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CHAPITRE II

I . Les rigueurs de l'existence humaine ont toujours été un problème ; l'intelligence du penseur n'a pu l'éclairer que très faiblement ; le cœur de l'homme n'a pu que difficilement s'en accommoder. La révélation divine est venue nous donner une solution et un secours.

« Je pensais pénétrer ce mystère, dit un sage de l'Ancien Testament (Ps. lxxii, i6), mais cela était trop difficile jusqu'à ce que j'entre dans le sanctuaire de Dieu. » Le but de la création n'est pas le bien-être complet de la créature, mais la reconnaissance du pouvoir souverain de Dieu ; en cette vie passagère, l'homme doit se préparer des joies pour le monde de l'au-delà qui dure éternellement.

« Mes pieds ont presque chancelé ; mes pas se sont presque égarés, parce que je me suis indigné contre les méchants, en voyant la paix des pécheurs. Comment est-il possible que Dieu connaisse, et le Très-Haut a-t-il véritablement la connaissance? Et j'ai dit : C'est donc inutilement que j'ai travaillé à purifier mon cœur et que j'ai été affligé durant tout le jour.

« Si je disais : Je parlerai ainsi, j'ai reconnu ne pouvoir

le faire sans condamner toute la société des enfants d'Israël. Je pensais pénétrer ce mystère. Le souvenir de Dieu m'a fait comprendre quelle était leur fin. Seigneur, vous réduirez au néant quelque jour la splendeur enviée des méchants. Comment pouvais-je être si terrestre et si charnel en présence de Dieu ! Non, rien ne doit me séparer de vous, ô mon Dieu. Vous me tenez par la main, vous me dirigez selon votre volonté et vous me comblez de gloire. Car qu'y a-t-il pour moi dans le ciel et quedésiré-je sur la terre, sinon vous? Ma chair et mon cœur ont été dans la défaillance, ô Dieu qui êtes le Dieu de mon cœur et mon partage pour toute l'éternité.

« Mais il est bon pour moi de demeurer attaché à Dieu et de mettre mon espérance en celui qui est Seigneur et Dieu. » (Ps. lxxii.) Jamais l'homme n'est plus à même de glorifier Dieu par sa libre soumission à sa très sainte volonté que lorsqu'il souffre avec humilité et patience. Dire dans la souffrance : Dieu soit loué ! est plus méritoire que mille actions de grâces lorsque tout va bien.

2. C'est ainsi qu'on se consolait dans l'Ancien Testament. Dès lors se prépare la solution chrétienne du problème de la souffrance. Déjà le protoévangile (Gen., III, 15) nous annonce que le fils de la femme, qui doit vaincre la puissance du mal, sera accablé d'une douleur amère. A travers toutes les prophéties se prolonge cette prévision de la souffrance et du sang. Le Fils du Roi et de Dieu marchera dans les voies du mépris et des douleurs ; ses paroles de consolation s'adressent surtout à ceux qui sont fatigués et accablés. Le Seigneura lui-même, à plusieurs reprises et en termes exprès, prédit ses souffrances.

« La souffrance, dit de nos jours un historien de

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l'Église, la souffrance introduite dans l'économie chrétienne du salut,, la souffrance transformée en instrument de victoire sur le péché, la souffrance devenue une manifestation de la charité et de la miséricorde divines ; la souffrance expiant les fautes d'autrui parce qu'elle est endurée librement par l'innocence ; la souffrance infiniment élevée en valeur et en efficacité par la divinité de la victime ; la souffrance devenue le stimulant le plus efficace sur la voie du salut (Hebr., xii, lo), un moyen de grâce (i Petr., i, 20), le témoignage de l'amour divin (Hebr., xii, 5), un procédé de régénération et de formation morales (Rom., y, }; 2 Cor., xii, 7), un élément essentiel de cette œuvre créatrice du Messie d'où doivent sortir le royaume de Dieu, la complète adoption divine, Téternelle joie sans douleur et la gloire (Joan., xvi, 21) : telles sont les premières clartés qui, du haut de la croix, et suivant la conception chrétienne du monde et delà vie, éclairent les sombres abîmes de la souffrance. »

Le christianisme nous donne la conviction que la souffrance imposée par Dieu a une haute signification.

3. Si vous voulez cueillir de belles roses, ne craignez pas la piqûre des épines.

Les étoiles sont toujours dans le ciel, mais vous ne les apercevez que lorsqu'il fait nuit. Lorsque la souffrance étend un voile obscur sur la vie, l'homme cherche et aperçoit les étoiles éternelles. Le bonheur est si rarement véritable, et cependant il vous éblouit ; la douleur seule vous donne droit à la vie.

Le penchant immodéré pour le plaisir aenûmté le mal; il faut donc que la douleur soit le médecin. En ce monde on peut tout supporter sans dommage, sauf un bonheur ininterrompu.

C'est seulement quand la souffrance a labouré et entr'ouvert la terre du cœur, que la semence d'en haut peut y prendre racine.

Le malheur nous préserve de bien des maux que nous aurait causés un bonheur sans nuages. C'est assez fréquemment la voie que prend le bonheur pour arriver jusqu'à nous : et souvent aussi le malheur sert à nous faire comprendre que le bonheur est un bienfait de Dieu. Vous comprenez mieux la valeur d'une chose quand vous l'avez perdue. Les peines d'ici-bas seules nous apprennent à estimer les biens de cette vie par reconnaissance envers celui qui nous les donne pour nous attirer à lui. Tout d'abord le malheur a trois buts : punir, corriger, affermir dans la soumission à Dieu.

Un mal que nous endurons sans qu'il y ait de notre faute, est souvent une compensation pour quelque bien dont nous avons joui sans le mériter.

Sans la souffrance, toute notre bonté reste en fleur ; seule la souffrance la mûrit, la fait fructifier et transforme l'apparence en réalité.

Dieu agit parfois avec nous comme un père avec ses enfants : il parle d'abord, puis il adresse une douce remontrance et finalement il châtie.

Souvent Dieu permet que les souffrances nous torturent parce que cela est nécessaire à la santé de notre âme ; en le faisant, ses sentiments sont ceux d'une tendre mère qui livre son enûint aux mains du chirurgien.

Dieu ne prend point plaisir à faire souffrir ses créatures. Mais il ne peut admettre à la participation de ses bienfaits spirituels et surnaturels une créature égoïste et avide de jouissances.

Il faut que la misérable hutte de l'égoïsme soit détruite pour que le temple de la vertu puisse s'élever dans l'âme.

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La croix et les souffrances sont les moyens à employer, et c'est la nature qui doit payer les frais.

11 est à plaindre, celui dont les péchés ne sont point châtiés en cette vie. Si vous êtes visité par l'épreuve, gardez-vous de dire que Dieu ne vous aime pas.

Alors même que Dieu vous châtie, il est plein de miséricorde pour vous. Le nombre et la rigueur des coups sont la mesure de l'amour avec lequel il frappe.

4. Le Christ a pleinement résolu le problème de la souffrance (i Cor., II, 2) en élevant la souffrance au-dessus de la nature, en lui donnant une portée surnaturelle. Poussé par son amour infini pour son Père et pour nous, il a, dans sa pleine liberté, choisi la coupe la plus amère de la souffrance : il a voulu ainsi, en se soumettant à la lutte et en portant la victoire dans la défaite, glorifier son Père céleste, nous délivrer du péché et nous danner la force d'atteindre à l'amour surnaturel de Dieu.

La communauté de nature avec le Christ nous fait participer à ses souffrances et nous rend conformes à sa mort (Philipp., m, 10). La vie des chrétiens abonde en épreuves. 11 est vrai, bien des sources de souffrances sont fermées par la lutte contre le péché et les passions, par l'austérité et la sobriété de la vie chrétienne. Mais la fidélité chrétienne, les aspirations à la vertu, l'opposition constante à la vie du monde, ne sont-elles pas de nouvelles sources de souffrances? L'apôtre Paul nous dit que le chrétien meurt chaque jour (i Cor., xv, 31), qu'il porte dans son corps la mort du Christ (2 Cor., iv, 10). Et il s'en réjouit. La passion du Christ ne nous révèle-t-elle point que les privilégiés de Dieu, précisément parce qu'ils sont les privilégiés de Dieu, sont le plus durement frappés ? C'est par la souffrance que le chrétien entre inti-

mement en communion de vie avec le Christ, qu'il ne fait qu'un avec lui (Rom., viii, 17), afin que les chrétiens appartiennent au Christ comme les membres à la tête. La souffrance prend ainsi pour le chrétien une importance telle qu'on ne peut en concevoir une plus grande.

Nous comprenons que des âmes éclairées demandent constamment au Seigneur la croix et la souffrance ; qu'elles voient dans la douleur, dans la persécution, dans la calomnie, les plus grandes preuves d'amour de la Divinité. Les épîtres des Apôtres sont remplies de ces sentiments élevés. Sans doute on y trouve aussi les gémissements et la tristesse. Ce n'est pas seulement dans l'âme des Apôtres, mais chez le Sauveur lui-même que la souffrance s'est fait sentir avec toutes ses conséquences. Le cœur du chrétien, malgré le poids qui l'oppresse, se relève aussitôt dans une sainte résignation à Dieu : « Seigneur, non point ma volonté, mais la vôtre. » Et alors c'est la joie, la joie surabondante (2 Cor., i, 5 ; iv, 16; vu, 4; Rom,, VIII, 35 ; i Thess., v, 16, seq).

Le chrétien ordinaire lui-même est préservé de la tentation de se laisser accabler par le désespoir, aux heures amères de la souffrance ; il est préservé de la folle tentation de s'étourdir et d'oublier sa souffrance par une coupable légèreté ou par un faux stoïcisme. On se soumet volontairement au fardeau de la souffrance ; on se soumet au glaive qui blesse, avec la conviction que, dirigé par la main d'un médecin sage et bon, il tranchera dans le vif, il est vrai, mais uniquement pour mieux guérir.

5. Pour les chrétiens, les souffrances sont une école, et même la meilleure école. Boëce disait : « Dieu et ma prison m'ont fait ce que je suis. » Les vertus qui croissent dans la prospérité sont, la plupart du temps, faibles

et languissantes ; celles qui croissent sous le souffle de la douleur sont toujours fortes et durables.

Le forgeron met d'abord le fer au feu, ensuite il le martelle afin de l'assouplir et d'en faire une œuvre d'art. L'Artiste divin fait passer au creuset de la tribulation les âmes qu'il veut sanctifier, et, sous les coups de la souffrance, il les façonne à son gré. Votre devoir est de vous courber sous la main puissante de Dieu (i Petr., v, 6).

Dieu nous envoie des épreuves dans la mesure où elles nous sont utiles. Le harpiste ne tend pas trop les cordes afin qu'elles ne se brisent pas : il ne les détend pas trop pour que l'harmonie ne soit pas détruite. Dieu fait de même. 11 ne met l'âme ni dans une affliction trop grande ni dans un allégement constant.

« Dieu sait et Dieu m'aime. » Lorsqu'on se sent aimé avec tendresse, on est à peine touché par les douleurs de la terre ; l'amour a la puissance de rafraîchir sa propre ardeur, et le « malheur » n'habite pas dans un cœur qui est aimé.

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