CHAPITRE IX
I. Ma conscience et mes sens me font connaître l'existence du monde et m'indiquent ma propre existence. Cette connaissance est hors de doute.
D'où vient mon moi? D'où vient toute la nature? D'où est-ce que je viens? Suis-je la cause de mon existence?
D'où vient la loi lumineuse qui règle mon entendement? D'où vient l'ordre impérieux auquel je me sens soumis dans mes désirs? D'où vient cette harmonie régulière des instincts qui attendent de moi d'être guidés selon la loi morale?
D'où vient la merveilleuse disposition de mon organisme, qu'aucun esprit humain n'a pu encore saisir?
D'où vient ma conscience? Ses lois sacrées, inviolables, échappent à mon entendement, mais non pas à mon autorité maîtresse. Nulle 'volonté humaine n'a pu l'enchaîner, car bien souvent elle se roidit contre les liens et doit les porter à contre-cœur.
D'où vient le monde entier avec ses transformations, ses modifications, ses développements? Tout homme se développe, l'animal se développe, la plante se développe, le système des planètes et celui des étoiles se dévelop-
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pcnt. Tout ce qui se développe, ainsi que l'enseigne la science, a un commencement. Croire qu'un tel développement pourrait exister de toute éternité est une sottise. Qui à l'origine a fait le monde? A cette question, il n'y a qu'une réponse, une seule : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. »
2. Déjà le seul fait de la croyance de tous les peuples, si dissemblables par ailleurs, à l'existence d'un Etre infini, souverain de tout, nous indique que cette croyance est basée sur la nature raisonnable de l'homme. Dans ce monde, toutes les choses sont finies, fortuites, elles pourraient ou ne pas être ou être tout autrement; elles sont déterminées par une autre à être, et à être telles qu'elles sont. On appelle cette « autre » la « cause » qui également suppose une autre cause. Mais toute la série des causes finies suppose une autre cause première infinie; autrement l'effet serait plus que la cause. Il y a donc ainsi une cause « première » qui a le principe de son existence non dans une autre, mais en elle-même.
Toutes les choses du monde sont, dans les modifications qu'elles subissent, dépendantes d'influences étrangères. D'où il suit qu'il existe un être qui est cause première de la modification, et qui lui-même n'est pas soumis au changement.
Cela s'applique très excellemment à l'objet de l'intelligence et de la volonté humaines. Le bien et le vrai, qui sont l'aliment de notre esprit, ne peuvent pas être rangés au nombre des choses contingentes. Et cependant, ils doivent avoir leur cause dans quelque chose de réel. Ils n'ont pas cette cause dans mon intelligence, car le bien et le vrai existeraient, quand bien même mon intelligence n'existerait pas. Ils n'ont pas davantage leur cause
suprême dans les choses fortuites et changeantes du monde. En effet, ils s'offrent à moi comme éternels, immuables. Ils doivent donc avoir leur cause suprême dans une réalité éternelle, immuable.
Outre ce monde changeant, il doit y en avoir un réel, sur lequel repose tout ce qui est vrai, tout ce qui est bon. Et ce monde réel doit être éternel et immuable. Tout le vrai et le bien que nous connaissons contient en même temps les lois essentielles de tout ce qui est changeant. Ainsi donc tout dans ce monde doit dépendre de cet être. Cet être réel qui, immuable et indépendant en lui-même, influe sur tout et domine tout par la force de la vérité et de la bonté, nous l'appelons Dieu. C'est là aussi la preuve la plus stricte et la plus scientifique de l'existence d'un Dieu.
3. L'existence de Dieu est de plus prouvée par les dispositions pleines de convenance de la nature : « Dieu ne s'est pas laissé sans témoignage, il a répandu des bienfaits du haut du ciel, il a donné la pluie et les saisons fécondes et il a rempli nos cœurs de nourriture et de joie. » (Actes, xiv, 16.) « Interrogez seulement les animaux, et ils vous enseigneront, et les oiseaux du ciel, et ils vous indiqueront; parlez à la terre, et elle vous répondra, et les poissons de la mer vous raconteront que la main de Dieu a fait tout cela. » (Job, xii, 7-9.)
Toutes les forces de la nature agissent avec régularité ; toutes les espèces d'êtres sont dans des individus sans nombre ordonnées, par leur existence et leur activité, pour un résultat déterminé, et dans ces individualités régnent l'ordre et la convenance. Toutes les choses, ainsi que les hommes, sont, à des points de vue divers, soumises aux fins déterminées de la nature. De plus, il' existe
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entre les êtres innombrables et si différents un enchaînement aux anneaux innombrables, un ordre qui embrasse l'univers entier. Mais là où l'ordre et la convenance agissent avec régularité, là aussi l'ordre et la convenance sont dans la cause première.
Le « hasard » est une excuse de l'ignorance. Et il ne saurait jamais y avoir une création là où, même durant des périodes infinies, régnent des forces brutes, sans raison et sans but. Le « hasard » est et demeure le dieu des fous.
Où il y a un but, il y a aussi une cause première qui assigne ce but. Mais assigner un but et tendre vers un but ne peut être à l'origine que le fait d'un être doué d'intelligence et de volonté. L'univers est ainsi l'œuvre d'un être gouvernant toutes choses avec sagesse ; on appelle cet être : Dieu.
4. La loi morale, telle qu'elle se révèle à l'inteUigence de l'homme sous la forme de la conscience, mérite une particulière attention. Elle est non seulement une idée reconnue, elle est un commandement, une loi, à l'observation sacrée de laquelle l'homme, doué d'une volonté libre, se sent obligé. Elle est le fait le plus évident de notre conscience. La conscience est l'expression d'une volonté supérieure, à laquelle l'homme se sent soumis, sans restriction et en toute circonstance. 11 n'y a pas de puissance au monde, pas d'effort, pas d'habitude, capables d'étouffer la voix de la conscience. La conscience est établie dans la nature de l'homme. C'est celui qui a créé l'homme qui lui a donné la conscience.
Il y a dans la nature humaine un instinct impérieux vers la félicité, vers le bien infini. Or, il est dans la nature des choses, qu'en règle, tout instinct soit satisfait.
Ainsi donc il doit exister un bien infini qui puisse rendre les hommes heureux.
5. Une autre preuve de l'existence de Dieu, c'est la nécessité de croire en Dieu. L'erreur ne peut être une nécessité que réclame la conservation de la race humaine. Or la conviction, basée sur la réalité, de l'existence de Dieu est une nécessité pour la conservation de l'homme et de la société humaine; donc cette conviction n'est pas une erreur.
On reconnaît le grain de semence à ses fruits. Quels sont les fruits que produit la croyance en Dieu ? Quels sont les fruits de la négation de Dieu ?
De l'idée qu'il n'y a pas de Dieu découle l'idée de notre propre indépendance, et de l'idée de notre indépendance naît toute malice. Sans la connaissance de Dieu, la société humaine serait un ramassis de sots orgueilleux et de jouisseurs raffinés, que la crainte du knout ne saurait empêcher de s'entredéchirer.
Aussi Platon disait-il déjà : « Supprimer la religion, c'est supprimer le fondement de toute société humaine. » Et Plutarque : « Il est plus aisé de bâtir une ville en l'air que de fonder une société humaine sans la croyance à des forces surnaturelles. » Frédéric II de Prusse disait : « La foule est une canaille avec qui je ne voudrais rien avoir à faire sans Dieu. » Cela doit s'entendre, non seulement de la « foule » mais plus encore des « classes élevées », cela doit s'entendre de l'humanité entière.
Lorsqu'un savant, dans l'éclat de la science, déclare : « Il n'y a pas de Dieu », celui qui est haut placé l'entend et dit : « Il n'y a pas de justice. » L'homme d'affaires l'entend et dit : « Il n'y a pas de raison d'être honnête. » Le voleur et l'assassin l'entendent et disent : « Tout
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remords est une folie. » Le jeune homme agité par la passion l'entend et dit : « \) n'y a pas de vertu. » Le travailleur accablé l'entend et dit : « A quoi bon la patience et le travail ? » Le sujet l'entend et ne sait plus pourquoi il obéirait au gouvernement.
Un homme d'État a dit avec raison : « Lorsque cette doctrine : « Il n'y a pas de Dieu », descend jusqu'à la foule, que la misère prédispose à la révolte et à toute sorte de convoitises, l'axiome se transforme en blasphèmes, la révolution matérielle éclate, le sang coule dans les rues, et à travers \e fracas des canons, on entend ces effroyables paroles vociférées par la populace : « Plus de Dieu! plus « de vie future, plus de ciel! La science a prouvé que tout « cela est un rêve, un mensonge. Nous n'en voulons « plus. Ce que nous souhaitons, c'est l'enfer, c'est le « néant, mais avec tous les plaisirs qui les précèdent. » Qu'a fait la foule? Elle a simplement tiré les conséquences des prémisses posées par le professeur incroyimt, que l'État solde peut-être. On menacera sans doute du canon les écoliers trop dociles, le maître de ces écoliers sera protégé et récompensé par l'État.
6. Dieu est donc celui de qui provient tout ce que je suis et tout ce que j'ai, je suis la propriété de Dieu. Mon existence est-elle sans but ? Suis-je un jouet du hasard et du caprice?
Dieu n'a pas pu, lorsqu'il a créé le monde, agir sans but; agir sans but, c'est agir en fou. Dieu devait, lorsqu'il a créé le monde, se considérer lui-même, en tant qu'il est la vérité, le droit, l'ordre. Par lui-même il est tout ; le reste n'est rien par soi-même. Il devait donc tout créer pour sa gloire. Tout vient de Dieu et tout est pour Dieu, chaque chose à sa manière. L'homme aussi, la plus noble
créature de Dieu dans ce monde visible, y est pour glorifier Dieu en tantqu'liomme. L'iiomme glorifie Dieu comme créature par son existence; comme homme, par sa conduite envers Dieu: comme iiomme de bien, s'il remplit, dans une soumission volontaire à Dieu, la volonté de Dieu.
Nos temps renferment beaucoup de bien, mais aussi beaucoup de mal. Le pire des maux est de mésestimer Dieu et de s'efforcer de se passer de Dieu.
Parmi les plus grands bienfaits dont nous sommes redevables à l'Église catholique, il faut compter celui-ci : que cette Église nous garantit la vive conviction de l'existence de Dieu.