbale juive et la gnose chrétienne, toutes deux panthéistes, les cent hérésies des Ébionites, Corinthiens, Nicolaïles, Nazaréens, etc., couvraient la voix des deux Celse, parlant au nom de l'expérience et de la raison. Ajoutez-y les théories singulières ou folles de la brillante secte connue sous les noms d'école d'Alexandrie, école d'Athènes, aussi imbue de christianisme que celui-ci l'était de platonisme, et qui fortifiait l'ennemi en le combattant. Le monde ancien était débordé.
Les origines de la kabbale sont obscures. Singulier mélange de mysticisme et de tendances scientifiques, elle n'a tenu une grande place qu'au moyen âge, où elle a servi de refuge aux hétérodoxes et aux libres esprits. Mais ses deux principaux monuments, le Livre de la Création et le Zohar, ou Livre de la Lumière, s'inspirent visiblement de Philon; le système qui y est exposé parait remonter aux deux rabbins Akiba et Siméon Ben Jochaï, qui vivaient au commencement du deuxième siècle. Les pratiques de l'astrologie et les signes cabalistiques, non moins que la physiognomonie et l'alchimie, sont étroitement liés à ces doctrines panthéistes, qui proclament que tout dans l'univers a une science et une action, que tout enfin est dans tout, l'or aussi bien que la vie et la destinée.
Sous le couvert de la traduction biblique subtilement interprétée, car la lettre tue et l'esprit vivifie (ainsi parlaient Philon et Paul); sous l'autorité d'un Moïse déguisé en Platon, en Pythagore et en Zoroastre, les kabbalistes communiquaient mystérieusement aux initiés une théosophie en somme très-voisine de l'alexandrinisme et du christianisme néo-platoniciens. Un Dieu, dont l'immensité remplit tout; des êtres émanés d'un résidu de Dieu et qui aspirent à retourner vers la source où est leur type, leur forme réelle ; deux mondes, l'intelligible et le sensible, l'un centre lumineux d'où Dieu rayonne à travers la création, l'autre de plus en plus obscur et maudit, à mesure qu'il s'éloigne de l'être pur, tous deux occupés par des hiérarchies de bons et de mauvais anges importés de la Perse ; entre les deux mondes, l'homme, qui unit les deux natures, spirituelle et matérielle, avec son prototype, V homme céleste, médiateur entre le créateur et la créature ; un double et perpétuel mouvement d'émanation descendante et d'ascension par l'amour, la foi, l'extase, qui est la fin et le but de toute science; la préexistence et l'immortalité des âmes, les transmigrations et épreuves rédemptrices, la sanctification finale des êtres résorbés dans l'unité: telles sont les théories dont l'ensemble nous est bien connu et dont les détails nous importent peu. C'est, comme on le voit, un extrait, une quintessence de Parménide, de Pythagore, d'Empédocle, d'Anaxa-
gore, de Platon et de toutes les chimères qui hantent l'intelligence humaine, depuis la croyance à la réalité des fantômes et aux intentions cachées dans les choses jusqu'aux entités de la métaphysique et du rationalisme. Bombynans in vacno, le piétinement dans l'oiseux, telle est la devise de tous ces songe-creux qui rattachent tant bien que mal la vie concrète à leurs abstractions. Pour les kabbalistes, toute morale, toute vertu se résume dans l'aspiration à Dieu, l'union en Dieu. La science est la réminiscence des vérités divines; le mal est l'ombre passagère destinée à rehausser, à signaler le bien, qui est situé hors de la vie. Le mariage, que la kabbale, par grand hasard, approuve et défend, est saint, parce que l'union de deux âmes figure l'union définitive de l'être avec la source de l'être. Quelle société, quelle justice sérieuse fonder sur de pareilles billevesées? Tout ce sublime à faux nous laisserait froid s'il n'avait exercé, s'il n'exerçait encore de telles séductions sur les femmes (la moitié du genre humain !), sur les dilettanti du vague à l'âme et sur les imbéciles.
Les gnostiques ne sont que des kabbalistes chrétiens. Talismans, extases, érudition insensée, appels à Pythagore, à Platon, à Zoroastre, à Bouddha, à Moïse, tout leur est commun avec les autres rêveurs contemporains. Leur prétention est d'atteindre à la gnose, c'est-à-dire à la science suprême, et de ramener à la raison — quelle science et quelle raison ! — le christianisme, dont ils n'ont pu, c'est Bossuet qui parle, digérer la folie. De toutes les théories élucubrées par les sectes gnostiques, nous ne retiendrons que celle de Basilide et de Valentin :
Le Grand Être, de toute éternité, reposait dans l'espace sans bornes, ou plérome. Mais il faut faire de l'éternité deux parts : l'une où Dieu, père inconnu des créations futures, dormait, comme le moteur immobile d'Aristote ; l'autre, où Dieu s'ébranle, et, par son mouvement, dégage une suite d'émanations, d'êtres spirituels, les éons, qui s'engendrent en séries descendantes, progeniem vitiosiorem; il y a en eux déperdition croissante de l'énergie divine. L'artisan du monde terraqué, le démiurge, est un éon malicieux ou imprudent; c'est à lui que l'homme doit toutes ses misères. Mais
la pitié tardive du Grand Être a envoyé un sauveur, un Christ, et l'homme, cette victime des éons, va retrouver dans le sein du plérome la pureté et la parfaite béatitude.
Ces doctrines n'ont qu'un mérite, c'est d'attester une fois de plus, à rencontre des panégyristes de la paix romaine, le désarroi de l'intelligence et les angoisses de la vie sous le régime césarien. Leurs sectateurs n'en tiraient qu'à grand peine des règles de conduite fort contradictoires : ceux-ci, avec Carpocrate d'Alexandrie, mortifiaient la chair en la satisfaisant; ne reconnaissant que les lois de la nature, ils prêchaient la communauté des femmes et des biens, ou encore, avec Caïn leur modèle, ils louaient le meurtre d'Abel et absolvaient tous les crimes; ceux-là proscrivaient la chair, soit comme nourriture, soit comme instrument des passions; apôtres forcenés du célibat, ils coupaient court au plaisir, c'est-à-dire au péché, par la castration, remède radical qui avait séduit les prêtres de Cybèle, qu'Origène expérimenta sur lui-même, et que les cinquante mille mutilés de Russie appliquent aujourd'hui sur une grande échelle. Comme si l'homme pouvait sans déchoir rentrer dans l'animalité ou en sortir ! Cette préoccupation sexuelle et génésique, cette hystérie de la pensée, est l'un des signes constants auxquels se reconnaissent les époques troublées et malsaines. Au reste, spirituels ou charnels, tous mystiques, les adeptes de la gnose trouvaient tous dans leurs doctrines des raisons égales pour justifier leurs écarts, leurs insanités antisociales ou antinaturelles.
C'est au milieu de toutes les sectes philosophico-religieuses, dont elle partage du reste toutes les erreurs, que se produisit, vers la fin du second siècle, l'école d'Alexandrie, chez laquelle nos éclectiques et nos idéalistes français, les Jules Simon, les Vacherot, ont cherché les origines de leurs systèmes. Il faut l'honorer, parce qu'elle a combattu le christianisme, parce qu'elle a voulu main, tenir contre la tyrannie de la foi et l'autorité du fanatisme les droits delà raison individuelle, de la pensée indépendante. Elle a compris que l'asservissement des consciences entraînait la ruine de la civilisation. Elle a succombé dans une juste cause. Mais,
d'autre part, elle a été la complice de sa propre défaite. De l'héritage antique qu'elle a cru défendre tout entier, elle n'a précisément retenu que les points déjà occupés ou détruits par l'ennemi, les parties chrétiennes ou christianisées de Platon et d'Aristote, et les dieux déchus auxquels les chrétiens croyaient plus qu'ellemême, puisqu'elle les réduisait aune existence allégorique, tandis que les chrétiens en faisaient des êtres réels, des puissances mauvaises, des démons. Si la sagesse grecque avait une chance de victoire contre la folie chrétienne, elle eût dû la chercher dans la méthode des Démocrite et des Épicure, dans l'étude de la réalité. Mais elle opposait à la métaphysique chrétienne des conceptions que celle-ci lui avait empruntées, à la religion chrétienne une religion dont elle-même avait dévoilé l'inanité. Dès l'instant qu'elle ne récusait pas toute métaphysique, qu'elle ne renvoyait pas dos à dos les mille dieux du paganisme et les trois dieux de la nouvelle foi, elle devait périr, par cela même que sa métaphysique était plus ingénieuse et sa religion plus intelligente. Enfin , elle n'opposait à la désorganisation chrétienne aucun principe d'organisation et de gouvernement viable. Or les masses ignorantes ne voyaient dans le christianisme qu'une attaque radicale contre un ordre social intolérable et l'espoir d'une délivrance, sans cesse ajournée sur terre, mais immédiate et certaine au ciel ; peu leur importaient les subtilités où se perdaient leurs propres docteurs aussi bien que les philosophes hétérodoxes. Les divagations les plus incohérentes leur paraissaient les plus sublimes, les légendes les plus grossières leur semblaient les plus belles, pourvu qu'elles les menassent par la main au seuil du « royaume de Dieu ».
Les théories alexandrines demandaient à être comprises, les dogmes chrétiens à être crus. Comme toujours, la loi du moindre effort devait prévaloir. Suscitée et emportée par le mouvement qu'elle croyait combattre, la philosophie des Plotin, des Jamblique, des Julien et des Proclus ne fut qu'un des éléments du triomphe chrétien.
Le point de départ des alexandrins est l'éclectisme, la conciliation de l'idéalisme et du rationalisme grecs, mais surtout la fusion de
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l'esprit grec avec l'esprit oriental, de la philosophie avec la théosophie et la théurgie. Le mélange donna ce qu'il devait produire : un panthéisme mystique.
Dieu est le Dieu de Platon, actif et organisateur; il est le Dieu d'Àristote, immobile, absorbé dans la contemplation de lui-même; il est le Dieu de Parménide, l'unité absolue devant laquelle reculait Platon.
Le monde est un ensemble de phénomènes qui se distinguent de Dieu, puisqu'ils sont mobiles, mais qui se confondent en lui, puisqu'il est un. C'est une émanation de Dieu ; mais il n'est pas hors de Dieu. Les individus ont une essence particulière, mais ils désirent la perdre, et ils la perdent en s'absorbant dans l'essence universelle. Tout ce qui est est régi par deux lois, émanation, résorption. Tout descend d'une source où tout aspire à remonter. Un courant va de l'un au multiple, du parfait à l'imparfait ; l'autre ramène le multiple à l'un, l'imparfait au parfait, où tout rentre. Ce qui équivaut à dire que l'être réel, individuel, est l'imparfait, le mal, et que le souverain bien est l'un absolu, le non-être, que le non-être est la plénitude de l'être.
Les alexandrins eux-mêmes ont été frappés, non du nihilisme auquel aboutit leur système, mais des contradictions qu'il implique. Comment concilier l'immobilité parfaite du moteur avec l'action sur la matière? l'unité absolue, identité de l'être et du nonêtre, avec l'existence du multiple? Comment surtout tirer le multiple de l'un?
Ne peut- on se servir de Pythagore et de ses formules numériques? Assurément. N'a-t-on pas aussi les théogonies de l'Orient et leurs mystérieuses trinités? Sans doute. Dieu aura trois états, formes substantielles ou hypostases : l'Unité ou l'Absolu, l'Intelligence ou l'Être en soi, l'Ame ou le Moteur mobile (autant dire le Père, le Yerbe et l'Esprit-Saint). Mais quoi! la difficulté subsiste. L'unité n'implique pas l'intelligence, ni l'être en soi le mouvement. Bien plus, le mouvement n'est rien s'il n'a quelque chose à mouvoir, et le multiple demeure en face de l'un, tous deux irréductibles. La raison expérimentale dément les hypostases, la raison
métaphysique n'arrive pas à les concilier. C'est pourquoi, pour en finir, les alexandrins placent au-dessus de la raison une faculté supérieure, déjà imaginée sous d'autres noms par Platon et par Aristote, qui la dépasse et la contredit : l'extase, intuition de la vérité absolue, état spécial de nos facultés intellectuelles et sensibles, où la pensée, dans une sainte ivresse, s'identifie avec son objet. Mais l'extase, pas plus que les hypostases, n'explique rien. Et l'esprit humain demeure, aussi peu avancé que jamais, en face de la réalité, aux prises avec les problèmes qu'il n'a pas même effleurés. Infatigables commentateurs de Platon, d'Aristote, érudits, polémistes, les alexandrins ont droit à la reconnaissance des historiens de la philosophie et. des religions, mais la philosophie n'a rien à voir avec leurs conceptions : ils ont ignoré de parti pris l'homme et l'univers.
Potamon passe pour avoir inventé l'éclectisme. Après lui, Ammonios Saccas est le fondateur de l'école d'Alexandrie (200 ap. J.-C), Plotin en fut la lumière et la gloire. Ce fameux mystique, l'auteur des Ennéades, naquit à Nicopolis, en Egypte, vers 205, et mourut la dernière année du règne de Claude II.
Il avait voyagé dans la Perse et dans l'Inde. Son livre, édité par Porphyre, se compose de six ennéades de traités (cinquante-quatre) : c'est le monument de l'école, monument où la science, une science très réelle et très étendue pour le temps, aboutit à l'extase, qui est la négation de toute science ; où la dialectique la plus subtile s'élève de contradictions en contradictions jusqu'à la pure et simple affirmation sans preuve, à l'aveu d'impuissance le plus radical, à la foi. Platon avait jeté dans le vide les fondements du chimérique édifice; Plotin l'achève avec une hardiesse qui mérite l'admiration et la pitié. Nous qui cherchons, après et comme bien d'autres, à établir la philosophie sur l'observation de la réalité, nous n'avons vraiment pas le temps d'analyser le rêve de l'émanation ni même la partie la plus spécieuse et non la moins vaine des Ennéades, la critique des catégories d'Aristote, et la distinction entre l'intelligible et le sensible, entre le monde de l'absolu et le monde du relatif.
198 PARTIE I. LES PIIILOSOPHIES.
Autour de Plotin, il faut grouper Origène (qui n'est pas l'Origène chrétien); Longin, le ministre de Zénobie, auquel on attribue à tort le Traité du sublime; Hérennius, Amélios. Porphyre l'Illyrien, né en 232, le plus original et peut-être le moins mystique des alexandrins, avait été chrétien et conservait pour Jésus une grande vénération ; il ne rejetait que les extravagances des mystères et des dogmes. C'était, selon lui, l'invasion de la barbarie. Au Dieu triple et à l'homme-dieu, il opposait le Dieu suprême, accessible au sage sans culte, sans cérémonies, sans intermédiaire. Mais un disciple de Plotin ne pouvait être un simple rationaliste. Porphyre, poussant les théories de Platon à leurs conséquences dernières, faisait dépendre toutes nos pensées d'une série parallèle d'êtres invisibles, types ou idées, qui seuls possèdent la réalité; il préludait ainsi au réalisme du moyen âge. Imbu de Pythagore et des doctrines indiennes, il enseignait la transmigration des âmes et taxait d'anthropophagie toute nourriture animale. Enfin, conduit par sa polémique antichrétienne à une restauration du paganisme, il présentait les dieux comme des esprits célestes, médiateurs qu'il faut se concilier par le sacrifice et la prière-, à l'exemple des mages, il groupait ces puissances divines en hiérarchies sans fin de génies bienfaisants ou pervers.
On doit à Porphyre, outre la publication des E?uiéades et divers traités, une introduction à YOrganon d'Aristote, Yïsagogê, qui a oué un rôle capital au moyen âge.
Des deux principaux disciples de Porphyre, l'un, Théodore, demeura fidèle «à l'esprit critique du maître, l'autre, Jamblique, est célèbre par son aveugle crédulité et ses évocations magiques. Il était de Chalcis en Cœlésyrie, compatriote d'Élagabal, ce grandprètre de la pierre noire (sœur de la Caaba). Son origine explique assez ses tendances à la théurgie. Les mystères égyptiens étaient l'objet de sa prédilection. Il faisait des miracles que les païens opposaient aux miracles chrétiens. Inutile d'ajouter qu'il proclamait l'impuissance de la raison.
Les fragments connus sous le nom de Livres hermétiques et attribués à Hermès, c'est-à-dire à Taut, le dieu égyptien de l'éloquence,
appartiennent à l'époque néo-platonicienne; on y sent Porphyre et Jamblique, la kabbale et la gnose, enfin l'intention de rattacher à la sagesse antique les prétendues vérités et les rêveries chères au christianisme.
Sopater, Édésios (avec leurs filles ou femmes, Édésia et Sosipatra), Maxime, sont d'autres Jambliques, élèves du premier.
Julien l'Apostat (né à Constantinople en 331), disciple d'Édésios, fut l'homme d'action de l'école. En montant sur le trône, il secoua le joug du christianisme, qu'on lui avait imposé; il tenta d'arrêter sur la pente fatale la civilisation antique et de rebâtir l'édifice avec les débris épargnés pas le fléau. Gloire à lui ! que n'a-t-il vécu ! Si ses chimères n'eussent pas évincé les chimères chrétiennes, peut-être du moins, dans l'interrègne, quelque hérésie quasi-raisonnable, celle d'Arius, celle de Pelage ou de Manès, aurait pu rompre l'unité catholique et rapprocher l'heure du retour au sens commun.
Vers la fin du quatrième siècle, l'école d'Alexandrie avait pris le nom d'école d'Athènes. Il faut ici donner un souvenir à une femme célèbre, à Hypatia, louchante victime du fanatisme chrétien. Fille du mathématicien Théon d'Alexandrie, élève de Plutarque d'Athènes, inspiratrice du poète-évêque Synésios, Hypatia, belle, chaste, éloquente, au milieu des sectes juives, païennes, chrétiennes dont les dissensions sanglantes désolaient Alexandrie, sut maintenir les droits de la pensée et de la science libres. Partout, dans ces temps funestes, au début du cinquième siècle, mais nulle part plus qu'à Alexandrie, les doctrines les plus insensées el les plus sauvages ajoutaient au bouleversement des invasions le chaos des guerres civiles. Le monde ancien, sous la dent de la barbarie, se dévorait lui-même. La jalousie d'un évêque, Cyrille, la férocité de moines en démence, déchaînèrent contre Hypatia l'inepte haine des foules aveugles. Arrachée de sa chaire, lapidée, mise en pièces, celle dont les leçons excitaient l'enthousiasme de ce qui restait d'àmes nobles et d'esprits éclairés scella de son sang le triomphe du christianisme (413). L'école qu'elle avait rerlevée périt avec elle. Hypatia fut le dernier philosophe alexandrin
dans Alexandrie. Plutarque d'Athènes, Syrien, Isidore, et surtout Proclos de Byzance (né en 412), jetèrent un vif éclat sur la philosophie mourante. Pour Proclos, l'amour était le principe et la fin de l'être. Et tour à tour, à l'appui de sa thèse, il invoquait Homère, Hermès, Zoroastre, Orphée et Pythagore, Platon et Aristote.
En 519, un décret de Justinien ferme les écoles d'Athènes. Ce qui reste de penseurs païens se réfugie à la cour de Chosroès. Enfin, l'école découragée, ramenée par Damascius (sixième siècle) sur les terres de l'empire, s'éteindra obscurément vers le milieu du dixième siècle.
Les premiers apologistes et Pères de l'Église, les Justin (89-167), les Tertullien (100-245), les Athénagore (deuxième siècle), les Arnobe et les Lactance (250-325? converti vers 300), avaient été des platoniciens, des éclectiques et des alexandrins, réclamant comme chrétiennes dans les philosophies et les religions toutes les théories qui pouvaient se concilier avec la vague métaphysique des Paul et des Jean. D'ailleurs, esprits médiocres et bornés, ils comprenaient mal les doctrines auxquelles ils empruntaient la plupart de leurs arguments. Polémistes superficiels, ils raillaient aisément les dieux, mais ils discutaient sur la couleur et la forme de Dieu ; ils étaient incapables de concevoir l'immatériel, et croyaient d'autant mieux à la résurrection des corps, à la Jérusalem céleste et aux promesses sans cesse différées du christianisme, auquel, de guerre lasse, ils accordaient un délai de mille ans.
Mais à ces intelligences naïves, Lactance excepté, succédèrent, d'abord en Orient, des docteurs plus subtils, des alexandrins de haute volée, Clément d'Alexandrie (150-220) et Origène (185-255) : le christianisme gagnait les classes lettrées.
Ces deux contemporains des Ammonios Saccas et des Plotin n'en diffèrent que par leur conversion au christianisme, qui les constitue en état d'infériorité notable. Ils sont, avant tout, de subtils éclectiques, et le christianisme n'est pour eux que l'aboutissement de toutes les philosophies. Clément, grand admirateur de la pensée grecque, cherche la vérité dans l'harmonie des doctrines et s'ef-
force de combiner les dogmes chrétiens avec la métaphysique et la morale de Platon, de Zenon, d'Aristote et même d'Épicure; même effort chez Origène, avec une imagination plus ardente. Ce sont des gnostiques.
Origène le chrétien, qu'il ne faut pas confondre avec un Origène païen du même temps, ne fut ni moins ingénieux, ni moins savant, ni moins mystique que Plotin ou Porphyre. Selon lui, tous les êtres, également émanés de Dieu, la substance éthérée la plus pure, s'appesantissent et se matérialisent à mesure qu'ils s'éloignent de leur source; ils s'en éloignent par le péché, fruit du libre arbitre; ils s'en rapprochent, s'allègent, se subtilisent, par leur volonté même, à mesure que l'amour de Dieu s'accroît en eux. La fin de tous les êtres, leur but, est le retour au foyer suprême, l'évanouissement dans la substance première. Les mauvais anges, Satan lui-même, tombés par leur faute et leur volonté, se relèveront par le repentir et l'aspiration au ciel. Les vues d'Origène sur la trinité, les parts très inégales qu'il fait au Père, l'unité inaltérable de Parménide et de Platon, au Fils, le Logos actif d'Aristote, et au très inutile Saint-Esprit, lui ont valu l'honneur d'être considéré comme l'initiateur de toutes les hérésies. Bien que l'orthodoxie, au troisième siècle, ne fût pas encore constituée, les éclairs de raison que projetait par endroits sur l'inanité des dogmes le génie d'Origène dénonçaient assez l'audacieux philosophe à l'intolérance des croyants. Ses vastes travaux sur la Bible, ses vingtcinq ans d'enseignement, ses voyages au service de la foi, ses austérités qui allèrent jusqu'à la castration, attirèrent sur lui les foudres romaines. Excommunié, chassé d'Alexandrie et de l'Occident, il demeura du moins l'apôtre, l'oracle de la Palestine, de la Phénicie, de la Cappadoce, de l'Arabie, de la Grèce. Il était hors de l'Église, mais non hors du christianisme. Martyr sous Décius, il survécut un an aux tortures et mourut estropié, à Tyr, dans sa soixante-dixième année.
Le quatrième siècle est l'un des plus agités, des plus sanglants, des plus funestes que l'humanité ait traversés. L'Église le célèbre parce qu'il ouvre l'ère de sa domination politique et sociale.
Mais elle a beau mettre en avant les noms de ses grands hommes, les Athanase, les Jérôme, les Hilaire, les Ambroise, les Augustin, etc., elle ne peut dérober à l'histoire les brigues de ses dignitaires, les fureurs des sectes, les sottises du monachisme, la ruine des arts, la proscription de la pensée, la dislocation du monde romain, ce grand œuvre d'une religion complice de la barbarie menaçante. Au point de vue qui nous occupe, ce qui caractérise le quatrième siècle, c'est la rupture de la foi avec la raison, la substitution de la théologie à la philosophie, et par suite la déviation de la pensée humaine et de la morale sociale. Le triomphe de la foi, de l'orthodoxie, s'accuse nettement dans les travaux des conciles de Nicée et de Constantinople, définissant la nature et les personnes de la trinité. On peut dire que désormais le dernier mot de la sagesse est le credo quia absurdum de Tertullien. Quant aux empiétements de la théologie sur la philosophie, il est intéressant et triste de les suivre dans les œuvres d'Augustin. La valeur philosophique des doctrines augustiniennes est à peu près nulle; elles ne nous apprennent rien de nouveau, rien d'utile sur l'univers et sur l'homme; mais si grande a été l'influence exercée au moyen âge, aux seizième et dix-septième siècles, par ce mélange bizarre de Platon et de Paul, telle est la faveur dont il jouit encore auprès de nos éclectiques, que, au risque de nous répéter, nous ne pouvons en éviter l'exposition sommaire. Il ne s'agit ici ni de la carrière agitée, ni du talent littéraire d'un homme vraiment supérieur ; nous n'avons à noter que la transition curieuse d'une ondoyante philosophie de décadence à une théologie aveugle et absolue.
Avant son retour définitif, car il était né chrétien, en 554, au christianisme et à l'orthodoxie (587), le futur évêque d'Hippone avait passé par l'indifférence et le manichéisme ; il avait plaidé à Tagaste, enseigné la rhétorique à Carthage, à Rome, à Milan, où il fut converti par Ambroise. Une fois prêtre, puis coadjuteur à Hippone, il employa d'abord au service de la religion les idées qu'il tenait de la philosophie courante, le néo-platonisme alexandrin, en les accordant tant bien que mal avec le dogme. Où la foi
suffisait, il invoqua par surcroît la raison. Mais il n'alla jamais jusqu'à en appeler à la science, non qu'il la dédaignât entièrement, mais il la subordonnait à la foi : avant tout, croire ; c'est l'unique moyen de savoir. Sa méthode est renfermée dans le subjectivisme le plus étroit. Un moment, l'analyse de nos connaissances etdeleur origine le porta au seuil même de la philosophie ; il développa brillamment la théorie, qu'il n'avait pas inventée, des idées représentatives de l'objet, des images conservées par la mémoire, mais il s'arrêta à l'entrée du droit chemin. Content d'avoir écarté le doute initial des académiciens par les formules justes : « Si je pense, je suis; si je me trompe, je suis », il s'obstina à chercher dans la seule conscience et dans ce qu'il nomme la raison universelle les éléments de la vérité, sans se demander dans quelles conditions, dans quel milieu s'étaient formées cette conscience et cette raison. C'est pourquoi il ne sortit jamais de l'abstraction ; il n'atteignit pas plus que Platon ou Plotin à la substance, cala réalité concrète; il ne connut que l'essence, l'entité métaphysique, auxquelles il attribua vainement le nom de substance.
Ainsi, la pensée et l'amour, attributs et résultantes de l'organisme vivant, sont, à ses yeux, la substance constitutive de l'homme. Leur objet étant la perfection, soit morale, soit esthétique, cette perfection existe et se nomme Dieu. C'est le Logos de Platon, voire d'Arislote, identique au Fils et au Verbe consubstantiel. Un simple rapport, un résidu de comparaisons, un desideratum, ou, comme dira Kant, un « postulat » illégitime de la raison, devient un être vivant, une personne en qui les attributs et les facultés de l'homme, bonté, science, puissance, justice, prennent une valeur substantielle. Ce dieu, découvert « à la clarté d'une certaine lumière incorporelle... par la concentration de la pensée sur elle-même », est la réalité suprême « où tout s'explique et d'où tout dérive ».
Rien n'existant que par Dieu, Dieu est partout. S'il est infini, et il l'est, il faudra qu'il soit tout, sous peine d'être limité par ce qui n'est pas lui. En quel gâchis se noie Augustin pour éviter l'inévitable écueil du panthéisme! « Dieu », dit-il (cette quintessence
de bonté, d'amour, etc., etc.), « est substantiellement répandu partout, de telle manière cependant, qu'il n'est point qualité par rapport au monde, mais qu'il en est la substance créatrice, le gouvernant sans peine, le contenant sans effort, non comme diffus dans la masse, mais en lui-même, tout entier partout ». Et ailleurs : « Dieu n'est donc pas partout comme contenu dans le lieu, car ce qui est contenu dans le lieu est corps. Quant à Dieu, il n'est pas dans le lieu; toutes choses, au contraire, sont en lui, sans qu'il soit, cependant, le lieu de toutes choses. » La métaphysique seule peut trouver un sens à de telles logomachies.
Ces choses, ce monde, ces corps étrangers que Dieu contient sans en être le lieu, d'où viennent-ils? De Dieu, non par émanation, le christianisme ne l'admet pas, mais par création, ex nihilo. De rien (ce rien était-il en lui ou hors de lui?) Dieu a fait quelque chose, la matière, tout. Mais cette matière, une fois créée, cesse d'être rien ; il y a donc autre chose que Dieu, et Dieu n'est plus infini, n'est plus partout.
Mais les âmes, au moins, que Dieu a créées (de rien?) comme la matière, car le christianisme défend de les considérer comme éternelles, ces âmes « répandues dans tout le corps » sans que le corps soit leur lieu, qui participent de la nature divine sans être des parcelles de Dieu, qui consistent en pensée et en amour, elles aussi limitent Dieu, bien qu'elles soient contenues en lui.
Et comment se joignent-elles à la matière? Ou bien elles sont formées des âmes des parents (et celles-ci?); ou bien Dieu en crée pour chaque naissance ; ou bien il les tient en réserve pour les envoyer où besoin est; ou bien elles descendent d'elles-mêmes dans les nouveau-nés. On sait quelles gorges chaudes Lucrèce a faites de ces hypothèses saugrenues ; Augustin ne se prononce pas, et je l'en loue. L'âme parcourt sept stades et, par sept degrés, remonte à Dieu. Où, si Dieu est partout? L'âme est-elle immortelle? Sans doute; et Augustin en donne de nombreuses raisons, plus mauvaises les unes que les autres. Mais, par moments, il semble considérer l'immortalité comme conditionnelle, acquise seulement aux âmes parvenues aux degrés supérieurs.
Que dire de cette théodicée et de cette psychologie? Sont-elles plus oiseuses qu'absurdes, ou plus absurdes qu'oiseuses? Quelle base fournissent-elles à la morale?
De la bonté, qui est Dieu, et d'où tout dérive, comment tirer le mal? C'est là une question qui n'embarrasse que les métaphysiciens. Car le bien et le mal sont purement relatifs à l'organisme vivant et sentant. Augustin a été sur le point de deviner cette vérité ; il affirme même que le mal n'existe que « dans les rapports faux qui s'établissent entre les êtres ou que les êtres établissent volontairement entre eux ». Mais comment concilier cette définition avec le dogme du péché originel? Le principe du mal préexiste à tout rapport entre les êtres. Trois alternatives se présentent : ou bien le mal est une punition d'existences antérieures; ou bien il procède d'une puissance mauvaise, d'un dieu en lutte avec le Dieu bon; ou bien la responsabilité en remonte au dieu unique. Augustin repousse les deux premières, il n'admet pas la métempsycose et il a renoncé au manichéisme; reste la troisième. En tant que philosophe, il la rejette; en tant que chrétien, il s'y range : n'est-il pas après Paul le promoteur de l'odieuse doctrine de la Grâce?
Avant de s'être engagé pleinement dans la théologie, Augustin était un des partisans les plus déterminés de la liberté humaine, du libre arbitre absolu. Les trois livres qu'il a composés sur ce sujet (395) étaient destinés à combattre l'hypothèse manichéenne du bon et du mauvais principes. Ils l'embarrassèrent fort quand il eut embrassé la théorie de la grâce divine, qui supprime le libre arbitre, le mérite et le démérite; mais, quelle que soit la valeur de son argumentation, ni meilleure ni pire que celle des métaphysiciens passés et présents, elle ne diminue pas la responsabilité du créateur, du bon par excellence, sans qui rien n'existe, et qui a permis le mal. Renvoyé à Sextus Empiricus et à Épicure.
C'est l'impuissance de la philosophie qui a rallié Augustin à la foi, au dogme, au mystère. Puisque la raison, sa raison à lui, n'expliquait aucun des problèmes imaginaires qu'elle se posait, elle n'avait qu'à s'abandonner, à se soumettre aux vérités révélées par
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Dieu même, sans discuter ce Dieu ni ces vérités prétendues. Il n'est pas d'humiliation plus profonde que la croyance à des fables aussi bizarres que la conception d'un Dieu dans le sein d'une vierge, que la mort et la résurrection d'un Dieu, à des logomachies aussi incohérentes que la trinité, la consubstantialité. Augustin, à vrai dire, ne pouvait se résoudre à une foi sans raisonnement; et cependant, après avoir entassé quinze livres d'explications sur la trinité, force lui fut bien d'avouer qu'il avait parlé pour ne rien dire, « parce qu'il faut bien avoir l'air de dire quelque chose » .
La théologie a vaincu. L'éclectique est terrassé; il renonce à une conciliation impossible entre la raison et la foi; il oublie et Platon et les sages qu'il honorait, et le libre arbitre et la dignité humaine. Il n'y a plus qu'une autorité, l'Église; qu'une discipline, l'orthodoxie. « Hors de l'Église, point de salut. » Nous sommes loin du droit commun que réclamaient les premiers apologistes, un Athénagore, un Tertullien, un Lactance. Ce qui n'est pas chrétien est hors du droit. Les plus détestables doctrines n'ont plus rien que ne puisse accepter et glorifier celui qui a dit : « Je ne croirais pas à l'Évangile si l'Église catholique ne m'y obligeait. » Et c'est la grâce, la prédestination des élus, le péché originel, le bon plaisir de Dieu et de l'Église mis à la place de la vertu et de la volonté; il ne subsiste rien qu'on puisse appeler conscience et justice. Puissance, obéissance, c'est la formule de l'univers et de la vie; c'est le dilemme du christianisme, qui se résout en une hiérarchie d'esclavages. Tout le système autoritaire est en germe dans Augustin. Quelques citations1, sans commentaire, donneront une idée des bienfaits dont l'humanité est redevable à ce chimérique et violent esprit.
« Dieu nous a choisis dans le Christ, avant la création du monde, et nous a prédestinés à être ses fils privilégiés. Il n'a consulté en cela que le bon plaisir de sa volonté propre, pour qu'à lui revienne toute gloire. »
1, Recueillies dans le livre de M. Joseph Fabre.
« Tous les hommes ont mérité la damnation. Si quelques-uns, sans mérite aucun de leur part, sont épargnés, c'est le pur effet d'une miséricorde toute gratuite. Quant aux autres, ils ne font que subir un juste châtiment. ))
« Ou la volonté n'est pas, ou il faut la déclarer libre. Le péché est volontaire, et pourtant on ne peut l'éviter. L'homme est tombé par sa volonté, quoique, par la volonté de Dieu, il ne pût éviter de tomber. »
« Qui donc peut se plaindre de Dieu si, résolu à montrer sa puissance en même temps que son ressentiment, il souffre avec une patience extrême les vases de colère préparés pour la perdition, afin de faire ainsi ressortir tout l'éclat des vases de miséricorde qu'il a préparés pour la gloire? »
« Le salut ne peut se trouver nulle part que dans l'Église catholique. Imaginez un homme ayant d'excellentes mœurs; s'il n'a pas la foi, elles ne sauraient lui apporter aucun avantage. Prenezen un autre dont les mœurs sont moins bonnes; s'il possède la foi, il peut obtenir le salut, auquel le premier ne peut arriver. »
« Dans ceux qui n'ont point voulu s'instruire, l'ignorance est un péché ; dans ceux qui ne l'ont pas pu, c'est la peine du péché : donc, ni les uns ni les autres n'ont une juste excuse; ils subissent les uns et les autres une juste condamnation. Socrate, Marc-Aurèle, Scipion sont tous exclus du royaume éternel. Des païens ne sauraient être sauvés, n'ayant pas la foi en Jésus-Christ. S'ils étaient sauvés, ce divin sauveur serait donc mort inutilement? » « Toute justice dont la piété n'est pas le mobile n'est pas la justice. ))
« Dieu a dit : Tu ne tueras point. Mais s'il n'y a plus de défense, il n'y a plus de crime, et si Dieu, par une prescription générale ou spéciale, ordonne de tuer, V homicide est une vertu. »
« C'est en vue du bien des hérétiques qu'on les contraint à changer de foi. Agir autrement à leur égard, ce serait leur rendre le mal pour le mal. Comparez ce que font les hérétiques et ce qu'ils subissent : ils tuent des âmes, on les frappe dans leurs
corps. Peuvent-ils se plaindre de recevoir la mort temporelle, eux qui infligent la mort éternelle? »
« Les bons et les méchants peuvent faire la même chose, mais dans des desseins différents. C'est par juste sévérité et par amour que les bons persécutent les méchants; c'est par injustice et par tyrannie que les méchants persécutent les bons. ))
« Il est bien de se marier et d'être mère de famille ; mais il est mieux de ne point se marier. J'en sais qui là-dessus murmurent : — Eh ! quoi, disent-ils, si tous les hommes gardaient une continence absolue, que deviendrait le genre humain? — Eh! plût à Dieu que tous y consentissent : nous en verrions bien plus tôt la fin du monde et, avec la destruction de la cité terrestre, l'achèvement de la cité céleste! »
« L'ordre de la nature ayant été renversé par le péché, c'est avec justice que le joug de la servitude a été imposé au pécheur. L'esclavage est une peine. C'est pourquoi l'Àpôtre avertit les esclaves d'être soumis à leurs maîtres et de les servir de bonne volonté, afin que, s'ils ne peuvent être affranchis de leur servitude, ils sachent y trouver la liberté, en ne servant point par crainte, mais par amour, jusqu'à ce que l'iniquité passe et que toute domination humaine soit anéantie, au jour où Dieu sera tout en tous. »
« Tout appartient légitimement aux fidèles; les infidèles n'ont pas une obole en légitime propriété. »
« De quel droit chacun possède-t-il ce qu'il possède? N'est-ce pas de droit humain? Car, d'après le droit divin, Dieu a fait les riches et les pauvres du même limon, et c'est une même terre qui les porte. C'est donc le droit humain qui fait que l'on peut dire : Cette maison est à moi, cet esclave est à moi. Mais le droit humain, qu' est-il? Rien autre que le droit impérial Pourquoi? Parce que c'est par les empereurs et les rois du siècle que Dieu distribue le droit humain au genre humain. Otez le droit des empereurs, qui osera dire : Cet esclave est à moi, cette maison est à moi? Cest par le droit des rois qu'on possède ce qu'on possède. »
Voilà, entre bien d'autres, les maximes insensées, immorales,
antisociales, de la secte qui se dit le soutien de la liberté, de la justice, le rempart de la famille et de la propriété. Voilà les enseignements que la théologie substitue aux rêves brillants de Platon, à la science de Déinocrite, d'Aristote, à la sérénité d'Épicure, à l'héroïsme de Zenon et d'Épictète. Elle a mis la main sur la pensée , Réduite en esclavage, la philosophie n'a plus qu'à faire des patiences, à jouer au casse-tête chinois avec les menus engins de la logique; et lorsque, lasse de son amusette monotone, elle dépassera par échappées le cercle où l'orthodoxie va l'enfermer, on l'y fera rentrer à coups de lisières. En avant l'anathème et le bras séculier ! L'Église a pris de la sagesse et de la folie antiques tout ce qu'elle en veut retenir; le reste est condamné, supprimé; quant aux nouveautés dangereuses, la potence, les tenailles, le feu en feront justice. A partir du septième siècle, on sera, dans une certaine mesure, platonicien, pythagoricien, péripatéticien, mais avant tout on sera chrétien. Incrédules, hérétiques, schismatiques, soit, à vos risques et périls; mais l'Église est universelle, comment pourriez-vous en sortir?
Cependant la pensée, étant une fonction permanente de l'encéphale, est une force qu'on peut comprimer et fausser, non pas anéantir. Par quelque fente imprévue elle filtre et reprend son cours. Nous verrons qu'une de ces ouvertures, bouchées trop tard, fut la question des universaux, d'où sortirent le Nominalisme et le Réalisme, autres noms de la philosophie expérimentale et de la métaphysique. Eh bien, ce joint par où l'esprit humain, presque sans en avoir conscience, devait se dérober à la filière théologique il s'accusait déjà, à l'aube du moyen âge, dans un commentaire de Boèce (470-526) sur l'introduction de Porphyre à YOrganon d'Aristote. L'Église n'y prit point garde. Elle était trop occupée à tendre sourdement, au milieu du chaos barbare, les fils dont elle prétendait enlacer le monde.
Porphyre s'était demandé déjà « si les genres et les espèces existent par eux-mêmes, ou seulement dans l'intelligence, et, dans le cas où ils existeraient par eux-mêmes, s'ils existent séparés des objets eux-mêmes, ou dans ces objets et en faisant partie. » Il faut
entendre ici par genres et par espèces non seulement les groupes d'individus végétaux ou vivants, mais aussi et surtout les idées générales, formées par l'abstraction, dont Platon a prétendu faire les types préexistants des êtres réels, et qu'Àristote a placées en tête de son œuvre logique sous le titre équivoque de Catégories. Porphyre a posé le problème sans le résoudre. Boèce ne se prononce pas davantage. Après avoir remarqué, assez judicieusement, que les idées générales ou universaux, résumés des caractères communs à un certain nombre d'objets ou d'êtres particuliers, sont, en réalité, dans les objets, qu'ils n'en sont distincts et séparés qu'en tant que concepts, il ajoute ceci : « Platon pense que les universaux ne sont pas seulement conçus, mais qu'ils sont réellement, et qu'ils existent en dehors des objets. Aristote, au contraire, regarde les incorporels et les universaux comme conçus par l'intelligence et comme existant dans les objets eux-mêmes. »
La portée du dilemme n'apparaît pas tout d'abord, on peut dire même qu'elle n'a jamais été appréciée clairement par ceux qui ont résolu la question dans l'un ou l'autre sens; elle est cependant capitale. Si bonté, justice, perfection, etc., ne sont que des abrégés de caractères observés dans certains groupes et certaines actions, la métaphysique, qui spécule sur les universaux, n'est plus la science des premiers principes, elle n'est qu'une oiseuse combinaison de formules vides ; car elle prend des conséquences pour des causes, et le relatif pour l'absolu.