‹ La philosophie chrétienne de la vieChapitre 45 sur 344 · LA VIE D ICI-BAS EST UNE F'BAUCHE II · texte numérisé non relu

LA VIE D ICI-BAS EST UNE F'BAUCHE II

par nos juges à courte vue ; ils ont subi la mort des déshonorés ; ils ont été marqués par la postérité de la flétrissure de l'infamie. Leurs calomniateurs et leurs persécuteurs ont vécu et sont morts dans les plus grands honneurs. Où serait le droit s'il n'y avait pas dans l'autre monde un ciel pour ces innocents injustement tourmentés et un enfer pour les tyrans voluptueux?

Avec raison le poète a dit : « Je vois le mérite réduit à la mendicité, et la nullité crasse nourrie dans les délices ; la fidélité la plus pure perfidement trompée ; les honneurs et l'or accordés aux polichinelles ; la chaste vertu pleurant sur le déshonneur ; la force rendue impuissante par la violence des petits ; l'art réduit à se taire sous le bâillon de la force brutale; la folie traduisant à son tribunal les nobles esprits ; la simplicité tournée en dérision comme une niaiserie ; les bons jetés en prison et les méchants devenus des geôliers. » Est-il possible qu'un Dieu dans le ciel soit à ce point indifférent au bien et au mal ?

Non ! n'y aurait-il, au lieu des milliers de vauriens, qu'un seul vaurien heureux, et au lieu des millions d'honnêtes gens, qu'un seul juste éprouvé par le malheur, l'existence d'un au-delà destiné à rétablir l'équilibre serait nécessairement prouvée.

4. La vie d'ici-bas est à tous points de vue quelque chose d'inachevé ; c'est un grand portail devant lequel nous stationnons ; c'est le commencement de quelque chose; une gare immense avec des rails qui s'entrecroisent et se prolongent à perte de vue; continuellement de nouveaux voyageurs prennent passage. Le but, la fin, l'arrivée, ne sont pas à la portée de nos regards. Toute la vie d'ici-bas est par sa nature un moyen d'arriver à quelque chose qu'il ne nous est pas donné d'atteindre

Il8 V'^ SEMAINE. I. L AMOUR DE LA VERITE

sur cette terre; c'est un voyage vers l'inconnu. Pauvres humains à courte vue, nous voyons les choses d'ici-bas et leurs multiples conditions à peu près comme l'animal souterrain, qui n'a pas d'organe pour voir la lumière du jour, soupçonne les admirables fibres de la racine d'un arbre puissa;it couronné d'ombrage, sans pouvoir se faire une idée de cet arbre.

Eh bien ! ce qui nous paraît incomplet et inachevé à cause du point de vue restreint oîi nous sommes, ne doitil pas avoir une conclusion ? N'y aura-t-il pas derrière le portail un intérieur qui corresponde à la splendide façade? Le « commencement » d'ici-bas ne doit-il pas être le commencement de « quelque chose »? La gare avec ses voies ferrées n'est-elle pas là pour nous conduire à un but réel, puisque, tant que nous sommes en gare, nous ne pouvons apercevoir le point d'arrivée? La nature a-t-elle voulu que des voyageurs s'embarquent continuellement dans la vie, afin de n'aboutir à rien, et toujours à rien? Nous qui, icibas, apercevons les racines d'un monde supérieur, nieronsnous ce monde supérieur, parce que tant que notre âme est liée à notre corps, nous n'avons pas les organes nécessaires pour le contempler?

On dira peut-être : le développement progressif de l'univers et de ses conditions amènera bien l'état définitif, correspondant au développement présent, et que le présent ne montre nulle part. Mais quel est donc l'état final où marche l'univers avec son développement grandiose? De même que le feu d'artifice le plus beau meurt et tombe en cendres, de même toute l'évolution du monde d'ici-bas conduit, par une nécessité physique, vers une fin qui n'est que décomposition, cendre, anéantissement du monde. Et cet avenir, cette solution serait le but attendu, le terme suprême de l'évolution du monde !

Page 1