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CHAPITRE VI

INDIFFERENTISME

I . Il y a des gens qui se tiennent pour cultivés, parce qu'ils sont indifférents à toute vérité : les satisfactions sensibles leur suffisent.

Qu'est-ce que la vérité ? Une chose est vraie en tant qu'elle est en rapport avec la connaissance intellectuelle, c'est-à-dire en tant qu'elle est connue par son principe et qu'elle est conforme à son principe, La connaissance humaine est vraie en tant qu'elle est conforme à son objet.

Selon sa nature, l'homme n'a d'autre ressource que sa raison. Et la raison doit, naturellement, non point produire la vérité comme une chose dépendante 4e cette raison, mais saisir le vrai comme une chose indépendante de la raison, afin de se subordonner à la vérité.

Pour nous, le domaine de la vérité n'est autre que le domaine de la réalité en tant qu'il s'offre à notre entendement et que notre entendement s'y applique.

L'esprit humain aime à saisir, dans toute son étendue, la réalité sensible ; mais un instinct plus noble le contraint de se placer au-dessus des phénomènes, non point pour rêver, mais pour connaître ce qui est.

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D'où vient cette chose? où va-t-elle? — Avec cette double question qu'il a toujours sur les lèvres, l'homme veut savoir d'où viennent toutes choses, pour connaître leurs raisons suprêmes, et où vont toutes choses, pour savoir leur fin dernière. Voilà le grand point d'interrogation de la vérité. A l'égard de cette vérité, l'homme qui réfléchit ne peut rester indifférent ; car elle doit déterminer, conformément à la véritable condition des choses, la tendance fondamentale de l'existence humaine.

L'homme esclave d'une folle présomption peut demeurer indifférent à l'égard de la vérité et faire servir l'apparence de la vérité à dissimuler les convoitises de son orgueil.

Cicéron l'a dit : « La plupart des hommes se laissent guider dans leurs jugements par l'amour ou la haine, par la sympathie ou l'antipathie, par l'espérance ou la crainte ou par quelque autre passion : le petit nombre seulement jugent d'après la vérité et le droit. » Voilà pourtant ce qu'il faudrait.

L'indifférence n'est permise que lorsqu'il s'agit de choses sans importance, de choses entre lesquelles aucune ne mérite une préférence. Mais la vérité est d'une souveraine importance : la vérité est une; la vérité l'emporte sur toutes les erreurs. Comment dès lors rester dans l'indifférence à son égard?

2. L'indifférentisme, c'est-à-dire le dédain de la vérité, est le point de rencontre des erreurs modernes. La recherche de la vérité n'est plus aujourd'hui qu'un moyen de satisfaire l'orgueil, la vanité, la cupidité. On ne croit à la réalité des choses qu'autant qu'elles peuvent servir à contenter les passions. C'est folie, dit-on, de se préoccuper autrement de la vérité et de la réalité.

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On renonce à la vérité, ou bien sous prétexte qu'il n'y a rien en dehors de la matière (matérialisme), ou bien que notre connaissance est limitée au domaine des choses sensibles (positivisme) ou qu'il est aussi bon, aussi divin de s'égarer dans l'erreur que de découvrir la vérité (panthéisme). Et cependant chacun revendique pour soi la vérité, chacun prône sa conception particulière de la vie et traite d'erreurs les doctrines en opposition avec la sienne. Ainsi le monde moderne est un mensonge. Pauvres feux follets nés des miasmes de passions coupables !

Par une loi de sa nature, tout homme cherche la vérité, tout homme a faim de la vérité. Pour un esprit réfléchi, cette poursuite de la vérité n'est point le plaisir de chercher : c'est un devoir austère, parce que la vérité est l'élément indispensable à la vie, tandis que le mensonge est poison et mort. L'homme à qui il est indifférent que ses convictions reposent ou non sur la vérité est plus insensé que le sauvage des forêts qui croit rassasier sa faim en mangeant de la boue.

Je travaille pour vivre; je ne vis pas pour vivre, mais pour connaître ma fin véritable, pour la vouloir, pour l'atteindre. Avant tout, je dois m'intéresser à la vérité : c'est à quoi l'homme est destiné, c'est à quoi il doit tendre par la maîtrise de soi-même.

II faut que l'homme ait la volonté de découvrir la vérité, il faut qu'il se soumette à la vérité une fois reconnue, en proclamant sa propre dépendance : l'homme est essentiellement dépendant. En se soumettant à la vérité, il s'affranchit. 11 est responsable de sa bonne volonté dans la recherche de la vérité. Malheur à celui dont les œuvres sont mauvaises et qui, dès lors, préfère les ténèbres à la lumière!

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3. Renoncer au culte de la vérité pour le fétichisme de prétendues « convictions », qu'on se forme à son gré, quelle funeste illusion! Tout désordre repose sur un sophisme. Il n'est pas d'empoisonneur, d'assassin, de révolutionnaire, qui n'agisse sous l'impulsion d'une «conviction personnelle».

Les temps où la liberté de penser se tenait dans ses limites légitimes ne sont plus. La libre-pensée moderne proclame cette règle : « Pensez ce que vous voulez; mais malheur à vous si vous pensez autrement que moi ! » Aujourd'hui, chacun sacrifie la vérité à sa personnalité, et c'est le cas de répéter le mot de Cicéron aux épicuriens : « Vous lisez ce qui vous flatte, ce qui sert vos intérêts; le reste, vous le condamnez sans le connaître. » L'homme se fait Dieu; orgueilleux adorateur de soi-même, il mesure la vérité d'après les intérêts de son orgueil et de sa sensualité.

L'homme n'est pas Dieu; il n'est pas non plus une brute sans autres règles que des impressions sensibles et des instincts matériels. Sans doute, l'homme est un animal et il porte en lui des convoitises animales ; mais il a sur la brute une incomparable supériorité.

La brute est tout entière à la jouissance sensible, à l'existence matérielle, à l'utilité animale. Ce qui donne à l'homme sa valeur, ce n'est point la matière : c'est l'esprit.

Parmi les traits qui distinguent l'homme de l'animal, signalons les idées abstraites, le langage, les notions générales et — ce qui en est le résultat — cet empire sur la nature qui se révèle par le progrès de l'industrie, par la variété et la multiplicité des arts; signalons encore la règle qui permet à l'homme de juger du vrai, du bien, du beau, du juste, de la sagesse, de la moralité des actes; le libre

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arbitre, l'aspiration essentiellement humaine aux choses d'en haut, aspiration que toute satisfaction animale, si raffinée qu'elle soit, est impuissante à contenter; la conscience, le sentiment de sa responsabilité devant Dieu.

Faites de l'homme l'animal le plus parfait, vous le rendrez parfaitement malheureux. L'homme doit vouloir être plus qu'un animal. Il doit, cheminant dans les sentiers de cette vie, lever les yeux vers l'astre de l'éternelle Vérité : sans quoi il retombe au-dessous de l'animal. La brute peut vivre en brute; l'homme doit vivre en homme. Dès lors l'homme ne peut être indifférent à l'égard de la vérité.

4. Il n'est pas donné à l'homme de pouvoir connaître parfaitement toute la vérité. S'il n'est pas une simple brute, il est encore moins un dieu. C'est ce que prouvent la dépendance où il est de son existence, la misère de sa nature, les erreurs de ses aspirations, les limites de ses connaissances. Il y a pour l'esprit du penseur bien des mystères dans le domaine du naturel, comme dans celui du surnaturel. Nous pouvons pénétrer quelques points; la plupart des choses nous demeurent cachées. Plus la science humaine progresse, et plus nombreuses naissent les obscurités dans cette sphère ainsi agrandie. Mais parce que l'homme ignore beaucoup de choses, ce n'est pas une raison pour lui de mépriser le peu qu'il est en son pouvoir et de son devoir de connaître.

Pour l'animal, la vérité est une nuit profonde; pour l'ange, elle est le plein midi; pour l'esprit humain, elle est le crépuscule, elle est le reflet sur les choses créées du Soleil éternel. La tâche de la vie de l'homme est qu'il se prépare, par le bon emploi des biens terrestres, à jouir de la source de la vérité. Dès lors, comment l'homme pourrait-il être indifférent à l'égard de la vérité?

INDIFFHRENTISME

L'esprit de l'homme est limité; par suite, dans toutes les questions, il ne peut qu'imparfaitement connaître le vrai. Tant qu'il vivra, il doit, s'il veut avoir le vrai complet, s'en rapporter aux connaissances d'autrui. Par sa constitution, l'homme dépend non seulement des forces de la nature qui lui sont extérieures, mais aussi d'une autorité étrangère. Celui qui voudrait en tout s'en rapporter à sa seule intelligence serait un fou ; il ne saurait vivre. Celui-là seul qui aime la vérité et qui est lui-même véridique, c'est-à-dire qui, dans son for intérieur et devant les autres, s'en tient à la vérité sans respect humain, celui-là seul trouvera la vérité qui lui est avantageuse.

Le manque de véracité est une note caractéristique des hommes aux idées terrestres. Et c'est pourquoi l'Apôtre nous fait cette recommandation : « N'usez point de mensonge les uns envers les autres. »

Nous pouvons, sans qu'il y ait de notre faute, tomber dans une erreur partielle. La pleine possession de la vérité, qu'une aimable Providence accorde aux humains et qui est la voie ordinaire du salut, peut être refusée à quelques individus sans pour cela qu'ils soient coupables. Mais cette Providence accorde à toute âme de bonne volonté, par une voie extraordinaire, la mesure de lumière et de grâce qui lui est nécessaire pour échapper à la damnation éternelle. Il n'en reste pas moins constant que la possession de toute la vérité destinée à l'humanité est un bonheur. Celui qui est dans l'erreur, même innocemment, mérite la compassion qui est due à tout homme qui erre. L'homme ne peut donc être indifférent à l'égard de la vérité.

L'indifférentisme est un crime contre nature; il exige de la raison qu'elle accepte toutes les contradictions comme des choses au fond parfaitement conciliables, il exige de

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Tamour que l'homme a pour lui-même qu'il affronte, impassiblement et sans y penser, la plus effrayante des alternatives, celle qui inévitablement se présentera bientôt à l'heure de la mort.

Vivre dans l'esprit de l'Eglise catholique est le plus sûr préservatif contre le poison de l'indifférentisme.

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