VIII NOTES BIOGRAPHIQUES
être compris et goûté, aujourd'hui surtout, que par un public restreint. ]| est cependant nombre de laïques cultivés qui sont à même d'apprécier les hauts problèmes philosophiques. Pour eux, le Père Pesch publia en allemand : Les Grands Problèmes de la Nature, Philosophie de la; Nature^ (1883-1884). Les deux volumes qui le composent ne sont pas une traduction pure et simple des Instituiiones Philosophice iiaturalis, Les doctrines sont les mêmes, mais le plan est tout autre. Le but est de tirer de l'étude scientifique du monde une preuve de l'existence de Dieu. Le succès ne se fit pas attendre ; en 1892, une deuxième édition était devenue nécessaire. Avons-nous besoin de remarquer que le succès et les louanges ne parvenaient pas à séduire le Père Pesch, homme d'humilité vraie et sincère? « Je sais bien, disait-il, que mes oeuvres ne satisfont point toutes les prétentions ; mais on ne doit pas être optimiste ; on doit pouvoir se contenter du bien, autrement on ne ferait absolument rien. D'ailleurs, nous avons la vérité de notre côté, et cela nous donne déj.'i un grand avantage. » Et il n'était pas rare de lui entendre dire : « Bah ! un livre... eh bien, qu'est-ce que c'est? Une pierre jetée dans l'eau. Elle décrit quelques cercles et tout redevient lisse et c'est tout : So ein Buch, nun was ist es ? Ein im Wasser geworfener Stein. Einige Kreise zieht er und dann ist ailes wieder glatt und still. »
A côté de ces travaux considérables prenaient place d'autres publications plus modestes. En 1881, à l'occasion du centenaire de la Critique de la raison pure de Kant, le Père Pesch extrayait des Stinimen une sirie d'articles sous le titre : Le phénomène du monde -.
Ces fortes études n'absorbaient pourtant point entièrement notre savant. En 1884, il avait été relevé de ses fonctions professorales. De temps à autre, il reprenait son ministère auprès des âmes et dirigeait des retraites de prêtres et de laïques de tout rang. Les uns et les autres appréciaient son zèle, mais ceux qui en retiraient le plus de fruits étaient toujours les esprits d'élite. 11 savait les enchaîner à sa parole, notamment dans les conférences publiques, où son talent d'orateur se déployait à l'aise et où vraiment il apparaissait comme un maître. Mais ces conférences n'étaient pas sans lui attirer des désagréments. En consciencieux apôtre, il méprisait les obstacles. Plusieurs fois il eut affaire à la police : on ne voyait pas, en effet, d'un bon œil, l'auteur des
!. «■ Die grossen Weltrathsel. Philosophie iler Natur. »
2. « Das Weltphaenomen, eine Erkenntnisslheoretische. Studie zur Sacularfeier von Kanfs Kritik der reincn Vernunft. »
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Lettres de Haniboiiis^. Il l'éprouva bien il Biclefcd, à Gelsenkiichcn, à Franckfort et à Liiren. Mais obligé de se taire ici, il apparaissait soudain ailleurs et prêchait comme si de rien n'était. Saint Paul avait agi de même.
Après ces succès, il revenait à ses chères études. Il multipliait sous le voile de l'anonyme des articles remarqués de polémique dans les diverses revues allemandes'. Nous ne rappellerons que celui qui parut en 1887, lors du centenaire de Luther, sous le titre : Krach von IViltemberg.
Comme pour se délasser, le Père Pcsch composa un livre de piété éminemment pratique, que nous avons déjà mentionné : La Vie religieuse-. En moins de vingt années, neuf éditions se succédèrent. Puis il se consacra avec amour, on peut le dire, à son dernier ouvrage, à celui dont nous présentons aujourd'hui au public la traduction ^.
Toute la sagesse humaine se résume en définitive en ce triple précepte : Connaître Dieu, connaître les autres, se connaître soi-même. Connaître Dieu, pour l'adorer et l'aimer j« connaître les autres, pour ne pas attendre d'eu.x plus qu'ils ne peuvent donner; se connaître soimême, pour se conduire et se traiter en conséquence. Les méditations les plus élevées et les plus fécondes d'une vie entière ne sauraient épuiser ce sujet. Le livre du Père Pesch n'en est que l'exposé. Nous osons pourtant dire que, considéré sous un autre point de vue, ce livre de notre jésuite est comme la quintessence de la philosophie humaine. Il suffira d'une lecture rapide et même très superficielle pour s'en convaincre et pour saisir la justesse de notre allégation.
Comme \a. Journée des malades de Henri Perreyve, comme la Bonne Soujffrance de Coppée, et comme bien d'autres livres d'entre les meilleurs, nous devons la Philosophie chrétienne, l'ouvrage de prédilection du Père Tilmann, aux « heures de maladie ».
Heures bénies et fécondes ! Les âmes chrétiennes sentent alors plus profondément l'inanité des choses passagères et caduques d'ici-bas ; elles comprennent mieux les attraits et les splendeurs des choses du ciel ; elles sont comme inclinées par une affection mieux entendue à
1. Citons seulement les Lettres de Hambourg, « Bricfe aus Hamburg », qui soulevèrent de véritables tempêtes. Nous venons d'y faire allusion.
2. Das rcligiœse Lebcii. Em Begleitbûchlein fiir die gebilJete Mœnnerwelt . Traduit en français sous ce titre : Le Guide de la vie du chrétien, — Société de Saint-Augustin, Desclée, de Brouwer et C", 1895.
3. Nous disons son dernier ouvrage, encore que les deu.\ derniers volumes des Institutioiies psychologicce n'aient paru qu'en 1897 et 1898.
X NOTES BIOGRAPHiaUES
communiquer aux autres âmes, à celles qui peinent et qui doutent, leurs expériences personnelles , elles voudraient les préserver des illusions mensongères, elles souhaiteraient les rendre heureuses sur cette terre, autant qu'il est possible, et les préparer aux joies sans fin de l'au-delà. Et lorsque la souffrance se tait pour quelques heures et leur laisse certains répits, elles essayent, selon leurs forces, de donner suite à leurs pensées et à leurs désirs; elles écrivent.
Le Père Tilmann Pesch a souffert, il a pensé, il a écrit.
Ceux qui parcourront ces pages s'apercevront bientôt qu'elles ont été pour la plupart vécues avant que d'être données aux lecteurs; de là le charme particulier qui s'en dégage.
Elles sont pour tous. Chacun, dans quelque situation physique ou morale qu'il se trouve, y pourra puiser une parole de consolation et de réconfort.
Nous pourrions, sans grande témérité, dire d'elles ce que nous lisons à propos des psaumes, dans un livre récent, érudit autant que pieux' : « Mon fils, étudie ce livre ; si tu pleures, il pleurera avec toi ; si tu es dans la joie, tu y trouveras des chants d'allégresse ; si tu te sens accablé sous le poids de tes péchés, il te donnera des termes pour exprimer ta douleur et ton repentir; si ton âme est dans le doute, si tu as senti le néant de toutes les choses humaines, il fera luire à tes yeux les espérances du ciel ; si tu as perdu ton père, ta mère, tes enfants, l'ami de ta jeunesse, la compagne de ton âge mûr, tu trouveras dans ces pages des paroles qui repondent à ta douleur ; si ton âme, en présence de Dieu, se sent comme une terre stérile où nulle prière ne peut gerrîier, ouvre encore ce livre, tu apprendras à prier. » La Philosophie chrétienne n'est-elle pas, en effet, comme un écho à peine affaibli de nos saints Livres, et en quelque sorte l'Evangile mis à la portée de notre siècle?
Pourtant, ces pages nous semblent viser surtout \ts jeunes, ceux qui, à la sortie du collège, vont s'engager dans la vie, pour y faire souvent un douloureux naufrage, parce qu'ils n'ont pas été suffisamment mis sur leurs gardes. Ce livre a la prétention justifiée de les prémunir contre les pièges tendus à leur intelligence et à leur cœur. I! leur donne, dans un style concis et plein de saveur, les raisons philosophiques et scientifiques de leurs croyances et leur permet ainsi de répondre victorieusement aux objections futiles ou niaises des sceptiques contemporains. Il leur rappelle que la vie de l'homme est quelque chose de plus qu'une
I. Le Livre de la Prière antique, par le R. P. Dom F. Cabrol, 1900. — Paris, Oudin. in-12.
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vie simplement animale, que l'homme possède une âme et des aspirations innées vers l'idéal et vers un au-delà ; et que, par conséquent, il ne saurait, sans déroger h sa dignité, s'abandonner aux instincts grossiers de la nature. 11 les convainc que leur négation des dogmes gênants de l'Eglise catholique n'est pas, comme ils essaient de se le persuader, la consécfuence de réflexions approfondies, mais bien le résultat direct, nécessaire et logique des accrocs qu'ils ont faits à la morale. 11 les invite aux envolées vers les hauteurs, aux enthousiasmes que toute âme de jeune homme devrait connaître, mai^qui semblent inconnus de notre siècle. Il voudrait les détacher de la médiocrité où toute la jeunesse contemporaine menace de vouloir vivre, et faire d'eux des houinies de caractère.
Nous souhaiterions voir ce livre devenir le livre de chevet de nos jeunes rhétoriciens et de nos jeunes philosophes. 11 le mérite. Les Allemands ont compris sa valeur, puisqu'après cinq ans seulement, il réclamera bientôt une cinquième édition.
11 est difficile de défmir d'un mot la luitiire de ce livre, à cause de sa complexité. C'est tout à la fois un abrégé de théologie dogmatique et morale, un précis de philosophie, une esquisse de la vie et des vertus chrétiennes, un recueil de pensées, et un livre de méditations pieuses. On croirait lire tour à tour les thèses profondes et les arguments serrés d'un traité scolastiquc, u(fe simple page de catéchisme, un chapitre de haute spiritualité, un passage de l'Imitation, des maximes de morale courante à la manière de La. Rochefoucauld ou de l'abbé Roux. Toutefois la complexité ne nuit pas à l'unité ; tout se mêle sans se heurter. Croyant, pieux, savant et observateur, l'auteur fond harmonieusement les aftlrmations de la foi. les élévations de la piété, les démonstrations de la raison et les données de l'expérience pratique.
La Philosophie de la vie est en réalité la Soiiinic où le chrétien peut trouver les enseignements, les conseils et les réconforts dont il a besoin aux différentes heures de son existence. Feuilletée à la hâte d'une main distraite, elle pourra sembler presque banale ; mais lue à loisir et par fragments, dans le calme de la méditation, elle découvrira les mérites de premier ordre qui ont fait son succès : une grande sûreté de doctrine, un savoir très étendu et une merveilleuse connaissance du cœur humain, au service d'une âme d'apôtre qui ne veut instruire les hommes que pour les rendre meilleurs et semblables à Jésus-Christ.
Le plan est emprunté aux Exercices de saint Ignace ; l'ouvrage se divise en quatre semaines.
La première semaine trace les grandes lignes du dogme (première