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LE CHRISTIANISME ET L'ORDRE SOCIAL

I . Le christianisme a contribué au bien-être temporel des hommes, en fondant l'ordre social sur les exigences de la nature humaine, en réglant les passions, en donnant l'éternité pour objet principal au désir de bonheur que nous éprouvons. Selon un mot de saint Augustin, cette société seule peut être heureuse, qui a pour reine la vérité, pour loi l'amour, pour but l'éternité.

L'ordre social repose sur la juste appréciation de la destinée de l'homme et de l'importance des choses d'ici-bas. « Qiiand la philosophie a déterminé le but de la vie, dit Cicéron, elle a tout déterminé... Lorsqu'on connaît la fin des choses, lorsqu'on sait où se trouvent le bien suprême et le pire des maux, alors on a trouvé le chemin de la vie et la règle de tous les devoirs. » {De finihus, v, 6.) Partout où l'influence du christianisme s'est étendue, cette connaissance fondamentale a pénétré avec elle.

L'ordre social veut l'équité des rapports entre supérieurs et inférieurs dans la famille, dans l'Etat et l'Eglise ; l'ordre social repose sur la propriété privée. Le christianisme a réglé toutes ces conditions. Le supérieur n'a pas seulement des droits : il a aussi des devoirs; et le sujet n'a pas seulement des devoirs : il a aussi des droits.

Le christianisme a rendu à la femme la place qui lui convient. L'éducation des enfants a repris toute son importance dans la société humaine. Le mariage est consolidé et sanctifié. Le droit de propriété n'est pas absolu ; chacun doit rendre compte de l'usage qu'il aura fait des biens terrestres à Dieu, qui en est le véritable propriétaire.

2. L'ordre social repose sur la liberté et la sujétion unies dans une juste proportion.

Le libéralisme réclame des libertés, comme si les libertés pouvaient seules maintenir dans l'ordre la société humaine. Au fond, les libéraux veulent la liberté pour eux-mêmes, et l'esclavage pour ceux qui ne partagent pas leurs opinions ; ils veulent pour eux les droits sans limites, ils laissent aux autres les devoirs.

L'ordre social repose sur l'empire que chaque individu a sur lui-même. La terre n'est pas encore le royaume du ciel où tous les désirs peuvent être satisfaits. Ceux qui abusent de l'ordre social établi ou qui le bouleversent, le font par égoïsme. Ceux qui trouvent injuste l'inégalité des classes visent toujours la classe qui est au-dessus de la leur.

L'ordre social suppose la vraie notion du travail, du plaisir, de la souffrance. Cette notion, le christianisme l'a donnée par ses dogmes, et il la maintient par son action sur les cœurs. Où disparaît le christianisme, disparaît aussi cette notion importante,

3. Seul le christianisme a pu apporter en ce monde la vertu du patriotisme. Le patriotisme le plus fidèle, le plus prêt aux sacrifices, se trouve chez les nations catholiques, l'histoire le démontre.

Pour que le patriotisme soit une vertu, il doit être subordonné à l'amour de la patrie céleste.

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Il y a aussi un patriotisme païen, un faux patriotisme. Un profond psychologue (P. A. -M. Weiss) dit à ce propos : « Le patriotisme est la vanité collective d'un peuple, son orgueil collectif, son mépris collectif des étrangers; bref, l'amour-propre concentré et la réunion de toutes les qualités mauvaises et déplaisantes, de tous les défauts sauvages et antisociaux qui fermentent dans l'univers. Ce patriotisme antichrétien devient l'enseigne du fanatisme de parti, le masque du fanatisme national. L'orgueil national et la haine des étrangers revendiquent pour eux seuls le nom de patriotisme, et traitent en ennemi de l'État quiconque ne pense pas comme eux. C'est une dégénérescence maladive, une grande tache dans la vie des peuples. »

Le christianisme préserve de cette maladie. Il nous place à un point de vue qui fait supporter et comprendre l'étranger et ses coutumes.

4. Le christianisme a consolidé les bases de l'ordre social en donnant comme idéal, au lieu de la richesse et de la cupidité, la pauvreté et le mépris du monde (Matth., v, 3); au lieu de l'égoïsme, l'amour de Dieu (Luc, x, 27); au lieu du mépris des petits et des pauvres, l'amour dévoué du prochain (Matth., v, 44; Marc, xii, 31 ; Joan., XV, 12), et en faisant du travail une obligation pour tous (i Thess., IV, 11; 2 Thess., m, 10).

Le christianisme a prouvé qu'il peut, par la force de ses principes, empêcher le pouvoir de l'État de dégénérer en despotisme, comme il peut sauvegarder la légitime indépendance de l'individu. Le christianisme, en effet, enseigne que l'homme est créé non pour cette terre, mais pour l'éternité ; qu'il existe dans l'humanité une loi naturelle, de laquelle toutes les lois humaines doivent tirer leur force impérative ; qu'indépendamment de l'État, il y a une

Église visible, fondée immédiatement par le Christ qu'elle représente.

5. De plus, le christianisme nous rappelle que tous les hommes sont unis dans le Christ. Distincts et séparés dans les sphères inférieures de la vie par des différences qui tiennent soit à la nationalité, soit aux conditions d'état, soit à des circonstances naturelles, nous sommes tous ramenés à l'unité la plus étroite par la vie surnaturelle dans le Christ. De cette intime union il résulte que l'humanité, reliée au Sauveur comme les membres à la tête, ne forme plus qu'une personnalité unique (Galat., m, 28 ; Ephes., II, 15), parce que le seul Christ vit et règne en tout chrétien (Col., m, 11).

Sans doute, les intérêts égoïstes et les passions grossières divisent encore, au sein du monde chrétien, les différentes parties de la société, et allument la discorde, l'inimitié et la guerre (Luc, xxi, 10). Inaccessible à ces tempêtes extérieures, l'Eglise, dans la sphère d'une vie bien supérieure, continue de proclamer, par la parole et par les faits, la loi céleste de la paix générale (Joan., xiv, 27), de l'unité et de l'égalité des droits pour tous les rachetés (Eph., iv, 3).

En vertu de l'économie du salut établie par Dieu (Eph., vi, 9 ; I Cor., IV, i), l'Eglise ne connaît d'autre différence et d'autre privilège parmi ses enfants que ceux qui proviennent de la supériorité de la vertu (i Cor., i, 26). Voilà pourquoi il en est tant parmi les plus pauvres et les plus humbles d'ici-bas dont les noms brillent, pour l'éternité, de la gloire des saints, alors que tant de personnages ou de familles, qui ont exercé la puissance, ont passé et n'ont recueilli que l'oubli.

Mais cette même loi de l'unité chrétienne punit aussi

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