LA LUTTE FOUR L EXISTENCE
drait encore avouer avec Gœthe : « J'étais comme un rat empoisonné qui court de ci de là, se jetant sur tout ce qu'il trouve, sans pouvoir éteindre le feu dévorant dont il est consumé. » Ce poète, si favorisé des biens de ce monde, disait dans sa vieillesse que « sa vie avait été le continuel supplice d'un homme condamné à rouler une pierre qui retombe toujours; et qu'en soixante-quinze ans il n'avait pas eu un mois de véritable bonheur ».
2. Comment en serait-il autrement? Les biens, qui sont l'objet de la lutte pour l'existence, ne peuvent satisfaire l'homme tout entier. Et quand ils auraient cette vertu, ne sont-ils pas fugitifs? C'est une fuite continuelle : à peine ai-je conscience d'une chose, que cette chose n'est déjà plus.
La gloire du monde s'évanouit rapidement. Où sont les puissants, les riches, les savants, qui ont rempli le monde de leur renommée, mais qui n'ont rien fait de véritablement grand, de vraiment méritoire? D'autres ont pris leur place; ils sont oubliés. Et leur âme, où est-elle? De quoi leur servent maintenant ces brillantes apparences? «Que me sert maintenant d'avoir été tout ? » disait Sévère en mourant. Ne songer qu'aux choses de la terre, c'est gravir la verte montagne de la vie pour mourir sur un sommet désert et glacé.
Aussi la poursuite effrénée, insatiable, des biens de ce monde, n'a-t-elle jamais encore fait le bonheur de personne.
Attendrai-je du succès dans la lutte pour l'existence un bonheur qui jusqu'ici a été refusé à tous mes semblables?
^. La lutte pour l'existence est une nécessité; mais elle ne vaut point la peine qu'on y consacre la vie tout entière.
10 r'' SEMAINE. 1. L AMOUR DE LA VERITE
« Dans l'homme, dit un incrédule contemporain, la nature n'a pas seulement voulu s'élever, elle veut sortir d'elle-même. L'homme ne doit donc pas être simplement un animal : il doit être quelque chose de plus et de meilleur. La preuve qu'il le doit, c'est qu'il le peut. Les aspirations, les jouissances sensibles, ont déjà leur plein développement et leur satisfaction dans le règne animal: ce n'est point pour elles que l'homme existe, pas plus, d'ailleurs, qu'en général un être n'existe pour une fin déjà réalisée à un degré inférieur de la vie, mais pour une fin qui doit trouver en lui sa réalisation. Par conséquent, il faut que l'homme pénètre et domine l'animalité par l'élément supérieur qui a été déposé en lui, par les facultés qui le distinguent de l'animal. L'impitoyable lutte pour l'existence est suffisamment développée dans le règne animal. L'homme ne peut s'y soustraire entièrement, en tant qu'il fait partie de cette nature inférieure; mais cette lutte, il doit, en raison de ses facultés supérieures, la rendre plus noble et plus douce à l'égard de ses semblables. La nature sauvage, emportée, doit arriver dans l'humanité à la paix et au repos: l'humanité doit être le placidnm caput que le Neptune du poète élève au-dessus des flots en courroux pour apaiser leur furie. » (F. Strauss, Der alie und der neiie Glaithe, 9e édit., p. 163.)
Donc, sursiwi corda ! Il ne faut pas qu'une chose à laquelle nous attachons du prix traîne à terre; le cœur de l'homme ne doit pas rester dans la poussière.
Comment s'élever à ces hauteurs? Rien de plus facile : en cherchant une vie au-dessus de la vie.
L'histoire l'atteste : ce n'est que dans les maximes du véritable christianisme que l'homme a trouvé la force de régler et de poursuivre la lutte pour l'existence, conformément à ses aspirations supérieures.