‹ La philosophie chrétienne de la vieChapitre 133 sur 344 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

1 . Dieu a destiné tous les hommes à acquérir le bonheur éternel en obéissant à leur conscience. Et bien que l'homme ait péché, Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive.

Il n'est pas de pécheur à qui Dieu ne tende de quelque façon sa main miséricordieuse pour le sauver. Cependant cette condescendance de Dieu a ses limites; Dieu ne peut se laisser jouer.

Qu'arrive-t-il si l'homme, après avoir foulé aux pieds sa conscience, est trop orgueilleux pour saisir la main miséricordieuse de Dieu ? s'il persévère jusqu'à la fin dans sa malice et meurt en contempteur orgueilleux des commandements divins ?

La raison humaine dit, et la révélation chrétienne atteste, qu'il y a dans l'autre monde un séjour d'expiation, où tous les péchés mortels dont on n'a point fait pénitence sont punis d'un châtiment éternel.

De même que notre science de la nature est bornée, de même notre science de l'au delà a ses limites. Ig>iorai)ins. Nous savons ce qu'il faut connaître pour exister; ce que nous n'avons pas besoin de connaître nous reste caché.

ce qui nous permet de nous perdre en subtilités oiseuses.

Ainsi nous ignorons où se trouve le lieu d'expiation de l'autre monde ; nous ignorons ce qu'il est dans ses détails. Mais nous savons très clairement qu'il existe des peines éternelles dans l'autre monde.

Déjà la raison a ses motifs pour être convaincue de la réalité des peines éternelles.

Que devient l'idée de droit et de justice, s'il n'y a pas de compensation dans l'autre monde?

On dit que les frayeurs qu'éprouve la conscience lésée sont une peine suffisante pour les péchés. Mais ces remords de la conscience seraient-ils si terribles, si la raison ne savait pas qu'à une faute infinie est attaché un châtiment infini ? En outre, on peut endormir la conscience.

Maintes pages de l'histoire racontent des crimes inexpiés et si épouvantables que les esprits, même les plus superficiels, ne sauraient révoquer en doute un séjour d'expiation éternelle. Ces tyrans féroces qui, à la cruauté la plus raffinée, joignaient un libertinage sans frein, efqui, s'enivrant du bonheur terrestre, s'en sont allés avec le blasphème à la bouche, où ont-ils reçu leur châtiment? Pourraient-ils jamais se présenter devant Dieu et réclamer accès dans la paix éternelle ?

Ainsi les tourments de l'autre monde durent éternellement. Déjà dans cette vie, remarque un profond psychologue (le Père A. -M. Weiss), on peut marquer les limites où l'orgueil commence à devenir inflexible et à être inconvertissable. Tel est le cas, par exemple, lorsqu'une adversité méritée le conduit au murmure, lorsque le châtiment le conduit à l'opiniâtreté, lorsque la justice le conduit au blasphème, lorsque la vérité connue le conduit à une résistance voulue ; lorsque toute manifestation de

la miséricorde divine excite sa raillerie et ses rires moqueurs; lorsqu'il accueille comme une injure toute invitation à la pénitence ; lorsque toute visite de Dieu l'aigrit, l'endurcit, le pousse au crime. Et si sa conscience s'émeut, il est complètement irrité, il se brouille avec lui-même, il est dégoûté de la vie. Plus grand est son besoin, et plus inflexible est son entêtement contre Dieu. Alors se confirme la parole de l'Écriture : « Les hommes furent frappés d'une chaleur dévorante... et ils blasphémèrent le Dieu du ciel à cause de leurs douleurs et de leurs plaies, et ils ne firent point pénitence de leurs œuvres. » (Apocal., xvi, 9. 11-21.) S'il en est ainsi déjà dans cette vie, il en sera bien autrement dans les enfers! Et cela ne serait pas éternel! D'autres considérations aboutissent à la même conclusion.

Tout sage législateur met dans la loi une menace de peine correspondante au délit, et propre en elle-même à •maintenir même le sujet irréfléchi dans l'obéissance à la loi. Le suprême législateur aurait-il agi autrement?

On dit que la menace de l'anéantissement ou d'une peine temporelle suffirait. Mais voilà précisément ce que désirent les contempteurs de la loi morale ; comment cela les détournerait-il de leur vie de péché? Dieu n'anéantit rien : pourquoi devrait-il anéantir le pécheur ?

Parce que l'homme est lui-même immortel et destiné à l'éternité, seul quelque chose d'éternel peut l'émouvoir et le saisir jusqu'au plus profond de lui-même. Seule, la menace d'une peine éternelle peut être un contrepoids suffisant pour tous et toujours contre l'attrait du péché.

Dieu est inconcevablement bon, patient et miséricordieux ; mais il est aussi inconcevablement saint et juste.

L'homme peut se révolter contre la vérité de Dieu et son éternelle ordonnance ; mais cette vérité demeure calme et

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immuable au-dessus de lui, et cela depuis des milliers d'années. Comme un rouage puissant, elle saisit celui qui s'efforce de la toucher pour la déranger ou la ralentir, elle s'en empare, le broie et le jette dans l'éternelle nuit.

Nous trouvons la croyance aux peines éternelles de l'enfer chez tous les peuples de la terre, parce que cette croyance a ses racines dans la raison humaine. La forme •est différente, le fond est toujours le même.

2. Quand il s'agit de choses importantes, la raison humaine a d'ordinaire peu de confiance en elle-même; elle préfère s'appuyer sur une autorité étrangère, sur une autorité supérieure : il en est ainsi particulièrement pour les vérités fondamentales de la religion.

Il nous importe trop de savoir s'il y a ou non un enfer éternel pour que nous ne souhaitions pas de voir cette question tranchée par une autorité suprême. Nous possédons cette autorité dans la révélation chrétienne. Et ici la question est résolue en termes non équivoques. La vérité de l'existence de l'enfer est liée on ne peut plus intimement aux vérités fondamentales du christianisme. Ou lenfer, ou pas de christianisme.

L'Eglise, guidée par Dieu, nous enseigne cette vérité avec une parfaite précision. Elle puise sa doctrine dans la tradition et dans les saintes Ecritures. La Bible parle de l'enfer au moins soixante-dix fois. « Dans le feu éternel », telle est la sentence du jugement (Matth., xxv, 41), et trois fois de suite on lit : « Où le feu ne s'éteint jamais et où le ver rongeur ne meurt point. » (Marc, ix, 43.)

3. Qu'est-ce donc que l'enfer? L'homme est destiné par Dieu à jouir d'une joie sans fin. Qu'arrive-t-il si

l'homme s'écarte volontairement de cette destinée voulue par Dieu? si, par une coupable illusion, il croit savoir mieux que Dieu où il doit chercher sa satisfaction? si, par une opposition librement voulue aux desseins de Dieu, il s'adresse aux créatures pour satisfaire en elles ses penchants désordonnés, et s'il donne la préférence à la créature sur le Créateur? Si l'homme se maintient dans la voie droite, son avenir sera la joie et toute joie ; si l'homme, par une présomption coupable, abandonne cette voie, il perdra tout, Dieu d'abord et la joie éternelle, et un tourment indescriptible torturera tout son être.

L'homme perd Dieu. Librement il s'est privé de sa destinée, il a renoncé à Dieu. Dieu est infini et l'homme est pour Dieu ; il ressemble à une sertissure qui ne ne peut recevoir qu'un joyau inestimable. Les hommes ont faim de Dieu; mais parce que Dieu est un bien infini, cette faim est une peine infmie.

Déjà la faim corporelle, la mort causée par la faim, sont un tourment terrible ; combien horrible ne sera pas la faim de l'âme !

Tant que l'àme est unie au corps et forme avec lui le composé humain, le désir qu'elle a de Dieu ne se fait jamais sentir dans toute sa force, parce que l'homme est entouré d'une foule de satisfactions et de distractions temporelles ; ce désir ici-bas se trahit surtout en ce que l'homme n'est jamais satisfait de ce qu'il trouve sur terre. .Mais qu'arrivera-t-il, lorsque, dans l'autre vie, l'âme sera délivrée de tout ce qui est terrestre ? Là ce désir se révélera dans sa prodigieuse infinité. Autant Dieu est grand, autant ce tourment sera immense.

4. A la peine du dam s'ajoutent encore d'autres tourments. Car l'homme s'est détourné de Dieu ens'adressant

à quelque créature, pour y trouver, par un mépris positif de Dieu, son plaisir et sa joie.

La simple raison comprend l'existence d'une telle peine: mais comme la révélation chrétienne met dans tout son jour cette vérité! La Bible parle d'un lieu de tourments, d'une prison obscure, où les damnés hurlent de douleur et grincent des dents. Elle parle d'un étang de soufre, d'un désert effrayant, d'une caverne de dragons.

En lisant ces passages, il faut nous rappeler que Dieu ne ment pas, qu'il n'exagère pas : que Dieu, qui est l'amour, ne prend aucun plaisir à nous tourmenter par de vaines frayeurs ; que lorsque Dieu parle à l'homme, il lui fait connaître la vérité en termes humains.

Les expressions de la Bible sont, sous plus d'un rapport, symboliques et nous ne devons point les prendre à la lettre. Mais ces images et ces comparaisons nous offrent ce que l'homme peut se représenter de plus effrayant, pour nous rendre parfaitement claire cette vérité que l'enfer est certainement le lieu des tourments. Combien horrible doit être la réalité, si déjà les images sont si effrayantes !

Nous lisons si souvent le mot « feu » dans les saintes Écritures, qu'il ne peut être question ici d'une façon de parler purement symbolique. Il n'est pas besoin de songer au feu terrestre de la nature et de la chimie ; mais c'est un feu véritable et réel qui torturera éternellement le pécheur dans tout son être.

Éternellement ! L'éternité est ce qui fait de l'enfer, l'enfer. Nul espoir que les tourments aient jamais un terme ! Imaginez les périodes des temps les plus étendues 1 et lorsqu'elles seront écoulées, l'éternité recommencera de nouveau sans être jamais diminuée.

=,. Dieu nous invite à nous pénétrer, pour notre bien, de la réalité de l'enfer éternel, non pas que nous devions avoir toujours cette pensée dans notre esprit, comme pensée dominante, mais pour qu"à l'heure delà tentation, de l'obscurcissement, de la lutte, nous soyons puissamment intimidés, pour qu'à l'heure où l'on réclame beaucoup de nous, nous soyons efficacement soutenus.

Il y a des heures difficiles où les motifs supérieurs ne font aucune impression sur notre esprit enlacé par des charmes terrestres. C'est alors que la vive pensée des tourments éternels doit s'opposer aux fascinations de la chair.

Pour nous aider à comprendre la pensée des tourments sans fin et leur durée, songeons à ce que nous souffrons nous-mêmes, à ce que nous voyons dans les autres, dans les malades, les blessés, les malheureux, à ce que nous avons lu dans les livres. L'enfer ne serait-il que tel ou tel de ces tourments, mais d'une durée éternelle, combien effrayant ne serait-il pas! Mais, en outre, toute irouffrance terrestre n'est qu'une infime gouttelette du tourment de l'enfer.

A l'exemple de la sainte Ecriture, revêtons d'images sensibles une vérité si importante pour nous. Les images menteuses amènent si souvent l'homme à des turpitudes : pourquoi n'emploierions-nous pas des images conformes à la réalité, pour nous fortifier contre les charmes du péché?

Images pour les yeux : le feu et les fiammes, des hommes torturés par le feu. des apparitions effroyables de toutes sortes.

Images pour l'oreille : des lamentations et des hurlements de douleur et de désespoir, des plaintes désolées sur un grand malheur, des imprécations et des malédic-

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tions, le dédain insultant et le sarcasme des esprits mauvais.

Images pour le sens du toucher : douleur produite par le feu, plaies causées par le feu, tortures des sens de toutes sortes.

Pour les autres sens et les autres facultés : les choses les plus répugnantes que l'on puisse se représenter ; ensevelissement éternel, bannissement éternel, monotonie éternelle. Pas d'évasion possible, pas de fuite ! Ni fin, ni espoir, ni consolation, ni amour!

Et, en tout cela, l'homme ne doit s'en prendre qu'à luimême. Tout crie à l'infortuné : « Tu pouvais, mais tu n'as pas voulu. » Le clair souvenir de la réalité du passé le contraint d'avouer : Grand Dieu, ce n'est pas vous qui m'avez damné; non, c'est moi qui me suis perdu ; comme il m'eût été facile de me sauver! mais je n'ai pas voulu: il est maintenant trop tard. Cette conscience de la réalité le ronge éternellement, c'est le ver qui ne meurt pas.

C'est folie de fermer les yeux devant cet abîme, pour y tomber d'autant plus sûrement. Une dure vérité vaut mieux qu'un aveuglement trompeur.

6. La célèbre parabole de Lazare et du riche débauché met parfaitement en lumière la vérité qui nous occupe. (Luc, XVI, 19-31.) Lazare mène une vie agréable à Dieu dans la plus amèrc pauvreté, et il obtient la félicité éternelle. L'orgueilleux débauché est damné. Son sort est la conséquence de la justice et de son libre choix. 11 est enseveli dans la douleur, il est complètement et éternellement séparé de Dieu, fin dernière de son existence.

Sa suprême prière est repoussée, parce qu'elle est inutile et superflue. Les vivants ont assez de témoignages imposants, ils doivent les croire ; sans le bon vouloir qui fait

accepter la vérité, même une apparition de l'autre monde ne leur sert de rien. Le Christ est venu pour témoigner de l'enfer et pour nous en délivrer.

Vous pouvez éviter l'enfer; il suffit de vouloir l'éviter.

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