LA LIBRE-PENSEE
I . Il y a des hommes qui s'intéressent à la vérité comme à un passe-temps. Ils partent de cette hypothèse qu'il n'y a pas de vérité ou, du moins, que l'homme ne peut pas y atteindre. Bien qu'ils tiennent pour impossible l'acquisition de cette vérité, ils voient, dans la recherche qu'on en fait, la plus grande sagesse. L'homme pourrait à son gré et à sa commodité se former ses convictions; il pourrait se les représenter comme étant la vérité, bien qu'il sache qu'il n'y a pas de vérité connaissable. Être convaincu de quelque chose d'une manière quelconque, c'est ce qu'il nous faut; peu importe ce dont on est convaincu, que ce soit de la vérité ou de l'erreur.
La libre-pensée des siècles antérieurs nous fait comprendre ce point de vue par une parabole. Il y avait un homme qui possédait un anneau précieux. Mais comme il avait trois fils et qu'il voulait laisser à chacun d'eux l'anneau en héritage, il en fit faire deux faux qui ressemblaient au vrai à s'y tromper. Chacun des trois fils était convaincu qu'il possédait l'anneau authentique. Qu'importait? Tous trois étaient satisfaits. La possession du véritable anneau ne servait de rien. Seule la conviction subjective avait de l'importance.
38 r*' SEMAINE. — 1. l'amour DE LA VÉRITÉ
Et ainsi en doit-il être de la vraie et de la fausse religion. Toutes les religions, même les plus opposées, peuvent satisfoire l'homme: la possession de la vérité ne sert de rien à la religion qui la possède.
2. Un pareil scepticisme est indigne de l'homme ; il est le fils du mensonge et le père de l'hypocrisie. Il est faux que la vérité et l'erreur soient d'égale valeur.
Cette doctrine fait le malheur de l'homme. Celui-ci ne peut trouver son bonheur que dans le domaine de la vérité et de la réalité objectives ; il doit par des efforts loyaux s'efforcer de les connaître. Jamais un fantôme de vérité ne peut remplacer la vérité vraie. Seule la vérité vraie peut nous rendre libres, de telle sorte que nous ne vivions esclaves ni du travail ni du plaisir. L'erreur est sans consistance, elle est changeante, elle folâtre çà et là, elle se déplace continuellement à volonté. Mais la vérité se tient ferme, ferme comme un canon, de telle sorte qu'on peut la pointer de tous les côtés et que partout elle peut frapper l'erreur.
Rien n'est plus faux et au fond plus désespérant que la phrase tant admirée de Lessing, que la recherche constante de la vérité est préférable à sa possession. Dès lors on pourrait raisonnablement dire qu'une soif continuelle et un froid perpétuel sont plus bienfaisants que la découverte d'une source rafraîchissante ou que tout rayon de soleil vivifiant.
Le sceptique ne reconnaît pas de loi morale éternelle. 11 serait pourtant étrange que toute la nature et tous les astres obéissent à une loi éternelle et qu'il existât un petit animal, haut de cinq pieds, qui, en dépit de cette loi, pût toujours agir selon son bon plaisir et satisfaire uniquement ses seuls caprices.