CHAPITRE IV
LA SAINTE CENE
I. La veille de sa douloureuse passion, le Seigneur institua un mystère particulier, destiné à traduire aussi parfaitement que possible les rapports les plus intimes du chrétien avec le Christ.
Bien à l'avance, le Seigneur avait annoncé cette institution, en disant qu'il se donnerait lui-même à toutes les âmes comme principe de vie, comme « pain de vie », et que cette action intérieure de la grâce se produirait sous les apparences sacramentelles d'une nourriture. Le Seigneur avait attaché une particulière importance à la foi, c'est-àdire à la complète soumission de l'intelligence à la parole divine.
« Travaillez pour avoir, non la nourriture qui périt, mais celle qui demeure pour la vie éternelle, et que le Fils de l'homme vous donnera, parce que c'est en lui que Dieu le Père a imprimé son sceau. Ils lui dirent donc : « Que ferons-nous pour faire des œuvres de Dieu ? » Jésus leur répondit : « L'œuvre de Dieu est que vous croyiez en celui qu'il a envoyé. »
« lis lui dirent : « Quel miracle donc faites-vous, afin qu'en le voyant, nous croyions en vous ? Quelle œuvre faites-vous? Nos pères ont mangé la manne dans le
désert, selon qu'il est écrit : Il leur a donné à manger le pain du ciel. »
« Jésus leur répondit : « En vérité, en vérité, je vous le dis : Moïse ne vous a point donné le pain du ciel, mais c'est mon Père qui vous donne le véritable pain du ciel. Car le pain de Dieu est celui qui est descendu du ciel et qui donne la vie au monde. »
« Ils lui dirent donc : « Seigneur, donnez-nous toujours de ce pain î » Jésus leur dit : « Je suis le pain de vie ; celui qui vient à moi n"aura point faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif. Mais, je vous l'ai déjà dit, vous m'avez vu, et vous ne me croyez point. Tous ceux que mon Père me donne viendront à moi, et je ne rejetterai point celui qui vient à moi. Car je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais pour faire la volonté de celui qui m'a envoyé. Or, la volonté de mon Père, qui m'a envoyé, est que je ne perde aucun de tous ceux qu'il m'a donnés, mais que je les ressuscite tous au dernier jour. La volonté de mon Père, qui m'a envoyé, est que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle : et je le ressusciterai au dernier jour. »
« Les Juifs murmuraient donc contre lui, parce qu'il avait dit : « Je suis le pain vivant, qui suis descendu du ciel », et ils disaient : « N'est-ce pas là Jésus, le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère? Comment donc celui-ci dit-il : Je suis descendu du ciel? »
« Jésus leur répondit : « Ne murmurez point entre vous ! Personne ne peut venir à moi si mon Père, qui m'a envoyé, ne l'attire ; et je le ressusciterai au dernier jour. 11 est écrit dans les Prophètes : Ils seront tous enseignés de Dieu. Quiconque a écouté le Père et a voulu apprendre, celui-là vient à moi. Ce n'est pas qu'aucun
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homme ait vu le Père, si ce n'est celui qui est de Dieu : celui-là a vu le Père. En vérité je vous le dis, celui qui croit en moi a la vie éternelle.
« Jt^ suis le pain de vie. Vos pères ont mangé la manne dans le désert, et ils sont morts. Voici le pain qui est descendu du ciel, afin que celui qui en mange ne meure point. Je suis le pain vivant qui suis descendu du ciel. Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. Et le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde.
« Les Juifs donc disputaient entre eux, en disant :« Comment celui-ci peut-il nous donner sa chair à manger ? » Jésus leur dit : « En vérité, en vérité je vous le dis : Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est véritablement une nourriture, et mon sang est véritablement un breuvage. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui. Comme mon Père, qui m'a envoyé, est vivant, et que je vis par mon Père, de même celui qui me mange vivra aussi .par moi. C'est ici le pain qui est descendu du ciel, non comme la manne que vos pères ont mangée, et ils n'en sont pas moins morts. Celui qui mange ce pain vivra éternellement. » Ce fut en enseignant dans la synagogue deCapharnaùm qu'il dit ces choses.
« Plusieurs donc de ses disciples, l'ayant entendu, dirent : « Ce discours est dur; qui pourra l'écouter? »
« Mais Jésus, connaissant en lui-même que ses disciples murmuraient sur ce sujet, leur dit : « Cela vous scandalise-t-il ? Que sera-ce donc si vous voyez le Fils de l'homme monter où il était auparavant ? C'est l'esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je
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VOUS ai dites sont esprit et vie. Mais il y en a quelquesuns d'entre vous qui ne croient pas. » Car Jésus savait dès le commencement qui étaient ceux qui ne croyaient point, et qui était celui qui le trahirait. Et il disait : « C'est pourquoi je vous ai dit : Personne ne peut venir à moi, s'il ne lui est donné par mon Père. »
« Dès lors plusieurs de ses disciples se retirèrent de sa suite, et ils n'allaient plus avec lui. Jésus dit donc aux douze : « Et vous, ne voulez-vous point vous éloigner? » Simon-Pierre lui répondit : « A qui irions-nous, Seigneur? Vous avez les paroles de la vie éternelle, et nous avons cru, et nous avons connu que vous êtes le Christ, le le Fils de Dieu! » (Joan., vi, 27-70).
2. Le Christ n'entendait pas parler d'une « chair » dans le sens matériel. Il parlait d'une chair spiritualisée, glorifiée, d'une forme d'existence plus élevée,, spirituelle, comme celle qui appartient au corps du Christ dans l'Eucharistie.
Ce que le Seigneur avait annoncé, il l'accomplit la veille ■de sa passion. « Tandis qu'ils étaient à table, Jésus prit du pain, le bénit, le rompit et le donna à ses disciples, en leur disant : « Prenez et mangez, ceci est mon corps, «qui est donné pour vous. Faites ceci en mémoire de moi. » De même, il prit la coupe après le repas, rendit grâces et la leur donna en disant : « Buvez-en tous, car c'est mon « sang, le sang de la nouvelle alliance, qui sera répandu « pour vous et pour un grand nombre, pour la rémission « des péchés. Faites ceci, toutes les fois que vous boirez, « en mémoire de moi. » (Matth., xxvi, 26; Marc, xiv, 22; Luc, XXII, 19.)
Depuis lors, la chrétienté a toujours eu la ferme conviction que ces paroles, telles qu'on les lit dans l'Ecriture,
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exprimaient la vérité, dans le sens que l'a voulu le Christ. Aujourd'hui, en dehors de l'Eglise catholique, on a dépouillé ces paroles de leur sens, pour les interpréter des façons les plus diverses.
L'apôtre saint Paul voyait dans l'Eucharistie la vraie réception du corps et du sang du Christ. C'est pourquoi il écrit : « Quiconque mange ce pain ou boit le calice du Seigneur indignement est coupable du corps et du sang du Seigneur. Que l'homme donc s'éprouve et qu'alors il mange de ce pain et qu'il boive de ce calice ; car celui qui mange ou boit indignement, mange et boit sa propre condamnation, ne faisant pas le discernement du corps du Seigneur. » (i Cor., xi, 27-29.)
La parole de l'Ecriture est vraie. « On ne doit point y toucher. » Inutile d'ergoter. Ce que l'Ecriture enseigne, la tradition chrétienne le confirme de la façon la plus formelle. Pour n'accepter point l'enseignement de l'Eglise, il ne faut pas seulement accuser la sainte Ecriture de mensonge, il faut déchirer les livres des Pères et les liturgies apostoliques, anéantir tous les témoignages historiques sur la vie des premiers chrétiens et de l'Eglise primitive; il faut supprimer les oratoires des catacombes, les églises et les cathédrales des temps postérieurs, Car tous ces monuments historiques attestent la vérité de l'enseignement de l'Ecriture. L'Eglise voit dans ce mystère la source de sa vie : le révoquer en doute, c'est biffer d'un trait toute l'histoire du christianisme.
3. Le Christ a trouvé, pour demeurer parmi nous, un mode de présence, qui dépasse toute intelligence humaine.
Mais le chrétien qui réfléchit peut se demander, du moins, pour quelles raisons la Sagesse divine a établi une telle institution.
Pourquoi la présence du Christ parmi nous ? Le Ciirist a été pour nous durant sa vie « un père et une mère », il n'a pas voulu nous laisser orphelins (Joan., xiv, i8). Il a voulu demeurer avec ceux qu'il aimait. Dieu nous avait été rendu présent dans le Christ, cette présence ne devait pas nous être retirée.
Cependant pourquoi le voile du mystère ? La présence du Christ devait être pour nous un exercice continuel de notre foi. La foi consiste à s'appuyer sur Dieu, à s'abandonner à Dieu. Comme l'enfant croit à ses parents, ainsi l'homme doit se soumettre à l'autorité de Dieu.
Cette soumission est mise en pratique, elle se fortifie par l'adoration du très saint Sacrement de l'autel. Lorsque le chrétien s'agenouille à la sainte messe, lorsqu'il frappe dévotement sa poitrine ou s'avance les mains jointes à la table de communion, il dit en quelque sorte : « Grand Dieu, je ne m'en rapporte plus à mes sens, mais à ta parole ; je suis convaincu que ta toute-puissance a uni à l'apparence du pain la présence du Christ, l'Homme-Dieu, parce que tu l'as dit. Je ne vois pas le comment, mais j'ai confiance en toi. Celui qui a donné ses lois à la nature peut aussi enfreindre ces lois exceptionnellement et les faire servir à des fins dignes de lui. C"est là ma conviction; je la confesserai devant le monde entier. »
Mais pourquoi cette apparence si peu imposante ? On peut faire la même question à propos de la crèche de Bethléem, à propos du Calvaire. Le Christ a voulu nous en imposer par son humilité, par son anéantissement. L'autel est la continuation de cet abaissement. Quel enseignement, quelle confusion pour nous!
Mais pourquoi la forme du sacrifice? Le sacrifice est l'idée fondamentale, la pensée dominante de tout le christianisme. Le christianisme se résume en un mot : Dieu
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s'est donné à nous. Dieu s'est donné à nous sur la croix, il se donnera à nous dans le ciel. Dans l'obscurité de la foi qui doit nous conduire de la croix au ciel, Dieu se donne à moi dans la sainte communion.
Dans son amour, Dieu se sacrifie pour nous; par amour pour Dieu, nous devons nous offrir à lui en sacrifice.
Le Christ met continuellement sous nos yeux le fond et le résumé du christianisme, en perpétuant sur l'autel le sacrifice de la croix, afin que nous comprenions cette leçon et que notre cœur soit pénétré de l'esprit d'amour et de sacrifice, qui nous préparera à notre éternelle union avec Dieu.
Mais pourquoi sous la forme d'un aliment? L'économie du salut que nous possédons dans le christianisme, nous la devons à l'amour incompréhensible de Dieu ; si le Dieu infini semble se mettre aux ordres des misérables enfants des hommes, on dirait que la chose principale, c'est nous, qu'il n'est, lui, que l'accessoire, de même que la nourriture est pour celui qui la prend.
En instituant la sainte Eucharistie, le Christ se proposait de se donner pour nous, de se soumettre entièrement à nous. Dans l'éternité Dieu se mettra entièrement à notre service (Luc, xii, 37) et nous trouverons notre bonheur, ou plutôt le bonheur divin, dans la plus intime union avec la Divinité (2 Petr., i, 4).
Voilà pourquoi le Christ a voulu établir une union sans cesse renouvelée de son être avec notre âme. C'est le don de la grâce par le sacrement de l'autel. Comme tous les sacrements, celui-ci a également son signe extérieur qui doit symboliser l'effet de la grâce produit par le sacrement. Ici, c'est la présence et la réception du Christ sous l'apparence d'une nourriture corporelle. Le Christ ne pouvait donc choisir de signe sacramentel plus compréhen-
sible et plus significatif que celui qu'il a choisi dans la dernière Cène.
C'est en même temps un mémorial du don que le Christ nous a fait de lui-même sur la croix, et tout ensemble un gage du don que Dieu nous fera de lui dans l'éternité.
Le Christ est le divin pêcheur des âmes ; mais s'il veut nous attirer à lui, ce n'est point pour son profit, c'est pour notre salut. II a donc tressé un filet, il l'a fixé à la croix dans le temps et à son trône dans l'éternité. Il n'a point employé des fils d'or et d'argent; il s'est lui-même rapproché de chacun de nous pour nous prendre et nous attirer à lui (i Petr., i, 18).
Quelle douce consolation pour le chrétien de penser que Jésus descend pour ainsi dire de la croix, afin d'entrer en relation personnelle avec lui et de lui dire : « J"ai pensé à toi, mon enfant; j'ai versé mon sang pour toi; je t'ai aimé; je connais tes souffrances et tes luttes; je veux te rendre heureux. »
Telle est la signification du très saint mystère de l'autel.