CHAPITRE V
I . La science est la connaissance ou l'explication des phénomènes et des choses par leurs principes. Si tous les hommes recherchaient la science comme elle doit l'être, toutes les sciences s'harmoniseraient en une science unique. Mais un grand nombre ne se proposent point l'examen de la vérité : ils obéissent à la concupiscence des yeux, à la concupiscence de la chair, à l'orgueil de la vie.
« Il n'est que trop vrai », remarque Leibnitz, « les hommes instruits ne sont pas toujours éclairés de la véritable lumière. » A côté de la science véritable et précieuse, il y a donc une science fausse, moins estimable. La science ! pour l'un, c'est une déesse immortelle ; pour l'autre, c'est, qu'on nous pardonne l'expression, une vache à lait.
L'homme raisonnable veut être éclairé sur lui-même, sur le but de sa vie, sur son passé, sur son avenir; il le veut pour lui-même, et non pour le plaisir de penser qu'il y a une science de ces choses; il a le droit de faire peu de cas d'une science qui ne va point à expliquer et à améliorer les conditions de la vie.
2. Lu science est un bien, mais elle n'est pas le bien suprême. On parle de la « liberté », de 1' « indépendance de la science ». C'est justice : la science, en effet, doit être libre de toute influence illégitime. Toutefois, elle ne peut revendiquer une liberté absolue. Elle a une limite essentielle, sous peine de n'être plus que mensonge et illusion. Cette limite est la vérité. La science qui ne se préoccupe pas de la vérité est un principe de désordre et de malheur. Il y a des vérités inébranlables : pour la science elles doivent être sacrées. Qui cherche la science ne doit point vouloir ébranler la vérité.
Les dogmes de l'Eglise catholique sont aussi immuables que les principes d'Euclide en géométrie : ni ces dogmes ni ces principes ne sont un obstacle au progrès de la civilisation.
La science, remarque un auteur contemporain, est une esclave; on l'achète, on la vend; elle doit se plier à toutes les exigences d'un maître puissant, au prix même de sa dignité. La vérité, au contraire, est une reine avec laquelle on ne peut plaisanter : on n'en trafique point, elle ne diminue rien de ses prétentions; il f^iut se soumettre à elle sans restriction.
On nous renvoie aux résultats de la philosophie moderne. Que sont-ils? Ce qu'ils étaient, il y a cent ans et plus. L'un nous dit, pour parler avec les deux illustres poètes (dans les Xéuies) : « Comme, après tout, il y a des êtres, il y a aussi l'Etre des êtres, et dans cet Etre des êtres nous sommes plongés. — C'est précisément le le contraire », reprend- le second ; « il n'y a d'autre être que moi : en dehors de moi, tout n'est que bulle d'air, qui sort du fond de moi-même. » Le troisième : « J'admets deux choses : le monde et l'àme, qui ne savent rien l'un de l'autre, et cependant l'un et l'autre ont le même
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sens. » Le quatrième : « De l'être je ne sais rien; je ne sais rien de l'âme; ils m'apparaissent seulement; il faut cependant qu'ils soient mieux qu'une apparence. » Le cinquième : « Je suis moi et je me pose moi-même; et si je me pose moi-même comme non posé, je pose en outre un non-moi. » Le sixième : « 11 y a du moins représentation, par conséquent une chose représentée, et enfin une chose représentant; et, avec la représentation, cela fait trois. »
3. II n"est pas étonnant qu'une telle science, malgré tout ce qu'elle a d'inintelligible, trouve de nombreux admirateurs. Les plus niaises sornettes peuvent prendre un air scientifique à force d'obscurité. On admire ce qu'on ne comprend pas, pourvu qu'on n'ait pas à contrarier ses passions. Demandez à une foule de gens pourquoi ils admirent; ils sont incapables d'en donner la raison.
La vraie science est accessible, mais seulement à celui qui aime la vérité. Mille espions guettent tes traces, ô vérité ; et de ton pas léger tu glisses au milieu d'eux.
Aspirez à la vraie science, mais gardez-vous de compter trop sur vos forces. Votre science sera toujours imparfaite. Bien peu savent combien il faut savoir pour savoir combien on sait peu de choses. Et encore, le peu de science que vous possédez, vous le devez à Dieu plus qu'à vous-même. Souvent une sorte d'intuition, un tact naturel, vont au vrai plus facilement que la réflexion ; souvent l'erreur commence avec l'examen lui-même. Et votre faculté de réfléchir, les objets de votre réflexion ne sont-ils pas des choses que vous devez à Dieu, et non point à vous-même?
Dans l'Église catholique, la vraie science a toujours
été regardée comme l'un des biens naturels les plus précieux.
Aujourd'hui plus que jamais, il est nécessaire d'opposer la vraie science à la fausse science. Ce qui fait le danger de la lutte actuelle, c'est que l'esprit de ténèbres s'est emparé de la science naturelle et qu'il fait de la création tout entière, avec sa beauté et sa magnificence, une arme contre le Créateur.