‹ La philosophie chrétienne de la vieChapitre 270 sur 344 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

I . Le Christ n'a pas seulement souffert dans son corps sacré : les douleurs qu'il dut ressentir comme homme dans les humiliations et les outrages pénétrèrent plus profondément encore dans son âme.

L'homme trouve encore un adoucissement à ses peines, à ses travaux, à ses souffrances, si ces peines ont un résultat palpable, si elles sont accompagnées de gloire et d'honneur. Cette consolation a manqué au Christ Notre- Seigneur.

Jamais ses travaux et ses fatigues ne parurent avoir une compensation dans un succès consolant. 11 eut pour tout partage des injures, des calomnies, des interprétations défavorables. S'il prêche, on dit qu'il n'a pas étudié (Joan., vu, 15); s'il répand des bienfaits sur le peuple, on prétend qu'il veut le séduire (Joan., vu, 12); s'il accepte l'invitation de hauts personnages, on le traite de débauché (Matth., xi, 19); s'il opère des miracles, on dit que c'est par la puissance de Satan (Marc, m, 22; Luc, xi, 15); s'il se déclare le Fils de Dieu, on l'accuse de blasphémer Dieu (Joan., x, 36). Partout on l'épie avec des idées préconçues, par un sentiment de haine (Matth., xii, 2; Luc, XI, 16; XIV, i); les injures les plus infamantes lui sont infligées (Joan., vu, 20: viii, 48).

On ne lui épargne aucune sorte de calomnie (Joan., vii^ 12). Plus il se sacrifie pour le bien du peuple, et plus la haine et l'animosité grandissent; à plusieurs reprises oa attente à sa vie.

De quelles railleries et de quel mépris le Seigneur n'est-il pas abreuvé aux heures douloureuses de sa passion ! Et cela de la part de toutes les classes de la société (Matth., XXVII, 39; Marc, xv, 31; Luc, xxiii, }'y). On le raille comme prophète (Matth., xxvi, 68), comme Fils de Dieu (Matth., xxvii. 43), comme thaumaturge (Luc, xxiii, 33), comme Messie (Marc, xv, }2) ; on raille sa confiance en Dieu (Matth., xxvii, 43).

2. Le Christ était un homme comme nous; il ressentait les injures comme nous les ressentons. Faites un retour sur vous-même pour mieux comprendre les souffrances du Christ. Seul, celui qui souffre lui-même comprend les souffrances du Seigneur.

Peut-être, parfois, ne vous a-t-on point témoigné l'estime qui vous était due; on vous a négligé, on vous a abandonné, et vous l'avez senti vivement. Que n'a pas dû ressentir le Christ, lui l'Homme-Dieu, lui le Sage et le Juste par excellence, lorsqu'il a été abandonné, reniée trahi par les siens ?

Peut-être, parfois, on vous a blâmé à tort, on vous a soupçonné, on vous a tenu pour pire que vous n'êtes, on a porté de faux jugements sur vous : et vous en avez souffert. Quelle dut être la souffrance du Christ lorsque, étant le juste et le Saint par excellence, il fut enchaîné comme un malfaiteur, comme un voleur, traîné d'un tribunal à un autre, traité comme un criminel par ses juges !

Peut-être, parfois, ne vous a-t-on pas suffisamment apprécié : l'on vous a offensé, et cela vous a été au cœur. Que

dut ressentir le Christ lorsqu'il fut souffleté, meurtri à coups de poing, lorsqu'on lui cracha au visage, et que ces outrages venaient de ceux qu'il avait comblés de bienfaits !

Peut-être, parfois, pour vous abaisser, a-t-on usé de procédés égoïstes : et vous en avez souffert. Que ressentit le Christ lorsqu'il fut, pour de misérables vues politiques, renvoyé de Pilate à Hérode!

Vous êtes profondément peiné quand vous croyez remarquer qu'on vous tient pour peu sage, qu'on ne vous accorde aucune confiance, qu'on vous traite comme un homme borné. Que ressentit le Christ, lui, le Sage par excellence, lui, par qui tout a été fait, lorsque Hérode le revêtit devant sa cour de la robe des fous et le traita comme un insensé!

On vous a accusé parfois d'être méchant, d'être dur ; on ne vous a point traité selon votre rang, et vous en avez souffert. Que dut éprouver le Sauveur lorsqu'il fut flagellé de la manière la plus honteuse, comme un vil •esclave !

Vous êtes profondément blessé par une raillerie ou une plaisanterie; nul n'est insensible à la raillerie. Et le Christ, à qui le Père céleste a donné la royauté sur tous les peuples, dut endurer la raillerie; on l'a couronné d'épines, on a jeté sur ses épaules ensanglantées un lambeau de pourpre.

Parfois on vous a fait l'injustice de vous préférer quel- <jue autre, on vous a manqué d'égards; c'est bien peu de chose, et cependant vous avez eu de pénibles heures •d'angoisse. Que dut ressentir le Sauveur, lorsque lui, l'innocence même, fut mis en parallèle avec Barabbas et qu'on lui préféra un assassin !

Vous vous croyez mal vu, vous pensez que c'en est fait du bonheur de votre vie; peut-être n'est-ce là qu'une

imagination, mais la douleur n'en déchire pas moins votre âme! Que dut éprouver le Christ lorsqu'il fut condamné à la mort la plus ignominieuse !

Parfois je n'ai point rencontré les égards qui me sont dus; j'étais triste, et on ne m'a pas consolé; j'étais faible, et on exigeait de moi ce qui excédait mes forces ; j'étais malade, et on me traitait comme un homme bien portant; j'en ai souffert! Que dut donc éprouver le Christ, lorsque, à bout de forces, fatigué à la mort, on lui mit sans aucun égard l'arbre de la croix sur les épaules, et qu'on l'accabla de coups jusqu'au lieu du supplice. Et là, devant le peuple assemblé, on le crucifia entre deux scélérats.

Voici, ajoutées à tous les maux dont j'ai jamais souffert toutes les douleurs qui ont jamais blessé mon âme. Si je me tiens en esprit au pied du gibet du Calvaire, où est attaché mon Seigneur et Sauveur, que sont tous mes maux, que sont toutes mes douleurs ?

e dois cependant m'en servir comme d'un exemple pour ressentir ce que le Christ mourant sur la croix a ressenti.

3. Dans la méditation du Christ, vous trouverez la force d'être humble.

Tout reproche fait souffrir, l'innocent plus souvent encore que le coupable. Apprenez à accepter les reproches, à vous laisser dire la vérité, à ne pas vous plaindre quand la blessure est salutaire.

Lorsque les hommes vous affligent par la trahison et le mensonge, méditez pieusement ce que votre Seigneur a souffert.

Cela ne veut point dire qu'il f.mt tout endurer. Au soldat qui le maltraite, le Sauveur adresse une question qui

est un reproche (Joan., xviii, 23). Il est des cas où il est permis, où c'est un devoir de manifester sa souffrance.

Dans les contrariétés, nous sommes naturellement enclins à nous abandonner aux sentiments de la susceptibilité et de l'amertume. Comme il en va autrement du Christ! Une seule pensée dominait son cœur : la gloire de son Père céleste. La douleur qu'il éprouvait au milieu de tant d'offenses ne diminuait en rien son amour de Dieu et des hommes.

Tel qui se croit pieux conserve encore le désir de paraître quelque chose aux yeux du prochain et la crainte d'être méprisé et négligé.

Les saints avaient coutume de considérer dans le prochain le bien qu'il tenait de Dieu, et en eux-mêmes ce qui venait de leur propre fonds. Ils en arrivaient ainsi à se regarder comme les plus grands pécheurs (de même qu'un homme affligé estime facilement qu'il n'y a pas sur terre une douleur égale à la sienne). Dès lors, il ne leur était pas difficile de supporter avec un calme chrétien les calomnies et les offenses.

Combien sont dans l'erreur et pensent pouvoir posséder l'humilité chrétienne sans supporter l'humiliation! C'est vouloir arriver au but sans se soumettre aux fatigues de la route.

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